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African Banker

L’ingénierie financière au service du développement

L’ingénierie financière au service du développement
  • Publiémai 20, 2024

Serge Ekué, président de la BOAD, a présenté à la presse les trois volets de sa stratégie pour rendre les fonds propres de sa banque plus efficients, donc pour pouvoir investir davantage et appuyer les politiques de ses huit pays membres.

 

L’objectif de la BOAD (Banque ouest-africaine de développement), qui poursuit son plan Djoliba 2021-2025, est bien de devenir « la banque de référence, pour un impact durable sur l’intégration et la transformation de l’Afrique de l’Ouest », indique Serge Ekué, son président. Derrière ces éléments de langage se cache une stratégie affirmée.

Pourquoi une banque de référence ? « Parce lorsqu’un projet se présente, la BOAD a son mot à dire, parce qu’elle a l’antériorité et l’expertise sectorielle », explique Serge Ekué.

Pourquoi un impact durable ? « Si la BOAD arrive à changer la vie des gens, alors elle n’a pas une ambition démesurée, tandis que si elle n’arrive pas à changer la vie de nos concitoyens, elle ne sert à rien. »

Concernant la transformation de l’Afrique de l’Ouest, en effet, « nous avons vocation à insuffler, à proposer, à être un vecteur de la croissance » ; la BOAD a pour ambition de contribuer à hauteur de un point de PIB à la croissance de la région.

En 2020, à l’arrivée de Serge Ekué à sa tête, la BOAD avait l’objectif de doubler ses fonds propres ; « aujourd’hui, cette ambition est unanimement partagée », se félicite son dirigeant. « Tout le monde a bien compris que la question de la dette était secondaire, et que la question préalable, la question essentielle est celle du capital. » D’ailleurs, tous les continents se développent sur ce postulat : accumuler de la ressource stable permet de lever de la dette le moins cher possible, sur des maturités les plus longues possibles.

Serge Ekué en conférence virtuelle, le 14 mai 2024.
Serge Ekué en conférence virtuelle, le 14 mai 2024.

 

En 2020, il s’agissait aussi de permettre la croissance des financements ; tout en respectant, bien sûr, les ratios financiers ; résultat, les financements ont augmenté de 50 %, sans détruire de la valeur pour les actionnaires. Certes, la BOAD n’a pas eu à verser de dividende à ses actionnaires, ses États membres. Un « privilège » qui a permis de relancer la capacité d’endettement. On a pu craindre un « effet de ciseaux », en raison de la hausse naturelle des charges, supérieure à celle des revenus ; au bout de trois ans, « la tendance s’est inversée, les charges progressent moins vite que les revenus et plus nous investissons, plus nous créons de la valeur pour l’actionnaire », se félicite Serge Ekué.

 

Un capital de meilleure qualité

Le plan de développement est autofinancé ; la BOAD a augmenté ses fonds propres, modifiant ses règles d’attribution au Conseil d’administration pour ne léser personne. Pour autant, l’essentiel est ailleurs : dans l’optimisation du bilan. Celle-ci passe par trois voies, toujours innovantes : le recours à l’assurance-crédit, à la titrisation de créances et à l’émission de dettes ou de titres subordonnés.

C’est qu’une banque de développement comme la BOAD présente une particularité, ses clients sont aussi ses actionnaires ! En cas de difficulté du premier, elle ne peut pas s’appuyer sur le second, comme le pratique une banque commerciale, ni refuser l’aide au second, sous peine de fâcher le premier.

De fait, la garantie, la couverture du risque, pour la BOAD, réside dans son bilan. D’où l’idée d’en mutualiser le risque par le recours à l’assurance. Cette pratique, qui suppose bien entendu des procédures de bonne gestion, permet de libérer du capital à investir.

Le recours au marché de l’assurance-crédit permet à un prêteur de renforcer son profil de risque en distribuant une partie des expositions de son bilan auprès de compagnies d’assurances disposant d’un très bon rating international.

« Parce que nous allions recourir à des assureurs eux-mêmes à la qualité de crédit bien notée, nous allions de fait rehausser la qualité de notre portefeuille. Nous arrivons donc à relever ainsi le niveau de risque, au prix d’une prime d’assurance, bien entendu », résume Serge Ekué.

Il a fallu pour la BOAD améliorer la qualité de crédit et la notation intrinsèque du portefeuille de la banque. « Autrement dit, nous avons participé à l’optimisation de l’utilisation du capital, c’est-à-dire que le capital qui est assuré est de meilleure qualité que le capital qui n’est pas assuré. » Ce qui permet de démultiplier les capacités d’interventions.

Grâce à ces différentes polices, le portefeuille global de prêts de la BOAD est désormais assuré à hauteur de 11% (soit 322 milliards de F.CFA, environ 500 millions d’euros de capacités mobilisées auprès des assureurs).

Rien ne change du point de vue du « client » (les États) et l’économie réalisée avoisine 80 milliards de F.CFA en fonds propres, parce que la qualité du portefeuille est bien meilleure. L’effet de levier permet d’investir bien davantage, 235 milliards de F.CFA.

 

Une opération de swap

La BOAD devrait annoncer prochainement une opération du même type, cette fois orienté vers le secteur privé, notamment dans l’immobilier. « Progressivement, notre historique auprès des assureurs devient plus favorable, ce qui permet de réduire les primes. La BOAD n’a pas subi de défaut de crédit, depuis 50 ans ! », observe Serge Ekué.

La deuxième méthode, la plus innovante sans doute, consiste en la titrisation de créances. Il s’agit là aussi de rendre le bilan de la BOAD plus agile, de ne pas avoir à provisionner inutilement des fonds propres, de trouver de nouveaux partenaires financiers, mais sans compromettre l’actionnariat : pas question d’une dilution des États membres.

La BOAD passe d’une idée à un projet. « Et comme l’exprime le président de la BAD, Akinwumi Adesina, il nous faut un projet qui soit « bancable », à présenter au conseil d’administration », explique Serge Ekué. La BOAD prend alors un engagement de crédit, pour dix à quinze ans. Mais doit-elle alors conserver le même profil de risque dans le bilan toute cette période ? Non, estime la banque qui souhaite désormais « revendre » une partie du risque, là encore, sans abandonner ses engagements auprès de ses clients.

« L’avantage de la titrisation est de rendre le capital mobilisable. Nous ne cédons pas la propriété du titre mais la performance, matérialisée par un taux d’intérêt variable. Et la BOAD est rémunérée par un taux fixe payé par l’investisseur, dans cette opération classique de swap », résume Serge Ekué.

En 2023, la BOAD a procédé à une première opération d’un montant de 150 milliards de F.CFA sur sept ans, offrant un taux de 6,10%. À ce taux payé en apparence élevée, le président de la BOAD attend des revenus de 300 à 400 points de base supérieurs.

Concrètement, l’opération permet à la BOAD de prendre en financements l’intégralité du projet d’un client, sans se lancer dans une laborieuse démarche de syndication avec d’autres banques. Puis, dans un second temps, elle fait assurer ou titriser le risque, afin de débloquer plus rapidement des fonds propres. Un moyen aussi d’accélérer les procédures, au bénéfice des clients.

 

Des dettes super subordonnées 

Si la BOAD est « à l’aise » avec le risque, autant qu’elle y aille à fond dans la logique « Originate to Distribute » (accorder l’intégralité du crédit puis répartir le portage du risque), explique Serge Ekué. Quoi qu’il en soit, cette démarche ne gonfle pas le bilan, mais permet une autre utilisation des fonds propres.

Avec plus de fonds propres, la banque peut rechercher plus de financements auprès de ses partenaires et sur les marchés financiers. L’apport de ces capitaux frais permet à la banque de disposer d’une plus grande force de frappe pour financer le développement de l’économie en Afrique de l’Ouest.

Enfin, la troisième innovation financière consiste à émettre des formes de dettes subordonnées, que Serge Ekué nomme des « dettes super subordonnées » qui prennent la forme de quasi-fonds propres. Là encore, ces émissions ne modifient pas l’actionnariat, donc la gouvernance de la BOAD.

Le rôle des actionnaires étant d’accepter le risque de payer un éventuel défaut – que la politique de risques se chargera d’éviter. La BOAD dispose d’une enveloppe de 600 millions de dollars pour ce type d’opérations ; elle a déjà exécuté 100 millions auprès de la BADEA (Banque arabe pour le développement économique en Afrique). « Nous sommes la première banque de développement à avoir réalisé ce type d’opération, sur les marchés privés, en décembre 2023 », se félicite Serge Ekué. Récemment, la BAD (sur les marchés financiers) et la Banque mondiale ont procédé à des opérations similaires.

Le siège de la BOAD à Lomé (Togo).
Le siège de la BOAD à Lomé (Togo).

 

La BOAD a émis de la dette sur trente ans, avec une période de cinq ans durant laquelle personne ne peut racheter la structure. Résultat : la banque augmente immédiatement ses fonds propres de 100 millions, en une seule opération. Ce, sans capital appelable (la BADEA ne sera pas un actionnaire), tandis qu’avec l’effet de levier, « ce sont 400 millions $ que nous injectons dans le marché ! ». La BOAD devrait annoncer prochainement une opération du même type.

« Voilà comment la BOAD libère du capital, immédiatement disponible : nous avons trouvé la meilleure réponse aux crises économiques, aux chocs potentiels. Les fonds propres sont la réponse à tout ! Nos méthodes permettent de nous préparer au pire, tout en souhaitant qu’il n’arrive pas, bien sûr », conclut Serge Ekué sur ce chapitre.

 

Une notation satisfaisante

Interrogé sur ses liens avec les États du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso), le président de la BOAD a assuré ne rencontrer « aucun problème » ; tous les pays ont soutenu le plan d’augmentation de capital, « ce qui est un signe très fort ». Techniquement, ces trois États ne font pas « défaut » ; il n’y a pas eu à déclasser leurs dettes. Certains ont eu des impayés, à cause des sanctions, mais ils ont repris progressivement leurs paiements. D’ailleurs, considère Serge Ekué, un pays sous sanctions, comme l’ont été les États sahéliens à un moment, ne peut pas être considéré comme étant en défaut ; tel n’est pas la pratique, a-t-il reconnu, des normes internationales.

Plus généralement, observe Serge Ekué, la notation intrinsèque de la BOAD (« A- ») est « très bonne » ; la banque a la meilleure notation de toute la zone, BAD exceptée. Il est normal que les agences de notation expriment des motifs de préoccupations sur la conjoncture actuelle. « Nous avons résisté à cinq coups d’État ! Les agences de notation doivent en tenir compte, nous sommes en discussions avec elle sur ce sujet », rétorque Serge Ekué.

Enfin, interrogé sur le rôle des partenaires au développement dans cette stratégie de la BOAD, Serge Ekué estime, tout d’abord, que les relations sont bonnes avec les différents organismes (AFD, KW, l’OPEC, etc.). Et que ceux-ci devaient désormais participer au mouvement de « derisking » de la BOAD, en intégrant son capital, sous une forme ou sous une autre, ainsi qu’il vient de le décrire.

« D’ailleurs, aujourd’hui, pour les populations africaines, le soutien de la coopération française ou allemande ne signifie plus grand-chose, elles préfèrent les IFD africaines. Alors autant que la coopération occidentale s’exprime davantage dans le soutien à ces IFD. C’est l’intérêt de tout le monde », conclut-il.

@ABanker

Écrit par
Laurent Soucaille

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