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African Banker

Paulo Gomes, président de Africa Sovereign Wealth

Au sein de l’initiative AfroChampions, lancée au printemps 2018, Paulo Gomes est chargé de nourrir la réflexion sur la constitution et l’utilisation des fonds souverains. Qui pourraient prendre une part plus active au financement de projets structurants et durables.

Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

Quel est le rôle de l’initiative AfroChampions dans la construction du marché panafricain ?

Cette initiative est née de la nécessité d’une « masse critique » et d’une coalition africaine globale pour pouvoir mettre en oeuvre la vision des OMD (Objectifs du millénaire pour le développement) 2063, d’une Afrique prospère, en paix avec elle-même et fière de sa culture. Jusqu’à présent, le processus d’intégration régionale a été essentiellement guidé par les États et le secteur public.

Paulo Gomes, président de Africa Sovereign Wealth : Les fonds souverains ont beaucoup de projets à financer

Nous prenons conscience, aujourd’hui, que le secteur privé a aussi un rôle important à jouer dans ce processus. Au-delà de cette prise de conscience, nous devons à présent réfléchir sur la méthode et déterminer les plateformes par le biais desquelles ce processus pourra progresser et aboutir. AfroChampions est une de ces plateformes, dont l’objectif est de créer un environnement favorable à l’émergence de plusieurs multinationales africaines, qui pourront non seulement investir dans leur pays mais aussi dans plusieurs pays africains et devenir ainsi des agents du changement vers l’intégration régionale accélérée.

Pourtant, les Africains n’ont jamais fonctionné collectivement. Ils n’ont pas cette culture du travail commun. Comment atteindre cet objectif de mise en synergie des compétences du secteur privé alors qu’aujourd’hui, il y a urgence ?

Je ne partage pas votre avis. Les Africains possèdent cette culture. N’oubliez pas qu’ils se sont déjà unis, par le passé, pour accéder à l’indépendance politique, même si cela a pris du temps. Aujourd’hui, la question se pose de savoir ce que nous devons faire de cette indépendance, et notamment de sa transformation en une indépendance économique qui permette de créer une prospérité partagée par tous. Nous sommes actuellement dans un « tunnel », avec ses insuffisances et ses déceptions, mais il ne s’agit pas d’un processus que l’on peut faire aboutir du jour au lendemain.

Comment prioriser cette action, l’ordonner, la hiérarchiser ?

Nous devons construire et mettre en oeuvre une approche transaction par transaction, au cas par cas. C’est bien de faire des grandes théories – et je pense que nous l’avons fait – mais maintenant nous devons avancer transaction par transaction. Certains pays sont prêts, d’autres non, mais ils pourront l’être par la suite. Ne nous berçons pas d’illusions : 55 pays africains ne peuvent pas s’unir instantanément pour aller vers la même transformation économique. Commençons avec ceux qui sont prêts, démarrons les initiatives une par une et vous verrez que les résultats seront là. Le succès appelle le succès, car ceux qui n’y parviennent pas tout de suite aspirent à y être associés.

Quelle est la bonne méthode ? Peut-on imiter par exemple un modèle comme Singapour ? Quelles sont les possibilités qui s’offrent à l’Afrique ?

Avant toute chose, nous devons éviter de copier, pour ne pas perdre de vue les spécificités qui nous sont propres. Nous pouvons apprendre de Singapour, qui possède l’un des meilleurs fonds souverains au monde, mais il ne s’agit pas de copier. Nous verrons ce que nous pouvons retenir de son expérience, de ses best practices, pour construire une alliance stratégique des fonds souverains africains qui pourront ainsi commencer à investir ensemble.

L’Afrique a-t-elle les moyens de s’approprier ses propres moyens financiers ?

Bien entendu ! Évidemment, nous ne cherchons pas, pour l’instant, à rivaliser avec un fonds souverain comme celui de Singapour qui cumule plus de 200 milliards $ sous gestion. Mais il est tout à fait possible de démarrer un fonds stratégique d’un petit montant, pourvu que l’on sache précisément ce que l’on veut faire. Il n’y a pas de secret. Il s’agit avant tout pour les pays de pouvoir épargner pour mener des actions stratégiques. Le Sénégal a démarré en constituant le Fonsis qui est un tout petit fonds. Le Ghana possède également un petit fonds de 250 millions $ qui est uniquement concentré sur les infrastructures. L’Afrique possède les moyens de créer des petits fonds d’investissement, des fonds stratégiques et des fonds souverains. Nous devons tout simplement démarrer de façon transparente, avec une gouvernance transparente et un focus stratégique très précis.

Pour agir sur le réel, il est nécessaire d’avoir une bonne évaluation de la situation. Trop souvent, en Afrique, les chiffres ne correspondent à rien et ne sont, pour l’essentiel, que des estimations…

Votre critique de la qualité de nos informations statistiques est justifiée. Mais la situation s’améliore. Nous disposons, à présent, d’énormément d’informations, de chiffres et de données, non seulement au niveau des États mais aussi et surtout du secteur privé. À cet égard, la technologie apporte une aide précieuse. Par exemple, en matière d’urbanisation, nous pouvons aujourd’hui disposer d’un nombre important d’informations obtenues par satellite, grâce à des schémas, des systèmes et des algorithmes.

Les fonds souverains peuvent travailler sur des projets de développement durable, comme dans l’énergie renouvelable ou transport ferroviaire, qui pourraient servir plusieurs pays en même temps.

La technologie va nous permettre d’améliorer la collecte et l’analyse de nos statistiques. Cela ne résout pas tous les problèmes, bien sûr, notamment celui, pour les Africains, de pouvoir disposer et se servir des statistiques dans un contexte de guerre mondiale des données. Nous devons tout faire pour nous approprier ces données et pouvoir les utiliser dans le cadre de nos stratégies.

L’Afrique sera-t-elle en mesure de s’approprier également la culture du soft power, de cette culture d’influence qui lui permette de construire sa propre vision du monde ?

Je pense que oui. Les nouvelles générations africaines ont une expérience globale. Des descendants d’Africains vivent aujourd’hui en Amérique latine, aux États-Unis et en Europe dans des sphères de décision et de pouvoir importants. Ils ont d’autant moins oublié leurs origines, que l’UA les reconnaît aujourd’hui comme un pilier important de l’oeuvre de transformation en cours sur le continent. Il faut maintenir le contact avec eux, savoir utiliser leur pouvoir et leur influence dans leurs pays respectifs. Car nous ne devons pas être naïfs : tous ces descendants d’Africains ne vont pas rentrer en Afrique du jour au lendemain ! Je ne pense d’ailleurs pas que cela soit souhaitable. Ils ont un rôle important à jouer, là où ils sont, dans la transformation d’un continent qui leur appartient aussi.

Pour qu’AfroChampions devienne une force de diffusion, que peuvent faire les fonds souverains comme celui dont vous assurez la direction ? Quelles sont, à cet égard, votre vision et votre méthode d’application ?

J’exerce, au sein d’AfroChampions, les fonctions de président de la commission en charge de cette alliance des fonds souverains et des fonds stratégiques. Les premières rencontres ont pour objet de lancer cette alliance, d’échanger sur les meilleures pratiques, raison pour laquelle, notamment, nous y avons rencontré les Singapouriens du fonds Temasek qui peuvent nous faire utilement bénéficier de leur expérience. Ces échanges devraient nous permettre d’étudier différentes options de co-investissement sur des projets stratégiques au niveau de l’Afrique ou de Singapour.

En termes de choix stratégiques, vers quelles orientations les fonds souverains doivent-ils se diriger ? Vers quels types de grands projets structurants ?

Ils peuvent travailler sur des projets de développement durable, comme des projets d’énergie renouvelable qui pourraient servir plusieurs pays en même temps. Ils peuvent travailler également sur des projets ferroviaires qui peuvent aussi concerner plusieurs pays à la fois. Il y a beaucoup de projets à partager et à cofinancer. C’est ce que nous essayons d’identifier. n

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