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African Banker

Daouda Coulibaly : « Le métier de la banque devient plus exigeant »

Le directeur général de la SIB (Société ivoirienne de banque, groupe Attijariwafa bank), Daouda Coulibaly, fait le point sur l’activité de son établissement. La crise sanitaire impose durablement de nouvelles pratiques, accélère les réformes de l’industrie bancaire.

Entretien exclusif avec Serges David & Laurent Soucaille  

Comment se sont déroulés les derniers mois, alors que vous avez dû faire face à de nouvelles contraintes sanitaires dans les agences ?

Nous vivons une crise inédite, une crise mondiale, et effectivement les derniers mois nous ont demandé une mobilisation toute particulière. Le monde bancaire et la SIB sont impactés à plusieurs niveaux. Nous avons dû faire face à des charges induites par cette pandémie afin de continuer à servir nos clients : achats de gels, de masques, d’outils de travail à distance, etc.

Avec les nouvelles règles, de plus en plus contraignantes, auxquelles font face les banques et les garanties à apporter aux régulateurs et aux pouvoirs publics afin de ne pas mettre en péril les systèmes économique et financier, seules les plus fortes résisteront durablement.

Nous remplissons une mission d’intérêt général, nous devons continuer à servir nos clients tout en préservant nos employés. Nous avons également dû déployer une communication spécifique afin de rappeler aux usagers de nos bâtiments (employés, clients, fournisseurs…) les nouvelles règles à respecter, sans oublier de les rassurer sur la prise en charge du sujet par la banque.

Tout cela tout en revoyant notre organisation afin de circonscrire les risques de propagation de la maladie. Déjà, il a fallu limiter le nombre de clients pouvant être reçus au sein de nos agences.

Pour ceux qui ne pouvaient pas travailler à distance, il a fallu scinder des équipes habituées à être dans les mêmes bureaux, établir des rotations d’équipes pour assurer le service en cas de contamination d’un collègue etc. Cela ne s’est pas fait sans quelques difficultés mais aujourd’hui nous observons une certaine routine.

Dans ces conditions, comment contribuer encore au soutien de l’économie ?

Ce soutien fait partie de notre ADN ! D’ailleurs, l’Agence UMOA-Titres nous a notifié, pendant la crise, que nous étions, pour la quatrième année consécutive, premiers au classement des SVT (Spécialistes en valeurs du Trésor) de l’Uemoa, pour la Côte d’Ivoire.

Déjà, en 2019, nous avions terminé en tant que quatrième financeur de l’économie ivoirienne. Nous sommes toujours la Société Ivoirienne de Banque, même en période de Covid-19 ! Peut-être même encore plus en cette période…

C’est pourquoi nous avons tenu à maintenir l’ensemble de nos agences et de nos équipes accessibles à nos clients. Nous avons poursuivi nos financements, dans le respect de nos règles de gestion et des standards prudentiels, et soutenu nos clients demandeurs de reports d’échéances de leurs prêts en cours.

Nous respectons le cadre des avis de la Banque centrale qui offre cette possibilité pour une période de trois mois, renouvelable une fois.

La crise de la Covid-19 a entraîné un certain repli sur soi de chaque pays africain (fermetures des frontières, des aéroports, etc.). Comment une banque telle la vôtre faisant partie d’une structure panafricaine a-t-elle vécu ce phénomène ?

Notre activité étant fortement dématérialisée nous avons subi un faible impact de ce côté-là. Tout au plus avons-nous suspendu les missions à l’étranger et l’accueil de collaborateurs en provenance du groupe.

Heureusement, nous avions déjà anticipé la nécessaire disponibilité d’outils de travail collaboratifs en audio ou visioconférence. Nous avons organisé notre dernière Assemblée générale ordinaire en permettant aux actionnaires inscrits d’y participer par visioconférence. Contrairement à plusieurs banques, nos statuts le permettaient et nous avons peut-être été les premiers du secteur à le pratiquer.

Si vous parlez de l’économie, oui nos clients ont vu le volume de leurs activités internationales se réduire ; par ricochet, nous également. Notamment, les activités des ports ayant été réduites, plusieurs exportations de produits ont été reportées voire annulées.

Avez-vous augmenté ou redéployé vos investissements à l’occasion de la crise sanitaire, par exemple en direction des solutions dématérialisées de paiement ? Avez-vous noté une demande particulière et durable de vos clients en la matière ?

Là aussi nous disposons déjà d’une offre de banque à distance, SIBNET, lancée depuis plusieurs années. Je me rappelle que nous étions les premiers à permettre les virements par l’Internet sans aucune intervention du conseiller bancaire. Nous avons seulement revu nos règles de souscription qui, pour éviter les fraudes à l’identité, demandaient encore au client de se déplacer en agence.

C’est vrai, la demande de cartes bancaires et de souscription à SIBNET a connu un bond. Au niveau des cartes nous avons, malheureusement, été victimes du fait qu’elles sont produites en Espagne, pays fortement touché par pandémie.

Y aura-t-il, dans la culture bancaire, un avant et un après Covid-19 ?

Cette crise a accéléré l’utilisation des moyens de banques à distance : paiement électronique, retrait aux guichets automatiques, virements via les plateformes digitales… Et, ce, même si l’Ivoirien reste très friand de contacts physiques et de cash. Nos clients se sont adaptés. En effet, nous avons assisté à une explosion du nombre d’abonnements à SIBNET et aux cartes bancaires. La SIB comme ses confrères va accélérer sa digitalisation.

Je crois que le véritable sujet tient dans la prise de conscience de la réalité et de la dangerosité de la maladie à coronavirus. Sans oublier le fait qu’elle risque de faire partie de nos vies pour longtemps. Nos clients ont appris à vivre avec et les choses changent même si c’est moins vite qu’on aurait pu le penser.

Nous avons dû faire face à des charges induites par cette pandémie afin de continuer à servir nos clients : achats de gels, de masques, d’outils de travail à distance, etc. Nous remplissons une mission d’intérêt général, nous devons continuer à servir nos clients tout en préservant nos employés.

Je parlais de nos agences qui, du fait de la distanciation sociale désormais de rigueur, ne peuvent accueillir qu’un nombre limité de clients en même temps. Ceux qui ne supportent pas de faire la queue explorent déjà des alternatives ! Les appels au standard et au téléphone sont plus nombreux, de même que les requêtes par mail.

Toutefois, pour massifier le niveau des souscriptions et des transactions, pour que la culture puisse changer vraiment il faut des réformes de fond à de nombreux niveaux qui permettront aux banques d’éviter des risques en matière d’authentification et de recouvrement.

La SIB vient de décider la réalisation, dans les 24 mois, d’un emprunt privé de 15 milliards de F.CFA. Pourquoi cette opération ?

Elle est dans la continuité de nos décisions visant à renforcer nos fonds propres dans un contexte de renforcement des exigences réglementaires notamment Bâle 2 et Bâle 3, et de croissance continue depuis l’arrivée de notre actionnaire de référence.

Le Management de la banque, en liaison avec le Conseil d’administration, a obtenu des actionnaires l’autorisation de pouvoir lever des fonds propres complémentaires sous forme de dettes subordonnées si la croissance de notre établissement l’exige.

Comment jugez-vous le moratoire sur la dette réclamé par certains pays africains, y compris, d’ailleurs, par la Côte d’Ivoire qui n’est pourtant pas le pays le plus endetté. Redoutez-vous une défiance nouvelle des investisseurs vis-à-vis de la dette, où voyez-vous, en tant que banquier, l’opportunité de bénéficier de taux plus élevés ?

Pour nous la question ne se pose pas en ces termes. Un taux n’est pas en soi la conséquence d’une opportunité ou d’une menace, il ne fait que refléter ce que nous estimons être le risque de prêter et la rémunération qui nous permet de nous développer, d’investir, d’embaucher du personnel, etc.

Nous devons alors continuer à remplir notre mission de banquier et de financier. Ledit moratoire est circonscrit à la dette bilatérale et n’est pas synonyme de défaut de paiement de la part des pays.

Mais il suscite diverses réactions même de la part des agences de notation. Si, au final, l’argent coûte plus cher dans le pays, nous ne pourrons que répercuter cette hausse pour que notre modèle économique continue de tenir la route, sauf si l’État et la Banque centrale prennent des mesures spécifiques qui ne brident pas l’investissement et la consommation.

Le marché accueille de nouveaux concurrents que sont les opérateurs de téléphonie comme Orange ou MTN. N’ont-ils pas déjà un avantage dans la captation de nouveaux clients ? Ne vont-ils pas bousculer l’industrie, notamment grâce à leur capacité à octroyer des crédits très rapidement ?

Par principe nous estimons la concurrence toujours stimulante. Nous nous sommes donnés, entre autres missions, de tirer le marché bancaire vers le haut et la concurrence stimule cela. Toutefois, je ne vais pas présumer des stratégies de ces nouveaux acteurs, nous jugerons sur pièce.

Une chose est certaine : la banque et le transfert d’argent sont deux métiers et chacun requiert une expertise spécifique. Disons que, sur le marché bancaire, notre expérience de près de 60 ans devrait nous aider à faire face. Peut-être aussi que ces deux industries sont complémentaires ? Nous verrons bien dans les années à venir.

De plus en plus de banques, de plus en plus de concurrence, et un taux de bancarisation qui, finalement, progresse très faiblement. Comment expliquez-vous cette situation ? Est-elle synonyme de nouvelles concentrations dans le système bancaire, en Côte d’Ivoire et ailleurs en Afrique de l’Ouest ?

 

Ce que vous décrivez veut peut-être dire qu’il y a suffisamment de place pour un grand nombre d’acteurs. Mais il est clair que la question des regroupements se posera, si on compare, par exemple, avec le Nigeria, au marché cinq fois plus grand que le nôtre, et qui compte moins de banques.

On a aussi l’exemple du Maroc. Et, à mon avis, ce n’est pas le taux de bancarisation qui sera la cause de probables concentrations mais plutôt la capacité des acteurs à faire face à certaines obligations, le métier bancaire étant devenu plus exigeant qu’il y a encore cinq ans.

Avec les nouvelles règles, de plus en plus contraignantes, auxquelles font face les banques et les garanties à apporter aux régulateurs et aux pouvoirs publics afin de ne pas mettre en péril les systèmes économique et financier, seules les plus fortes résisteront durablement. C’est pourquoi nous mettons un point d’honneur, à la SIB, à consolider nos fondamentaux et à faire preuve d’une gestion rigoureuse de nos ressources.

Hésitations ou retards autour de la monnaie unique africaine, autour de la zone de libre-échange, est-il facile pour une banque d’avancer dans ces conditions ?

Agissant sur un périmètre national nous subissons un faible impact de ce que vous évoquez. Il s’agit là de sujets plus institutionnels qui, certes pourraient entraîner des modifications de comportements de nos clients, les entreprises surtout, mais à un horizon relativement lointain. Ils ne devraient pas changer les fondamentaux de notre métier : collecter de l’épargne pour financer des investissements. Sachant que, pour ce faire, il faut quand même avoir une excellente connaissance de l’environnement national.

Quelles sont vos grandes orientations dans les projets mois ?

Limiter l’impact de la situation sanitaire actuelle tout en continuant à nous donner les moyens d’entrevoir l’avenir avec sérénité.

*Daouda Coulibaly est directeur général de la SIB, groupe Attijariwafa bank

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