x
Close
African Banker

Le Nigeria en eaux agitées

Le Nigeria en eaux agitées
  • Publiéjanvier 9, 2024

Les acteurs financiers du Nigeria connaissent des fortunes diverses, tandis que les entreprises Fintech représentent un défi permanent. Avec les changements de direction de l’an passé, tant du côté de l’État que de la Banque centrale, chacun espère une année 2024 plus sereine.

 

L’année écoulée a été tumultueuse pour le Nigeria. Le secteur financier du pays a dû faire face à de multiples chocs alors que le nouveau gouvernement s’efforce de redresser une économie qui a parfois semblé au bord du précipice.

Au début de l’année 2023, le secteur bancaire a été plongé dans une crise majeure à la suite de la tentative ratée de l’ancien président Muhammadu Buhari d’imposer une refonte des billets de banque en naira. Les anciens billets devaient être retirés de la circulation et remplacés par un nouveau modèle dans le cadre d’un effort visant à réduire l’inflation et à lutter contre le blanchiment d’argent.

Ce qui a déclenché de longues files d’attente devant les banques avant la date limite imposée à la hâte pour l’échange des anciens billets ; de nombreux Nigérians ont paniqué devant la difficulté de se procurer de la nouvelle monnaie. La Cour suprême est finalement intervenue pour déclarer cette politique illégale.

Après cette situation chaotique, le système financier s’est stabilisé. Les mesures introduites par le nouveau gouvernement, entré en fonction fin mai, ont amélioré la confiance, mais au prix d’une douleur à court terme due à une hausse de l’inflation.

« Les Fintechs ont réveillé le marché pour qu’il comprenne qu’il existe de meilleures façons de faire les choses et qu’un meilleur service est possible, et elles ont braqué les projecteurs sur l’infrastructure bancaire. »

Les effets de la crise du coût de la vie se font sentir dans l’ensemble de l’économie. « Si vous êtes un banquier et que vous essayez de conclure des affaires, vous aurez des difficultés parce que vos clients sont en difficulté », résume Sadiq Abu, directeur général de la filiale nigériane du groupe Absa.

Alors qu’il lutte contre une situation macroéconomique volatile, le secteur bancaire est également confronté à une concurrence accrue de la part des Fintech. Si la montée en puissance de ces nouveaux acteurs est sans aucun doute déstabilisante pour les dominants traditionnels du secteur bancaire, certains signes montrent qu’une concurrence accrue a des effets positifs pour les clients et contribue à garantir l’inclusion d’un nombre beaucoup plus important de Nigérians dans le système bancaire.

 

Des résultats macroéconomiques mitigés

Bien qu’il entrevoie « la lumière au bout du tunnel » au fur et à mesure que les réformes prennent effet, Sadiq Abu prévient que les problèmes de liquidité « ne disparaîtront pas très rapidement ».

L’un des premiers changements majeurs introduits par le président Bola Tinubu a été d’abolir le système des multiples « fenêtres » de taux de change, qui était auparavant responsable d’un écart important entre les taux de change officiels et ceux du marché noir. Le naira ayant été autorisé à flotter, la valeur officielle de la monnaie s’est immédiatement dépréciée de manière significative par rapport au dollar.

Le taux de change officiel s’est rapproché du taux du marché noir, bien qu’un écart subsiste. Cette situation reflète une pénurie persistante de dollars, la Banque centrale du Nigeria s’efforçant de résorber un arriéré de contrats de change à terme.

Dans le même temps, les ménages et les entreprises ressentent l’onde de choc de la suppression des subventions aux carburants. L’inflation a grimpé à 28 %, contre 22 % en mai, lorsque Bola Tinubu a pris ses fonctions.

La proportion de prêts non productifs a légèrement augmenté au cours des derniers mois, et Sadiq Abu affirme que les banques sont « très circonspectes » en matière de prêts. Lorsque les banques sont prêtes à offrir des prêts, les taux d’intérêt sont souvent prohibitifs, ce qui pousse de nombreuses entreprises à chercher d’autres sources de financement.

Les marchés des capitaux nigérians, quant à eux, ont connu des hauts et des bas. Plusieurs grandes entreprises se sont retirées de la bourse nigériane en 2023. Le plus grand nom à quitter la NGX a été la filiale locale du géant pharmaceutique Glaxo SmithKline, qui a complètement cessé ses activités au Nigeria. L’Union Bank of Nigeria, l’une des plus anciennes du pays, a également annoncé son retrait de la cote, de même que l’entreprise de biens de consommation PZ Cussons et la société énergétique Oando.

Samuel Sule, PDG de Renaissance Capital Africa, explique que si le manque de confiance dans le marché nigérian est en partie responsable de ces décisions de retrait de la cote, un autre « facteur majeur » est la pénurie de devises, qui se traduit par une surabondance de nairas pour de nombreuses entreprises. Le rachat d’actions est alors une stratégie logique, souligne-t-il.

Et pourtant, l’indice phare du pays, le NGX All Share Index, a connu une excellente année 2023, la valeur des actions ayant augmenté de près de 30 % depuis l’investiture de Bola Tinubu. Les investisseurs ont investi dans les actions cotées, notamment parce que les rendements des instruments à revenu fixe sont devenus négatifs en raison de l’inflation élevée. Samuel Sule ajoute que « le plus grand moteur » de cette tendance a sans doute été la croissance des fonds de pension nigérians. Ces produits ont bénéficié d’une « augmentation très importante » de leurs actifs ces dernières années et sont généralement mandatés pour investir la majeure partie de leur capital dans le NGX.

 

Inclusion financière

La croissance du secteur des pensions met en évidence la maturité croissante du système financier nigérian. Pourtant, alors que Lagos présente de plus en plus les caractéristiques d’un centre financier régional majeur avec un écosystème d’acteurs sophistiqués, dans les zones rurales du Nigeria, le système financier reste hors d’atteinte pour de nombreuses personnes.

Un rapport publié en décembre 2023 par Enhancing Financial Innovation and Access (EFInA) révèle que 26 % des adultes restaient « financièrement exclus ». Selon le rapport, 64 % sont inclus dans le système financier formel, contre 56 % en 2020, et 10 % sont couverts par des réseaux informels. Les taux d’exclusion financière sont plus élevés chez les femmes, dans les zones rurales et dans le nord du Nigeria.

Chinasa Collins-Ogbuo, qui dirige l’initiative « Inclusion pour tous » de l’EFInA, affirme que les progrès en matière d’inclusion financière ont été « significatifs » ces dernières années. Cela s’explique en partie par le succès relatif des programmes gouvernementaux visant à encourager l’accès aux services d’identification, sans lesquels il est impossible d’ouvrir un compte bancaire. Toutefois, elle ajoute que sans une « approche stratégique » dans les zones rurales, ces efforts perdront de leur ampleur.

Chinasa Collins-Ogbuo prévient que le récent fiasco de la refonte du naira « a joué un rôle important dans la diminution de la confiance » dans les efforts du gouvernement pour promouvoir l’inclusion financière. L’objectif du gouvernement, fixé en 2019, d’atteindre 95 % d’inclusion financière d’ici 2024 semble devoir être manqué.

 

Le défi de la Fintech

Bien entendu, l’essor des entreprises de Fintech a été un facteur majeur dans la promotion de l’inclusion financière. Si le Nigeria est en retard par rapport à des pays comme le Kenya dans l’adoption de l’argent mobile, il ne fait aucun doute que les entreprises Fintech qui proposent des services financiers numériques dans des zones où les banques de détail traditionnelles n’opèrent pas ont eu un effet positif sur l’inclusion financière.

Plus largement, les Fintechs ont contribué à combler les lacunes laissées par les banques traditionnelles. Au début des années 2000, le paysage bancaire « aspirait à la modernisation », explique Babatunde Okufi, vice-président d’Interswitch – une entreprise de paiements numériques devenue la deuxième « licorne » africaine, en 2019.

« Les services bancaires eux-mêmes étaient un peu pénibles », se souvient-il. Les conditions étaient mûres pour les entreprises qui pouvaient offrir des services numériques permettant de remplacer la nécessité « fastidieuse et encombrante » de faire physiquement la queue pendant des heures dans une agence bancaire pour effectuer un paiement.

Bien que le secteur de la Fintech ait connu une croissance explosive au cours de la dernière décennie, les entreprises spécialisées n’ont pas eu la vie facile ces derniers temps. Comme partout ailleurs dans le monde, le secteur technologique nigérian a connu une chute importante des valorisations, qui avaient atteint des niveaux stratosphériques pendant la période de Covid. Les modèles d’entreprise douteux de nombreuses entreprises ont été révélés au grand jour. La consolidation est largement considérée comme inévitable.

Le financement étant beaucoup plus difficile à obtenir qu’il y a quelques années, les acteurs de la Fintech doivent aujourd’hui « se concentrer sur la rentabilité plutôt que sur la croissance », juge Victor Sada, responsable des entreprises, des fusions et des acquisitions chez Interswitch. Qui considère que de nombreux fonds de capital-risque et de capital-investissement cherchent maintenant à se retirer de leurs investissements technologiques au Nigeria, tandis que les investisseurs libellés en dollars se méfient du pays en raison des risques de change. Cela signifie que les entreprises locales plus matures ont la possibilité de procéder à des acquisitions.

Apekhade Idogho, ancien directeur exécutif de Renmoney, une importante Fintech, note que dans chaque segment de l’écosystème, les entreprises se battent pour émerger en tant que « dernier survivant ». Le secteur de la Fintech pourrait même être considéré comme victime de son propre succès, étant donné qu’il n’y a plus les mêmes lacunes flagrantes à combler qu’il y a dix ou vingt ans.

Tout en reconnaissant que le secteur traverse une « période délicate », il souligne que les Fintechs ont « réveillé le marché pour qu’il comprenne qu’il existe de meilleures façons de faire les choses et qu’un meilleur service est possible », et « elles ont braqué les projecteurs sur l’infrastructure bancaire ».

Les banques ont réagi à la concurrence en se lançant elles-mêmes dans les services numériques. Sadiq Abu, d’Absa, nous confie que l’investissement dans les capacités numériques est l’un des « piliers stratégiques fondamentaux » de sa banque.

Il note également que les relations entre les banques et les Fintechs sont autant axées sur la collaboration que sur la concurrence ; les Fintechs « s’appuient généralement sur l’infrastructure des banques ».

L’investisseur en capital-risque Olumide Soyombo, qui a soutenu de nombreuses start-up Fintech par l’intermédiaire de sa société Voltron Capital, convient que le discours selon lequel les fintechs supplantent les banques traditionnelles est exagéré. « Il y a beaucoup plus de collaboration que les gens ne le savent ou ne veulent l’admettre. »

Soyombo reconnaît également que la consolidation est à la fois inévitable et finalement bénéfique pour le secteur. Et il reste optimiste quant à la capacité des Fintechs à perturber le système financier. « Il existe encore des poches d’opportunités sur lesquelles les banques ne se concentreront probablement pas », juge-t-il, notant à titre d’exemple que les banques ont été lentes à prêter aux PME et qu’elles insistent pour exiger des garanties.

@ABanker

Écrit par
Ben Pay

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *