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African Banker

Donald Kaberuka : Partenaire exécutif de Southbridge

Mais c’est encore sur le papier…

Il faut commencer par cette étape ! Et derrière le papier, vous avez l’esprit qui a inspiré la négociation de l’accord. La création de cette zone de libre-échange suscite un grand enthousiasme chez l’Africain moyen. Et si nous parvenons jusqu’à l’étape de la ratification, qui devra être suivie par les mesures nécessaires en matière de barrières non-tarifaires – les barrières tarifaires ne sont plus réellement un problème aujourd’hui pour l’Afrique –, nous parviendrons à relever les multiples défis que représentent la question de la libre circulation des personnes, celle de l’harmonisation des règles en matière d’investissements communs, etc. Toutes ces questions ont déjà été envisagées lors des négociations. J’espère avant toute chose que la signature des ratifications par les 22 États concernés interviendra avant la fin de l’année.

L’Afrique a-t-elle la capacité de dépasser le stade de la rhétorique pour atteindre celui de l’opérationnalisation des idées ?

Il y a déjà trois régions sur le continent où les progrès en termes d’intégration économique sont vraiment impressionnants : l’Afrique de l’Est, la Cedeao et la Comesa. Nous devons travailler avec les régions qui sont demeurées en arrière pour les faire rejoindre ce mouvement. Ce qui a été possible dans les trois régions que je viens de vous citer l’est aussi dans le reste du continent. Tout est une question de volonté politique. Nous faisons confiance à cet égard aux nouveaux dirigeants africains pour aller de l’avant comme ils l’ont fait en signant l’accord de Kigali.

Vous avez été associé, ces dernières années, à ce que l’on appelle l’autonomisation de l’Afrique, notamment à travers le financement de l’Union africaine. L’Afrique a-t-elle atteint la maturité nécessaire pour être pleinement autonome ?

Toute organisation qui ne s’autofinance pas et qui reste dépendante de l’extérieur est condamnée à demeurer affaiblie. C’est en partant de ce constat que nos dirigeants ont décidé, en 2015, au sommet de Johannesbourg et à celui de Kigali en 2016, que l’Afrique devrait, dans cinq ans, financer 100 % de son budget administratif, les trois quarts de ses programmes et de ses activités et au moins 25 % de ses activités liées au maintien de la paix et de la sécurité. C’est dans ce cadre que le président Obasanjo et moi-même avions émis diverses propositions que nous estimions réalistes, pour régler définitivement la question du financement de l’organisation. Ce travail est toujours en cours. Nous en verrons les avancées lors du prochain sommet d’Addis-Abeba, en novembre, qui sera consacré à la réforme de l’UA. Je peux vous dire dès à présent qu’en ce qui concerne le financement des opérations de paix et de sécurité, pour la première fois depuis 25 ans, le Fonds dédié à ces sujets dispose enfin de moyens qui nous permettent d’atteindre ses objectifs. La volonté politique est là. En ce qui concerne l’exécution, certains pays ont de l’avance, mais d’autres ne sont pas au même niveau. Cela étant, je ne doute pas que tous les pays de l’UA souhaitent que l’organisation soit autofinancée.

L’Afrique est-elle bien préparée pour affronter la bataille du savoir, de la connaissance et de l’éducation ? Les chiffres montrent un écart vertigineux…

La question que vous posez est universelle. Ce qu’on appelle « la quatrième révolution industrielle » interpelle tout le monde. L’Afrique connaît enfin une mutation démographique, qui peut constituer, pour elle, une chance. Il faut des investissements suffisants en faveur de l’éducation, mais une éducation que je qualifierais de « nouvelle », c’est-à-dire qui s’adresse aux besoins du futur. Le constat a été dressé par nos dirigeants : nous devons à présent penser au travail en ajustant nos appareils éducatifs. Les chiffres sont connus : nous avons aujourd’hui 15 millions de jeunes sur le marché du travail pour seulement trois millions d’emplois offerts. Et certains de ces emplois vont disparaître. Nous devons donc travailler sur l’adéquation du marché du travail et de l’éducation, mais en pensant aux besoins de l’avenir.

Mais est-on aujourd’hui dans cette phase de réflexion et d’action ?

Oui, nous y sommes.

L’Afrique tire-t-elle suffisamment les leçons de ses échecs et de ses erreurs ?

Prenons la crise de 2008 : tout le monde, à l’époque, considérait que l’Afrique serait le continent qui en pâtirait le plus. Je ne partageais pas cet avis car de par mes fonctions et d’où je me trouvais, je pouvais observer les réalités différemment. Nous avons donc réuni à Tunis les ministres des Finances, les dirigeants des Banques centrales et tous les dirigeants économiques du continent et nous avons fait le constat des mesures qui devaient être mises en oeuvre pour minimiser l’impact de la crise. Trois ans plus tard, j’ai pu considérer qu’effectivement, cette crise n’avait pas été sans conséquence pour ce qu’on appelle l’impact secondaire, c’est-à-dire pour ce qui touche la demande de nos produits. En revanche, j’ai été surpris de constater qu’aucune banque africaine n’avait connu de faillite et que les économies des pays avaient retrouvé leur dynamisme. On sous-estime trop souvent les capacités de résilience du continent africain. Je reste du même avis, aujourd’hui : malgré tous les chocs extérieurs et les dysfonctionnements du multilatéralisme, malgré la guerre commerciale qui s’annonce et tous les défis sécuritaires, nous disposons tout de même d’une belle énergie et de multiples talents. En travaillant ensemble, nous pouvons faire face.

Vous êtes ancien ministre et vous avez présidé la BAD pendant dix ans : qu’est-ce qui vous a le plus transformé ? Comment capitalisez-vous sur cette expérience ?

Je ne fais pas partie de ceux qui se laissent impressionner par les postes et par les fonctions. Ce qui m’a toujours intéressé, c’est ce que je pouvais faire au poste que j’occupais, et non le poste lui-même. Pendant les dix années que j’ai occupées à la tête de la BAD, j’ai beaucoup parcouru le continent. J’y ai rencontré les hommes politiques, les hommes d’affaires, la jeunesse. Et j’ai pu voir le dynamisme d’un continent qui attend seulement ce moment. C’est de là que j’ai tiré la volonté de faire tout ce que je peux pour favoriser ce réveil africain. Heureusement, nous sommes plusieurs, dans tous les pays, à penser dans le même sens : nous voyons la jeunesse qui monte et de nombreux dirigeants qui partagent cette vision. Il faut bien un début au changement. Ce changement a commencé au début des années 2000 et je pense qu’il va continuer.

Allez-vous rédiger vos Mémoires ?

C’est en cours ! Je suis aidé par certaines personnes, autour de moi. C’est un partage d’expérience, une articulation de ce que je vis dans le monde, et des relations du monde avec l’Afrique. 

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