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African Banker

Monnaie : F.CFA, entre fin symbolique et acte fondateur

En France, le Conseil des ministres a approuvé un projet de loi mettant fin au franc CFA de l’Afrique de l’Ouest. La sous-région Cedeao négocie la création de sa propre monnaie, l’Eco. Un bouleversement partiel. État des réflexions sur un projet en cours.

Par Laurent Soucaille & SD

Cette fois, le processus est relancé lancé. La France prend acte de la fin programmée du franc CFA dans la zone Uemoa, laissant le champ libre aux négociations pour la création de l’Eco. Cette future et hypothétique monnaie ne concerne plus les huit pays de la Zone franc mais les quinze membres de la Cedeao.

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Au-delà du changement de nom, la nouvelle monnaie rompra-t-elle les liens monétaires entre la Zone CFA et la France ? Ou ne s’agit-il aujourd’hui qu’une « fin symbolique » du franc CFA, pour reprendre les termes de la porte-parole du gouvernement français, Sibeth Ndiaye. Laquelle évoque aussi, dans la même phrase, « un renouvellement de la relation entre la France et l’Afrique et l’écriture d’une nouvelle page de notre histoire ».

Le projet de loi qui sera proposé aux Parlementaires français reprend les décisions prises par Emmanuel Macron et ses homologues africains, notamment le président de Côte d’Ivoire Alassane Ouattara, en décembre 2019.

L’ancienne tutelle coloniale n’aura plus à exiger des pays Uemoa – via leur Banque centrale – qu’ils déposent la moitié de leurs réserves de change auprès du Trésor français.

Cette obligation entravait la possibilité de la Banque centrale de stimuler la croissance économique, par un assouplissement de sa politique d’encadrement des crédits. Pour beaucoup de détracteurs du système, les banques pourraient prêter davantage aux entreprises et aux ménages africains, si cette obligation était levée ou assouplie.

La France en « garantie »

De même, la France ne fixera plus la parité entre l’Euro et la future monnaie, ou tout du moins, elle pèsera moins dans les prises de décisions, l’euro étant du ressort de la Banque centrale européenne. Reste la question, au fond secondaire, de la fabrication des futurs billets et pièces de l’Eco. Les billets des F.CFA étant fabriqués en Auvergne, dans le centre de la France. Les représentants français devraient quitter les organes de décision et de gestion opérationnelle de l’Uemoa.  

Jusqu’à présent, le ministre des Finances et le gouverneur de la Banque de France participaient aux deux réunions annuelles de l’instance ouest-africaine. L’une d’entre elles se déroulait à Paris. Sachant néanmoins que la France continuera de présenter des garanties en cas de crise ou de choc monétaire.

« Le rôle de la France évolue pour devenir celui d’un strict garant financier de la zone », commente le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian. « Les engagements sont tenus et nous sommes au rendez-vous. » Toutefois, certains ne manqueront pas de se demander ce que la France exigera des pays africains, en échange de ces « garanties ».

La création d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest impose une nouvelle zone d’intégration. Non plus à huit, mais à quinze. Et avec un nouveau pays fort, qui ne s’appellerait plus France, mais Nigeria.

Le symbole politique est indéniable : la monnaie était « perçue comme l’un des vestiges de la Françafrique », a reconnu le président français, Emmanuel Macron.

À parités fixes, logique économique intacte

Pour autant, ce changement de « CFA » en « Eco » aura-t-il des répercussions sur la vie économique en Afrique de l’Ouest ? En effet, dans l’état actuel du processus, la nouvelle monnaie aurait toujours un lien fixe avec l’euro. Ce qui signifie qu’un euro fort entraînerait un éco fort, déconnecté de la réalité des économies africaines.

Un éco fort réduit le risque de hausse des prix mais rend plus difficiles les exportations. Ce, à un moment où l’Afrique tente d’investir pour accroître ses chaînes de valeur, donc à exporter des produits finis ou transformés.

À l’inverse, un euro faible, donc un éco faible, accroît les tensions inflationnistes, en renchérissant le prix des biens achetés (la fameuse « inflation importée »).

Surtout, le maintien d’une parité fixe entre l’euro et l’éco imposera à la future Banque centrale ouest-africaine de continuer à défendre sa monnaie en cas de crise, au lieu de déployer ses ressources aux soutiens à l’économie. Qu’importe alors que les réserves Banque centrale soient situées au Trésor français ou dans un compte africain ?

De plus, la création d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest impose une nouvelle zone d’intégration : politiques économiques proches, respects de ratios en commun, impossibilité de dévaluation, etc. Non plus à huit, mais à quinze.

 

Et avec un nouveau pays fort, qui ne s’appellerait plus France, mais Nigeria. Si ce dernier se rallie au projet de monnaie commune – on sait ses réticences à abandonner le naïra –, il aurait un poids tel dans cette nouvelle zone que ses décisions seraient prépondérantes. Un écueil tandis que les autres pays de la zone ont des ressources économiques différentes – faute de pétrole, notamment.

Autant d’obstacles que les économistes et dirigeants africains auront à surmonter pour convaincre du bien-fondé de l’Eco, dont la création effective n’est sans doute pas pour demain. La crise pandémique a repoussé les négociations, donc les échéances de cette future monnaie, qui ne semble pas la priorité des Africains, aujourd’hui.

Enfin, cet abandon du CFA annoncé le 20 mai ne concerne pas les six pays d’Afrique centrale qui utilisent aussi leur propre franc CFA (Coopération financière d’Afrique centrale). Si leur problématique est différente qu’en Afrique de l’Ouest, le débat est aussi à l’agenda politique.

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