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African Banker

La difficile transition du franc CFA vers l’éco

Incontestable avancée, le projet de monnaie commune aux pays de la CEDEAO, présenté conjointement par le président français Emmanuel Macron et le président ivoirien Alassane Ouattara, peine à convaincre. Les pays anglophones poussent à aller de l’avant.

Par Laurent Soucaille

L’éco entrera-t-il en vigueur dès cette année ? Certes, la nouvelle monnaie permet aux pays francophones d’Afrique de l’Ouest de reprendre une part de souveraineté monétaire par rapport à l’euro, à la France, mais elle ne marque pas une rupture avec le franc « Communauté financière d’Afrique ».

« La question fondamentale demeure : pouvons-nous gouverner notre monnaie sans le concours de la France ? »

Un souhait évident d’Alassane Ouattara, président en exercice de l’UEMOA, qui, fort de son expérience au sein de la BCEAO, rappelle aux Africains en quête de rupture plus nette : « Le franc CFA est notre monnaie, elle est la monnaie des pays qui l’ont mis en place de manière souveraine. C’est une monnaie solide, gérée par la BCEAO, uniquement par des Africains. »

Opposant de longue date au franc CFA, le professeur Nicolas Agbohou relativise cette vision du président ivoirien : « La Zone franc comporte des pays solides, qui marchent par eux-mêmes, et des pays qui ont besoin d’être soutenus. Le franc CFA est surabondant, donc son prix devrait logiquement diminuer. Or, il ne diminue pas, en raison de son adossement à l’euro. »

Il dénonce une perversité du système actuel, que l’éco ne vient pas résoudre, en l’état actuel de l’avancée du projet : « Trop de francs CFA sont en circulation, donc on demande aux Africains de racheter leur propre monnaie, en utilisant des devises ! On gaspille l’argent des Africains. »

Les experts de la CEDEAO proposent un système de change flottant. Une mesure non actée qui pourtant, semble indispensable à l’économiste ivoirien, dans un contexte d’économie mondialisée.

On voit des pays concurrents de l’Afrique, comme la Corée du Sud (exportateur de produits transformés), le Vietnam (exportateur de riz), l’Iran (exportateur de pétrole) présenter des devises plus faibles, face à l’euro et au dollar. « Les Africains continueront d’être lésés », si les parités demeurent face à l’euro.

D’autre part, le franc CFA, dans son régime actuel, pose un problème de gouvernance ; au-delà même de la présence de gouverneurs français au sein de l’instance chargé de le gérer.

Tandis que les pays africains doivent poursuivre leurs efforts – d’ailleurs plutôt couronnés de succès, ces dernières années –, pour contenir l’inflation, la Banque centrale européenne, sous l’impulsion de sa nouvelle gouverneure Christine Lagarde, cherche au contraire à relancer l’inflation en Europe !

Dans ces conditions, « une interprétation souple de certains critères de convergence sera indispensable pour démarrer », surtout si l’échéance « hypothétique » de 2020 est maintenue.

On comprend intuitivement que zones aux intérêts opposés ne peuvent pas être liés de manière si mécanique. L’économiste Assiba Johnson rappelle qu’il existe « pourtant une règle de gouvernance simple, la loi de Taylor ».

Celle-ci permet aux Banques centrales de se fixer des objectifs en matière d’inflation et d’utiliser leur principal outil : les taux d’intérêt. Or, les Africains sont en grande partie démunis de cet outil, puisqu’ils doivent parallèlement suivre des règles édictées par d’autres.

Une gouvernance à revoir

Les mois qui viennent devront permettre de clarifier le fonctionnement de cette nouvelle monnaie. Premièrement, quelle sera sa marge de « flottement » face, non plus cette fois à une seule devise, l’euro, mais à un panier de valeurs exprimées en plusieurs devises, si cette solution est finalement retenue ?

De cette marge découlera la possibilité des États africains et de leur Banque centrale de « laisser filer » la monnaie, ou de devoir, au contraire, la défendre à coût élevé. Plusieurs pays comme le Ghana, qui a fait part de son intérêt pour l’éco, demandent à couper le cordon avec l’euro.

Comment se passer de la France ?

Deuxièmement, la « garantie de la France » devra être précisée. À quoi bon passer du franc CFA à l’éco si toute transaction en devises est soumise au passage obligé du Trésor français ?

Un pays africain qui signe un contrat de plusieurs millions de dollars, par exemple, devra-t-il avoir le blanc-seing de la France pour convertir ces dollars en écos ? Tel serait le cas si la France garde de monopole de l’émission de la monnaie africaine. Plus anecdotique, sur le plan économique, mais lourde de sens symbolique, reste la question du lieu de production des futurs billets, aujourd’hui maintenue en Auvergne…

Face au manque d’ambition politique, « la question fondamentale demeure, conclut le professeur Assiba Johnson, pouvons-nous gouverner notre monnaie sans le concours de la France ? »

Un fort degré de convergence macroéconomique est nécessaire pour réussir l’intégration monétaire, rappelle l’économiste Christian de Boissieu, qui constate que l’inflation est nettement plus élevée dans les pays anglophones (Nigeria, Ghana…) que dans les pays de la Zone franc.

Dans ces conditions, « une interprétation souple de certains critères de convergence sera indispensable pour démarrer », surtout si l’échéance « hypothétique » de 2020 est maintenue.

ENCADRE

Ce qui est prévu :

Le franc CFA va disparaître pour les huit pays de l’Afrique francophone d’Afrique de l’Ouest, au profit de l’éco, monnaie commune aux quinze pays de la Cedeao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest).

– Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Conakry, Mali, Niger, Sénégal et Togo, rejoignent Cap-Vert, Gambie, Ghana, Guinée-Bissau, Liberia, Sierra Leone, et Nigeria.

– On ne comptera plus de représentants français au sein des instances de gouvernance comme l’UMOA (Union monétaire ouest-africaine) ou la BCEAO (Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest).

La BCEAO n’aura plus l’obligation de déposer la moitié de ses réserves auprès de la Banque de France ; elle sera libre du placement de ses actifs.

Ce qui ne change pas :

– Le franc CFA demeure pour la zone CEMAC (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale) : Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée Équatoriale et Tchad

– La future monnaie conservera une parité fixe avec l’euro (1 euro = 655,96 francs CFA).

– La France garde un rôle de garantie, si la BCEAO fait face à un manque de liquidités pour couvrir ses engagements.

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