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Analyse et Opinion

Le Bitcoin, une émancipation du franc CFA ?

Quelques mois après le Salvador, la Centrafrique adopte le bitcoin comme monnaie légale. La comparaison avec le pays sud-américain est d’ailleurs pertinente, pour comprendre comment la monnaie peut se répandre au sein de la population. Et constituer une alternative au franc CFA.

 

Par Nathalie Janson, professeure associée en Économie, NEOMA Business School

Le 26 avril 2022, le parlement de la République centrafricaine a adopté à l’unanimité le projet de loi qui rend le Bitcoin monnaie légale, aux côtés du franc CFA. Elle devient donc le premier pays d’Afrique et le deuxième pays au monde à prendre une telle décision, sous l’œil désapprobateur des institutions internationales – FMI et Banque Mondiale –, tandis que la BEAC (Banque des États de l’Afrique centrale) s’en inquiète. Rendre le bitcoin (BTC) monnaie légale signifie qu’il peut être utilisé dans toute transaction y compris pour s’acquitter des impôts.

Que ce soit dans le cas de la Centrafrique comme du Salvador, le choix est fait d’une monnaie apolitique et présidée par le code informatique, et non par la règle discrétionnaire d’une Banque centrale.

De nombreux commentateurs ont fait part de leur surprise face à une telle décision. En effet, compte de la situation économique du pays – 2e pays le plus pauvre du monde selon la Banque mondiale avec un taux d’accès à l’Internet de 11% –, l’adoption du système Bitcoin paraît loin d’être une priorité, et peut sembler un projet décalé. Pour faciliter son adoption, la Centrafrique défiscalise les échanges en bitcoin et prévoit d’installer un large réseau de distributeurs sur le territoire, ainsi que lancer une application pour faciliter les paiements et les virements en BTC. Malgré ses initiatives, il est légitime de s’interroger sur l’adoption effective du bitcoin par les citoyens centrafricains.

Pour y répondre, tournons-nous vers un pays comparable, situé bien loin de l’Afrique : le Salvador. En effet, il est intéressant de regarder ce qui s’est passé dans ce pays sud-américain, qui a adopté le système Bitcoin en septembre 2021. Comme à chaque fois avec les cryptomonnaies, on peut regarder la situation en considérant le verre à moitié plein ou à moitié vide. Une enquête réalisée par Alvarez, Argente et Van Patten (2022) montre que plus de 50% de la population salvadorienne n’utilise que l’argent liquide pour régler ses achats, 70% n’étant pas bancarisés.

 

Faciliter l’usage

En revanche, 65% possèdent un téléphone portable connecté au réseau mondial. Lors de l’officialisation de l’adoption du Bitcoin comme monnaie légale, le 7 septembre 2021, une large majorité des Salvadoriens (68%) avait connaissance de l’application Chivo nécessaire à son utilisation. Laquelle comptait 40 % de téléchargements effectués suite à l’annonce, la principale motivation étant les 30 dollars de bonus offert (représentant 0,7% du revenu annuel disponible). Ceux qui n’ont pas voulu télécharger ne l’ont pas fait par préférence pour l’argent liquide et par défiance à l’égard du pouvoir. Seulement 20% de ceux qui ont téléchargé l’application continuent à l’utiliser et la part des « remittances » envoyés via l’application ne représentaient que 1,6%, en février. Parmi les entreprises, 20% d’entre elles utilisent le bitcoin comme moyen de paiement.

S’il est bien sûr difficile de transposer cette enquête au cas centrafricain, elle semble indiquer qu’une adoption significative du BTC ne se fera qu’en facilitant l’usage des cryptomonnaies par rapport aux moyens de paiement existants. Outre la disponibilité des automates et la facilité d’utilisation de l’application – notamment sans coût de transactions –, se pose la question de la gestion de la volatilité du prix du Bitcoin. Un point crucial pour son adoption par les populations. Ces considérations devront présider au déploiement du réseau sur le territoire de la Centrafrique.

 

Un même outil pour s’émanciper ?

La Centrafrique, comme le Salvador, sont tous deux de petits pays sur leur continent respectif avec une histoire monétaire dominée par l’appartenance au franc CFA pour l’une et la dollarisation pour l’autre. Avec comme principal avantage de préserver les deux pays de l’inflation. Les populations de ces pays n’ont pas un affect particulier pour une monnaie qui n’est pas strictement nationale. Même si ces deux régimes ne sont pas identiques, ni l’un, ni l’autre ne dispose de leur propre banque centrale. La Centrafrique appartient à la CEMAC (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) et a comme monnaie officielle le franc CFA d’Afrique centrale émis par la BEAC.

Le Salvador a adopté le dollar comme monnaie officielle en 2001 pour limiter les conséquences de sa dépendance vis-à-vis du billet vert, en raison du poids des « remittances » – jusqu’à 25% du PIB –, suite à l’exode des Salvadoriens engendré par la guerre civile dans les années 1980.

En Afrique, depuis plusieurs années, gronde un mouvement pour sortir du franc CFA considéré comme un arrangement institutionnel paternaliste du Trésor français. De fait, le franc CFA offre une garantie de convertibilité inconditionnelle et illimitée, sous forme d’avance aux banques centrales, en cas d’épuisement des réserves de change en contrepartie du dépôt de la moitié des réserves auprès de la Banque de France. Ce filet de sécurité financière assure la crédibilité de l’ancrage des monnaies sur l’euro et constitue une protection efficace contre les chocs de balance des paiements, mais au prix d’une dépendance.

 

La loi du code

En décembre 2019, les pays de l’Union monétaire de l’Afrique de l’Ouest devaient sortir du franc CFA avec la création de l’éco, émis et géré de façon totalement autonome cette fois par la Banque centrale des états de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) toujours dans un régime de taux de change fixe avec l’euro. On le sait, l’éco aurait dû être lancé en 2020.

À cette annonce certains pays d’Afrique centrale avaient manifesté leur impatience à voir émerger un projet similaire pour la sous-région. Par cette adoption du bitcoin, la Centrafrique envoye-t-elle le signal qu’il est temps d’en finir avec le franc CFA de l’Afrique centrale tel qu’il existe ?

Que ce soit dans le cas de la Centrafrique comme du Salvador, le choix est fait d’une monnaie apolitique et présidée par le code informatique, et non par la règle discrétionnaire d’une Banque centrale. Nous sommes sans doute arrivés à la fin du système monétaire post-Bretton Woods qui s’est affranchi de l’or et de de son frein automatique à la création monétaire, mais au prix d’avoir engendré un système monétaire pyramidal autour de monnaies nationales pivot comme le dollar, au niveau international. Cette domination monétaire donne des privilèges à ceux qui en bénéficient et est devenue insupportable pour ceux qui la subissent. À choisir, il vaut la loi du code que la loi de l’État dominant !

@ABanker

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