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African Banker

Vanessa Moungar et Khaled Sherif (BAD) : Reconstruire, en mieux

African Business a rencontré Khaled Sherif, vice-président de la Banque africaine de développement, chargé du développement, de l’intégration régionale, et de la prestation de services, ainsi que Vanessa Moungar, directrice à la BAD du département genre, femmes et société civile. Ils reviennent sur les actions de la Banque durant en 2020, ainsi que les facteurs d’inquiétudes et d’espoirs pour l’année qui vient.

Retranscrit en français par Laurent Soucaille 

Comment la Banque a-t-elle réagi au choc pandémique en 2020, et où est l’Afrique aujourd’hui?

Khaled Sherif : Il ne fait aucun doute que la Covid-19 a eu un impact majeur. Les six grands pays producteurs dépendent du pétrole à hauteur de 75% environ de leurs revenus totaux. Ils font face à des déficits budgétaires qu’ils n’avaient manifestement pas anticipés.

D’autres pays sont confrontés à des défis similaires. La plupart des pays dépendent de deux ou trois exportations primaires. Et nombreux d’entre eux sont fortement dépendants d’une ou deux sources de revenus comme le tourisme, qui a évidemment été massivement touché.

La pandémie a mis en évidence des inégalités enracinées, ce qui contribue à les mettre au premier plan de la conversation. Plus que jamais, nous mettrons l’humain au centre de nos interventions lorsque nous envisageons de développer tout type de projet.

La Banque a effectivement arrêté ses prêts et décidé d’une facilité de secours de 10 milliards de dollars, pour donner aux pays une meilleure marge de manœuvre budgétaire, afin de faire face au choc. Je souligne que la crise budgétaire constitue la plus grande menace à laquelle de nombreux pays africains sont confrontés, du fait de cette pandémie.

Dix milliards de dollars, c’est peu quand on regarde les mesures de relance que les pays occidentaux ont pu engager. Travaillez-vous avec les autres institutions de développement pour examiner de nouveaux instruments ?

Khaled Sherif : Si vous regardez la situation où se trouve le continent africain, vous voyez qu’il lui faut de l’ordre de 130 milliards de dollars pour traverser cette crise. Nous essayons tous de mettre en commun les ressources, mais il s’agit d’un exercice beaucoup plus vaste que de simples accords multilatéraux. Des négociations bilatérales doivent avoir lieu, en particulier avec la Chine, le plus grand créancier unique du continent.

Par le biais d’entités telles que la Facilité africaine d’appui juridique, nous essayons également de nous assurer que nous aidons nos pays membres à négocier de manière appropriée. Nous devons nous assurer de ne pas résoudre un problème à court terme en créant un problème plus important à l’avenir !

Les créanciers, dont la Chine, ont manifesté un désir absolu d’aider les pays africains de toutes les manières possibles, donc je pense qu’ils ont démontré leur bonne foi pour répondre aux défis du continent.

Comment la Covid a-t-elle changé vos priorités de travail, sur la question du genre?

Vanessa Moungar : Les femmes sont plus gravement touchées par les crises sanitaires mondiales. D’un point de vue social, les femmes supportent fortement le poids des retombées économiques et sociales de la pandémie.

Lorsque l’on analyse l’aspect économique des choses, on voit que la crise sanitaire a exacerbé le manque d’accès aux marchés, aux financements, aux intrants et aux autres ressources productives. Ce, en raison des perturbations dans les chaînes de valeur mondiales et de la réduction générale du pouvoir d’achat et de la mobilité.

En Afrique, on estime que 89% de notre emploi est informel et 92% des femmes sont employées dans l’économie informelle. C’est pourquoi elles ne peuvent être touchées que de manière disproportionnée ; toutes les petites entreprises ont du mal à survivre.

Nous avons mené une étude en juillet, dans trente pays africains, en collectant des données primaires sur l’impact direct sur les femmes entrepreneures. L’étude a révélé que 80% des PME détenues par des femmes ont dû fermer temporairement ou définitivement en raison des restrictions liées à la pandémie.

La Banque a lancé le mécanisme de réponse Covid-19 pour soutenir les gouvernements africains et le secteur privé. Toutes les opérations financées dans le cadre de ce mécanisme ont intégré des considérations de genre dans leur conception et leurs résultats, en se concentrant sur l’impact, sur la réduction de la vulnérabilité des femmes, le renforcement de leur sécurité et leur résilience économique.

Dans tout cet ensemble de mesures, vous pouviez voir des interventions soutenant spécifiquement les femmes entrepreneures, en orientant le soutien vers les travailleuses informelles et les entreprises dirigées par des femmes les plus durement touchées. Ces interventions ont pris la forme de transferts monétaires, de prêts subventionnés ou d’exonérations fiscales.

Nous avons également envisagé d’étendre la protection sociale de base dans certains pays, en ciblant plus particulièrement les travailleuses de la santé pour s’assurer qu’elles exercent dans un environnement sûr. Dans nombre de nos pays, elles représentent plus de 60% de la population active du secteur de la santé.

Observez-vous de nouvelles failles dans les États fragiles ?

Khaled Sherif : Sans nul doute, ils ont été gravement touchés. Nous commençons à voir se dessiner un schéma dangereux sur continent africain, où la consommation commence à diminuer. Ce recul de la demande se traduit-il par un chômage supplémentaire ? Le phénomène sera beaucoup plus dangereux dans les États fragiles, où le taux de chômage peut atteindre 20%, 30% ou 40%, ce qui est fondamentalement la norme.

C’est pourquoi nous sommes préoccupés par ce qui se passe dans les États fragiles. Je ne voudrais pas dresser un tableau trop sombre, mais voyez la Sierra Leone. Ce pays est un exportateur d’or et un importateur net de pétrole, il devrait être dans une meilleure position face à la plupart, mais il ne l’est pas. Nous voyons la consommation diminuer dans l’ensemble des pays du continent, ce qui nous préoccupe.

Sur la question du genre, comment parvenir à mieux pour 2021 ?

Vanessa Moungar : Premièrement, il s’agit d’intégrer pleinement le genre dans toutes les opérations et projets de la Banque. Nous reconnaissons également la nécessité d’opérer des interventions ciblées dans les domaines où nous pensons avoir un fort avantage comparatif. C’est là que l’Initiative AFAWA est née. AFAWA est l’acronyme anglais de l’Initiative pour favoriser l’accès des femmes au financement en Afrique.

La Banque a examiné sa latitude et sa capacité à influencer sensiblement le secteur financier pour accroître l’accès au financement et la participation du secteur privé pour les femmes entrepreneures. Et il n’est pas question que de l’accès au financement, mais aussi de l’accès aux marchés, à l’information, à la formation, ainsi qu’au maintien d’un environnement propice aux affaires.

En matière d’activité pour 2021, quelles sont les priorités de la BAD ?

Khaled Sherif : La première est de nous assurer que nous reconstruisons en mieux. Cela signifie essentiellement que nous continuons à fournir un appui budgétaire, afin de nous assurer que les pays peuvent résister au choc d’une réduction de leurs exportations. En 2021, nous examinerons une série d’opérations d’appui budgétaire et d’opérations de secours, en cas de crise. Car nous ne voulons pas perdre les gains déjà réalisés, en particulier dans les infrastructures.

Pour nous assurer de ne pas perdre les gains de l’intégration régionale, et à la lumière de la naissante zone de libre-échange africaine, nous concentrons évidemment notre capacité à prêter à de nouvelles opérations sur tout ce qui intègre les marchés au plan régional. Ce qui permettra aux exportations transfrontalières de prospérer et de développer une infrastructure qui relie les pays entre eux.

Nous commençons également à voir des cas de dévaluation de la monnaie, mais au contraire des lois fondamentales de l’économie, la chute de la monnaie s’accompagne d’une baisse des exportations. De nombreuses industries, comme en Afrique du Nord, sont assemblées et dépendent de pièces intermédiaires venues de l’étranger, de sorte que quiconque travaille dans le secteur de l’assemblage est exclu du marché parce que ses intrants deviennent plus chers. Nous menons un travail intense pour faire en sorte que nos industries deviennent moins dépendantes de ces intrants intermédiaires de l’étranger, afin qu’elles puissent résister à ce genre de chocs à l’avenir.

Distinguez-vous des aspects positifs de cette pandémie ?

Khaled Sherif : J’en distinguerai cinq. Premièrement, nous n’avons pas assisté à un effondrement économique, en partie grâce au soutien des multilatéraux et des bilatéraux. Deuxièmement, nous n’avons pas eu à déplorer un effondrement politique ni, troisième point, de troubles sociaux importants.

Voilà un signe positif étant donné que l’Afrique a une facture d’importation nette supérieure à 35 milliards de dollars, un chiffre qui pourrait atteindre 110 milliards $ si les tendances actuelles se poursuivent. Nous avons vu les filets sociaux jouer leur rôle de sécurité dans le soutien des plus pauvres, et dans certains pays, cela signifiait leur mise en œuvre en un temps record !

Quatrième point, les salaires de la fonction publique ont continué d’être payés. Enfin, cinquième point, nous n’avons pas vu, jusqu’à présent de défauts majeurs des pays touchés par la pandémie. L’Afrique a donc montré qu’elle pouvait résister à un choc de ce type et nous entrons en 2021 avec l’espoir de pouvoir mieux reconstruire.

Vanessa Moungar : Nous avons été très flexibles et agiles malgré un environnement très contraint et avons réagi aussi vite que possible pour soutenir les pays et jouer pleinement notre rôle en tant qu’institution financière de développement du continent.

Deuxièmement, la pandémie a mis en évidence des inégalités enracinées, ce qui contribue à les mettre au premier plan de la conversation. Plus que jamais, nous mettrons l’humain au centre de nos interventions lorsque nous envisageons de développer tout type de projet.

Enfin, nous avons renforcé notre engagement avec les organisations de la société civile, et elles ont joué un rôle essentiel dans la réponse immédiate à la crise.

Script : LS

 

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