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African Banker

Diop : Les investissements privés et publics sont complémentaires

À la tête de l’IFC, Makhtar Diop a une position privilégiée pour observer les mécanismes par lesquels une institution internationale encourage l’investissement privé. Numérique, éducation, santé, agriculture, logement, les chantiers ne manquent pas. Seconde partie de notre entretien.

Propos recueillis par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

En première partie de notre entretien, vous avez expliqué le pari de la Société financière internationale (IFC) sur le numérique. En matière de connexion, la situation s’améliore mais l’Afrique reste en retard. Comment axer une stratégie numérique, dans ces conditions ?

Le secret, c’est toujours plus de compétition et d’intervenants dans le secteur. Nous avons multiplié par dix nos investissements dans le numérique en une année et nous allons poursuivre cette tendance. Ainsi, l’IFC encourage l’entrée de nouveaux participants dans ces marchés, ce qui bénéficiera à tout le monde car le marché est énorme et que les besoins sont immenses. Cette compétition, qui va s’accroître, aura un effet positif sur l’innovation et sur les coûts ; elle facilitera et élargira l’accès des populations au numérique.

Votre question soulève un autre angle, celui du coût des appareils téléphoniques, qui constitue parfois un obstacle pour l’accès à l’économie numérique. On sait que dans la plupart des pays en développement, l’accès au haut débit passe par des appareils téléphoniques mobiles. C’est pourquoi généraliser l’accès, à moindre coût, à ces terminaux, constitue un axe important pour accroître l’accès au numérique.

Nous sommes aujourd’hui en discussions très avancées avec l’Institut Pasteur de Dakar, pour développer la production de vaccins et intégrer de nouveaux vaccins comme celui contre la malaria, découvert récemment. Avec le Rwanda, on fait également des progrès à pas de géant dans ce domaine.

Enfin, je mentionnerai ce qu’on appelle des « cas d’usage ». On voit de plus en plus de cas dans le domaine de la santé ; la télémédecine suscite des investissements au Kenya, par exemple. En développant un écosystème autour des vaccins ainsi qu’autour des médicaments de base, on crée un environnement attractif, où toutes ces technologies peuvent être utilisées au service des populations. Cela va sans dire, l’éducation est aussi un secteur où beaucoup d’innovations sont développées en utilisant le numérique pour les rendre accessibles.

Dans l’agriculture, autre enjeu majeur, comment accélérer l’agrobusiness, la transformation des matières premières?

Au-delà de l’aspect humain évident, nourrir une population est aussi un enjeu macroéconomique. Des enfants mal nourris seront moins productifs que des enfants bien nourris et qui ont accès à l’éducation.

Or, quelles sont les contraintes ? Nous avons travaillé très dur sur celle de l’intermédiation financière dans l’agriculture. On constate que, très souvent, les agriculteurs ont accès uniquement à des ressources de court terme. Pourtant, le retour sur investissement dans le secteur de l’agriculture n’intervient qu’à long terme.

Il faudrait, pour aider à la mécanisation et à la modernisation de l’agriculture, donner à divers outils et investissements matériels utiles aux paysans. Pour ce faire, il faut trouver des moyens de financement à long terme. Le court terme est trop onéreux et trop difficile pour les producteurs. Nous travaillons avec des institutions financières dans ce domaine pour entreprendre dans cette direction.

Nous souhaitons également apporter des ressources à long terme aux banques spécialisées. On veut intermédier les ressources longues qui se trouvent dans les fonds de pension vers les activités productives, comme l’infrastructure ou l’agriculture. Ceci constitue un chantier important sur lequel mes équipes et moi nous penchons, et nous en faisons une priorité.

J’espère prochainement vous donner des éléments de réponses sur ce que nous réalisons en matière d’intermédiation financière pour faciliter cela dans l’agriculture, ainsi que dans le logement social. Celui-ci doit aussi bénéficier de ressources à long terme, ce qui permettrait de réduire le déficit.

Quand on parle d’agriculture, on est obligé de parler de la terre. Tout le cadre réglementaire pour l’accès à la terre peut être revu ; nous nous penchons sur cette question, en collaboration avec la Banque mondiale. Nous voulons aussi que tous les nouveaux investissements dans l’agriculture soient effectués de manière intelligente, en utilisant le moins de ressources, car l’on sait que certaines deviennent rares dans certains pays, du fait du changement climatique.

Face au problème de la dette, qui prend un tour nouveau avec la crise sanitaire, allez-vous infléchir votre politique, afin de vous adapter à cette nouvelle donne ?

Ce sont surtout les pays qui se sont adaptés ! Avec l’accroissement de la dette dans les dernières décennies, l’espace fiscal des gouvernements s’est réduit. Pour maintenir la trajectoire d’investissements nécessaires, parvenir aux taux de croissance souhaités et réduire la pauvreté, il faut faire appel de manière encore plus importante au secteur privé. C’est ce que nous voyons et notre contribution est d’attirer l’investissement privé. Nous agissons directement ou nous mobilisons les capitaux dans les pays ; l’objectif est de réduire le retard pris par les pays les moins avancés, du fait de leur endettement.

Il faut une complémentarité de l’investissement privé et de l’investissement public. Les pays ont moins de ressources disponibles pour investir dans l’infrastructure, en raison du ralentissement de la croissance et du poids de la dette. Leur capacité à investir est amoindrie à un moment où il faut encourager le rebond des économies.

Dans le domaine de la santé, la crise sanitaire a révélé le besoin qu’a l’Afrique de disposer d’industries de santé et d’une stratégie qui lui est propre. Est-ce que les choses avancent ?

Oui. Quand nous avons fait le pari de contribuer à la production des vaccins en Afrique, tout le monde nous a regardés en disant : « Est-ce vraiment réaliste ? » Mais nous y avons cru. Nous avons réussi à mobiliser d’autres personnes pour cet agenda. Pour le prêt de 600 millions d’euros au laboratoire sud-africain Aspen, nous avons mis 250 millions d’euros et avons mobilisé d’autres partenaires au développement tels que Proparco, DEG en Allemagne, DFC aux États-Unis, qui ont contribué à cet effort.

Nous sommes aujourd’hui en discussions très avancées avec l’Institut Pasteur de Dakar, pour développer la production de vaccins et intégrer de nouveaux vaccins comme celui contre la malaria, découvert récemment. Avec le Rwanda, on fait également des progrès à pas de géant dans ce domaine. Je pense qu’on va poursuivre par le Kenya également. Comme vous le savez, le président Kenyatta a annoncé que son pays voulait se lancer dans la production de vaccins.

Nous ne pensons pas que notre engagement dans le domaine de la santé doive se limiter aux vaccins. Plusieurs maladies chroniques circulent en Afrique, pour lesquelles les médicaments sont encore largement produits à l’extérieur. Nous voyons là un potentiel à développer. Le diabète et l’hypertension frappent beaucoup les populations et particulièrement les populations urbaines en Afrique. Nous devons créer un écosystème pour produire ces médicaments à bas prix, et les rendre disponibles aux populations africaines.

Quelle est la place que vous accordez, à l’IFC, à la mutualisation avec vos partenaires pour permettre un effet multiple ?

Un bon exemple est ce qui s’est passé à la COP 26 de Glasgow. J’étais à la COP 21 de Paris et j’ai vu le contraste entre les deux Conférences. À Paris, on parlait surtout du secteur public comme étant la grande solution au changement climatique, avec une forte implication des ONG. À Glasgow, le secteur privé était beaucoup plus présent.

On arrive de plus en plus à des formules de blended finance où l’on essaie d’utiliser l’argent sous forme de dons pour dérisquer l’investissement et déclencher un effet de levier plus important que s’il ne s’agissait que d’un transfert de don. Une complémentarité s’est bâtie et je crois que l’Alliance sur l’énergie, qui a été lancée avec la Rockefeller Foundation, est un bon exemple de ce que nous réalisons ensemble à travers des fondations, des institutions financières de développement comme la nôtre et le marché des capitaux.

On le voit, vous avez une âme de pédagogue. Quelle est, dans votre action, la part entre le terrain et votre présence à Washington ?

L’IFC a accru énormément ces cinq dernières années sa présence sur le terrain. Nous sommes présents dans près de 40 pays en Afrique. Nous avons intériorisé que si l’on n’est pas sur le terrain, on ne peut pas transformer la réalité des choses. Nous avons une forte décentralisation et la plupart de nos employés sont basés sur le terrain.

Malheureusement, la situation sanitaire a limité le potentiel de déplacements, mais nous avons repris les avions et sommes en train de visiter les pays. J’ai personnellement visité de nombreux pays et je m’apprête à aller au Nigeria. Nous rencontrons les clients, écoutons leurs expériences et notons leurs besoins ; et surtout, nous leur apportons des réponses basées sur l’expérience internationale que nous avons pu accumuler.

Par HBY et NB

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