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African Banker

Dette : « Il est de l’intérêt de tous d’aider l’Afrique ! »

L’économiste Carlos Lopes aborde la situation financière de l’Afrique et le besoin d’une nouvelle doctrine budgétaire, à l’aune des efforts actuels en vue d’un allègement de la dette des pays les plus pauvres.

Par Guillaume Weill-Raynal

La crise actuelle semble comme abolir les règles de discipline budgétaire et d’orthodoxie économique. L’endettement s’emballe. Comment rééquilibrer tout cela ?

Les accords de Bretton Woods qui ont créé des institutions telles que la Banque mondiale et le FMI s’inspiraient de la vision de Keynes : la doctrine de base de ces institutions reposait sur l’idée d’un État régulateur, favorisant des politiques expansionnistes.

Par la suite, divers mouvements historiques se sont opérés à propos du rôle de ces institutions. Notamment lorsque la référence monétaire de la valeur or a été abandonnée au profit de la référence artificielle au dollar. Cette étape a marqué l’engagement d’un nouveau cycle qui s’est poursuivi avec les politiques néolibérales de l’École de Chicago, qui ont été à leur tour renforcées sur le plan idéologique à l’époque de Thatcher et Reagan.

Aujourd’hui, les pays africains dépensent à peu près un quart de leurs recettes budgétaires pour payer ce service de la dette. C’est énorme ! Tout cela, parce que nous avons des taux de pression fiscale qui sont les plus bas du monde !

Nous assistons aujourd’hui à la fin de cette vague néolibérale et de ces politiques monétaristes orthodoxes, ce qui constitue dans une certaine mesure un retour aux origines de ces institutions. En effet, le discours tenu par leurs dirigeants ces dernières semaines est complètement keynésien !

C’est un discours qui proclame la nécessité de politiques expansionnistes pour restaurer le rôle essentiel de l’État dans la protection des biens communs, notamment la santé. Nous assistons donc à la naissance d’un cycle complètement différent, où la valeur de la dette sera radicalement réévaluée en matière de politique économique. Je ne serai pas étonné qu’une bonne partie de ces dettes soit pleinement effacée.

La dette des pays africains à l’égard de la Chine représente aujourd’hui environ 133 milliards de dollars. À défaut d’effacer cette dette, la Chine peut-elle l’alléger ? Ce pourrait être une façon, pour elle, de préserver ses intérêts sur un continent où elle est très engagée. 

À mon avis, la Chine n’aime pas discuter ce type de questions dans un cadre multilatéral. Je pense qu’elle va préférer négocier directement et séparément avec chaque pays africain.

Dans le cadre du G20, elle a accepté – pour redorer un peu son blason après les mises en cause de sa responsabilité dans la crise sanitaire –, la décision qui a été prise sur le moratoire, parce que, du point de vue des implications macroéconomiques, cela ne représente pas grand-chose. La Chine a donc dit oui, comme tout le monde…

Pourtant, le plus important consiste dans l’allégement de la dette par rapport aux engagements que la Chine a avec plusieurs pays. Et là, je pense qu’ils n’accepteront que des discussions bilatérales. 

Effacer la dette africaine ou reporter son remboursement sera-t-il suffisant pour entraîner dans un cercle vertueux une Afrique qui n’a pas, jusqu’à présent, su tirer des leçons de ses erreurs passées ?

Nous devons faire la part des choses. Pour une bonne partie, la dette africaine est née du besoin de financement des économies nationales qui ont doublé de taille, mais les prêts concessionnels disponibles ne peuvent pas être doublés.

La taille des économies ne permet donc plus de continuer avec la même structure d’endettement concessionnel. Elles doivent se financer autrement. C’est la raison pour laquelle elles se financent sur les marchés financiers avec des taux très élevés par rapport aux dettes des pays riches. Le Japon pratique même des taux négatifs. Ce différentiel entraîne un transfert net de capital.

La moindre crise provoque une migration de capitaux. Déjà, cette année en Afrique, plus de 20 milliards de dollars ont migré directement du continent vers des marchés plus sûrs, en lien direct avec la crise pandémique.

Maintenant, d’un point de vue macroéconomique, il faut considérer que la dette africaine n’est pas très élevée par rapport à la richesse du continent. Ce qui fait la différence, c’est que les pays doivent pouvoir emprunter en fonction de leurs capacités de payer des taux d’intérêt élevés en fonction des règles du marché.

Aujourd’hui, les pays africains dépensent à peu près un quart de leurs recettes budgétaires pour payer ce service de la dette. C’est énorme ! Cette charge leur retire de l’oxygène en les empêchant de satisfaire à d’autres obligations de l’État, notamment en matière de santé et d’éducation.

Tout cela, parce que nous avons des taux de pression fiscale – c’est-à-dire le montant que l’on retranche d’une économie en termes d’impôts – qui sont les plus bas du monde ! La moyenne mondiale est à 35%. La plupart des pays africains sont à 16% ou 17%. Quelques-uns atteignent un taux de 20%, mais ils sont rares.

Les plus fautives, dans ce domaine, sont les économies pétrolières qui atteignent le niveau le plus bas en matière de pression fiscale. Le Nigeria, qui est la plus grande économie du continent, ne récolte que 7% d’impôts par rapport à la taille de son économie.

C’est un vrai scandale ! Nous avons donc davantage un problème de gestion de la politique fiscale que de dette. Les niveaux d’endettement que nous connaissons aujourd’hui sont devenus un problème parce que nous ne sommes pas capables de récolter les impôts correspondant à la taille de nos économies. L’autre cause est que nous payons des taux d’intérêt exagérés, qui sont précisément le fruit d’une politique de risque défavorable à l’Afrique.

Est-il prématuré d’envisager la façon dont l’Afrique peut se ménager une sortie favorable par rapport à cette crise ?

Je pense sérieusement que nous obtiendrons un allégement de la dette. J’en suis persuadé même ! Car les risques entraînés par le virus dans les zones mondiales de pauvreté sont énormes. Si l’on n’aide pas ces pays à avoir un peu d’oxygène pour pouvoir répondre à cette crise et en sortir, les retombées internationales peuvent être gigantesques, bien au-delà de leur dimension économique.

Ces pays doivent donc être aidés, même pour des raisons égoïstes ! D’un point de vue rationnel et pratique, les pays riches sont obligés d’aider l’Afrique. Dans leur propre intérêt ! Nous aurons donc très certainement un allégement de la dette. Mais il ne faut pas concevoir cet allégement d’une manière traditionnelle. Il s’agira plutôt d’une restructuration et tous les pays ne seront pas traités de la même façon. Nous verrons émerger des typologies différentes selon les pays.

Dans un premier temps, le moratoire leur donne des marges de manœuvre, mais ce n’est qu’un « pansement » provisoire. Envisager 19 pays de la même façon reviendrait à faire un énorme battage publicitaire pour très peu d’argent. Car les endettements les plus importants ne se trouvent pas dans tous ces pays.

Tous ne peuvent pas payer. Et la dette de ces pays rachetée par les fonds vautour sur le marché secondaire ne vaudrait que 20% de sa valeur. Ce que nous sommes en train de faire est donc encore trop peu. Nous savons que nous devons faire plus.

Vous semblez relativement serein. Vous ne voyez pas dans cette crise une forme de rupture systémique d’un capitalisme prédateur ? 

La crise est mondiale, pas africaine. Mais les Africains comptent toujours et risquent de payer un prix plus élevé que d’autres à cause de leurs fragilités. Je ne vois pas là d’espace pour la sérénité.

Nous devrons donc nous préparer. Et les pays qui se préparent et réagissent le mieux seront ceux qui s’en sortiront plus vite. La capacité de l’Afrique du Sud à gérer cette crise a surpris. Le Rwanda et le Maroc ont montré la même capacité. Nous voyons de nombreux exemples d’une gestion qui a fait la preuve de capacités et de connaissances scientifiques.

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