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African Banker

Ahmed Osman: « Djibouti est déjà un hub financier »

Alors que le gouvernement de Djibouti cherche à développer les services financiers et attirer les grands groupes bancaires, Ahmed Osman, gouverneur de la Banque centrale, évalue le potentiel du pays en la matière.

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

Du fait de vos missions, la Banque centrale se situe à la fois comme un arbitre et un gardien du secteur bancaire et financier. Comment se porte le secteur, à Djibouti ?

Le secteur financier djiboutien connaît une expansion sans

précédent, après les importantes réformes que nous avons engagées au début des années 2000 pour transformer et moderniser notre place financière.

Elle ne comptait que deux banques conventionnelles et cinq auxiliaires financiers en 2006. Le secteur se compose actuellement de 37 institutions financières, toutes formes juridiques et activités confondues, pour une population de moins d’un million d’habitants.

Aujourd’hui, la panoplie de l’offre financière présente tous les types de produits et services financiers et a la prétention de répondre à presque toute forme de demande du marché local et sous-régional.

L’ambition que nous nourrissons dans la mise en œuvre de ces réformes est d’ériger notre place en hub financier régional, continental et  voire international, à plus long terme. Et dans cette voie, notre pays dispose d’un de nombreux atouts et d’avantages compétitifs pour lui permettre d’atteindre ses objectifs.

Djibouti est déjà une plateforme financière solide. Nous le voyons dans nos chiffres ! Nous voyons la part des non-résidents prendre une proportion importante des agrégats monétaires. Et nous gardons les anciennes banques tout en attirant de nouvelles.

Il s’agit de la stabilité politique, de la position géostratégique, d’un cadre macroéconomique performant, d’un environnement général des affaires particulièrement incitatif. Je citerai aussi les infrastructures de communication des plus performantes en Afrique, le système économique libéral garantissant une liberté totale de mouvement des capitaux et l’absence de contrôle de change. Sans oublier un cadre fiscal incitatif consacrant l’exonération des produits financiers et des investissements productifs, etc.

En outre, Djibouti dispose d’un système monétaire particulier jouissant d’une stabilité et d’une longévité exceptionnelle qui  constitue le socle de son système financier.

Ce système monétaire, mis en place en 1949, fonctionne sous le principe du Currency Board (Caisse d’émission) avec une monnaie nationale, le franc Djibouti, de parité fixe au dollar américain. Pour maintenir la parité, l’intégralité de la monnaie fiduciaire émise par la Banque centrale est pourvue d’une couverture proportionnelle en devises. Avec une couverture en devises largement supérieure à 100%, la libre et totale convertibilité de la monnaie djiboutienne est toujours garantie.

La crédibilité et la stabilité de ce système monétaire sont aussi vertueuses pour l’économie nationale avec notamment la stabilité de l’ancrage monétaire qui contribue à asseoir la stabilité extérieure en même temps qu’une maîtrise de l’inflation. Laquelle demeure basse, inférieure à 3% sur longue période. L’interdiction du financement monétaire des déficits publics dictée par le système impose au gouvernement une certaine discipline budgétaire.

En revanche, la sauvegarde et la pérennité du système nécessitent une gestion rigoureuse des avoirs de réserve et une supervision bancaire efficace. Une autre contrainte est venue s’imposer, liée à l’évolution de la surveillance internationale dans le cadre de la lutte contre le financement du terrorisme et le blanchiment d’argent, pour laquelle on contrôle les flux de capitaux. Autrement, un investisseur a toute latitude et la garantie de pouvoir rapatrier ses fonds comme il l’entend.

Ainsi, les nombreux atouts dont dispose Djibouti ont longtemps conféré une solide réputation à sa place financière, où les opérateurs de la sous-région venaient loger leurs opérations, ce qui préfigurait déjà d’un statut de plateforme financière pour la sous-région que nous entendons élargir à l’échelle plus régionale et continentale.

Cette particularité de la monnaie djiboutienne s’inscrit parmi les facteurs qui portent l’attractivité du pays. De là, est-elle assez solide, et avec elle le secteur bancaire et financier, afin de porter les nouvelles ambitions de Djibouti, dans le cadre de la Vision 2035 ?

Parfaitement, notre monnaie est solide et stable ; celle-ci n’a pas connu, depuis sa création en 1949, de décrochement ni de fluctuation par rapport à sa cible qu’est le dollar, en dehors des perturbations des marchés en 1971 et 1973 où le dollar avait été dévalué et le franc Djibouti réévalué.

En outre, les institutions bancaires sont étroitement surveillées pour garantir la stabilité monétaire, en plus du strict respect des exigences en matière de réglementation financière nationale, inspirée des meilleures pratiques et standards internationaux.

Cet environnement bien cadré et rassurant de l’activité bancaire et financière, ajouté aux caractéristiques du système monétaire djiboutien attire les investisseurs. Les opérateurs économiques de la sous-région viennent s’appuyer sur nos infrastructures portuaires et financières afin de mener des activités régionales.

Le pays bénéficie de sa stabilité politique, de sa position géostratégique, d’un cadre macroéconomique performant, d’un environnement général des affaires incitatif. Par ses infrastructures de communication performantes, son système économique libéral et l’absence de contrôle de change. Sans oublier un cadre fiscal incitatif…

Les banques de la place sont solides, viables et disposent de capacités suffisantes de financement. Mais pour l’heure, les banques n’utilisent que le tiers de leurs ressources pour financer les activités économiques en raison de leur aversion aux risques et de l’insuffisance des projets bancables.

C’est dans ce sens que nous poursuivons les réformes pour apporter des réponses au renforcement des mécanismes de financement de l’économie, notamment en direction des PME-PMI et des grands projets d’infrastructures.

À ce titre, vous comptez des banques somaliennes basées à Djibouti.

Les réformes que nous avons menées au cours des années 2000 ont permis d’ouvrir le secteur bancaire djiboutien aux promoteurs de tout horizon et, notamment de la région.

Depuis lors, des groupes bancaires d’origines diverses (Afrique, Asie, Europe, etc.) sont venus s’implanter sur notre sol. Pour nous, ces banques n’ont pas de nationalité, ce sont des banques de droit djiboutien !

Reste la question de la dette, qui inquiète. En tant que « contrôleur » à la fois de l’État et du secteur bancaire, quel regard portez-vous sur l’état de la dette djiboutienne ? 

Pour nous la question ne se pose pas ainsi. Il y a lieu de distinguer la nature de la dette. Djibouti s’endette pour investir dans la construction du pays, ses infrastructures. Ce sont donc des investissements destinés à développer le pays, à stimuler l’économie et à créer de la valeur ajoutée. Ils doivent générer des retours sur investissement suffisants pour couvrir les amortissements.

Tant que nous trouvons des projets structurants et rentables économiquement et des partenaires en mesure de nous accompagner, nous sommes en mesure de soutenir ainsi la croissance économique. Les limites fixées par les partenaires internationaux et les autres bailleurs sont des standards indicatifs et non des limites infranchissables. Pour nous, le challenge est de réaliser les projets dans les formes et les délais prédéfinis pour atteindre les objectifs attendus.

Vous accompagnez également l’État dans ce sens, la maîtrise de la dette, les réformes de l’écosystème financier, etc.

En matière d’endettement, l’État doit se comporter comme une entreprise. Il doit s’assurer que le retour sur investissement des projets est économiquement et socialement bénéfique. À cet effet, nous fournissons à l’État une aide logistique et de conseil dans le montage et le financement des projets.

Comme précisé, les principes qui régissent le fonctionnement de notre Banque centrale interdisent tout financement monétaire des déficits publics ; cela impose une certaine discipline budgétaire à l’État. En revanche, la Banque centrale garantit la convertibilité, la stabilité et la disponibilité de devises pour couvrir les besoins de la Balance des paiements.

D’une manière plus générale, la Banque centrale est pleinement engagée pour accompagner le gouvernement dans ses efforts de croissance, de réduction de la pauvreté et de développement durable.

À ce titre, nous avons engagé d’importantes réformes et de vastes chantiers de modernisation de l’architecture et des infrastructures financières nationales pour promouvoir le développement du secteur financier et de l’inclusion financière. Ainsi, les réformes entreprises par la Banque centrale ont contribué à l’expansion en cours du secteur bancaire.

Dans le même temps, le nombre d’agences de transfert d’argent et des bureaux de change a considérablement augmenté, dépassant la vingtaine aujourd’hui. Résultat, le taux de bancarisation, de l’ordre de 5% début 2000, de 7% en 2006, se situe aujourd’hui à plus de 25%. Et les taux d’intérêt continuent de baisser grâce à la concurrence

Vous évoquiez les nouveaux moyens de paiement électronique. À ce niveau, Djibouti, qui accuse un certain retard, annonce une solution de paiement digitale lancée par Djibouti Telecom.

Des pays comme la Somalie, le Kenya, ont lancé ce type de produits sans la réglementation nécessaire et certains sont confrontés à des difficultés aujourd’hui. Nous, nous avons préféré construire d’abord les fondements juridiques et la législation, moderniser les textes, notamment le code du commerce, pour introduire la monnaie virtuelle de façon légale.

Désormais, l’écosystème est prêt et attendons les initiatives et les investisseurs privés qui doivent suivre les procédures arrêtées. Nous sommes en discussion avec l’opérateur public de télécommunication qui est en train de constituer une structure distincte de mobile banking. Tel que nous avons voulu et arrêté, ce secteur est complètement ouvert et la réglementation ne donne pas d’exclusivité. C’est pourquoi nous encourageons les porteurs de projets de ce type et les développeurs de Fintech de s’intéresser à ce nouveau marché.

Nous prévoyons qu’avec le développement du Mobile Banking, le taux de bancarisation atteindra un chiffre conséquent très vite, compte tenu de la configuration de Djibouti, où la population, assez réduite, est concentrée en milieu urbain.

On reproche souvent aux banques de ne pas financer suffisamment les start-up et les PME. Qu’en est-il à Djibouti ?

À Djibouti, le PME sont majoritairement à caractère commercial avec une petite proportion d’activités de transformation et se trouvent être, il est vrai, historiquement en déficit de financement. Dans le même temps, le secteur bancaire djiboutien est très liquide et dispose de suffisamment de ressources pour apporter les financements nécessaires aux PME. En outre, il existe une structure publique, le Fonds de développement économique, destinée aux financements des PME.

Ce contraste entre l’offre et la demande tient essentiellement à la nature des PME. Composées pour l’essentiel de petites affaires familiales, ces PME, dont les activités sont aux frontières du formel et de l’informel, présentent beaucoup de faiblesses institutionnelles et au niveau de la gestion ou du management. L’absence de rigoureuse comptabilité par exemple, les rend difficilement éligibles aux mécanismes de financement disponibles.

Dans ce contexte, le gouvernement, en synergie avec la communauté des affaires a, dans un premier temps, orienté sa stratégie dans le renforcement de l’institutionnalisation et la structuration des PME afin de les sortir progressivement de l’informel.

Les principes de notre Banque centrale interdisent tout financement des déficits publics ; cela impose une certaine discipline budgétaire à l’État. En revanche, nous sommes pleinement engagés pour accompagner le gouvernement dans ses efforts de croissance.

À cette fin, des mesures ont été prises pour faciliter le formalisme des entreprises. Je citerai la révision à la baisse des seuils minimaux de capital social, réduction des formalités administratives et des coûts dans la création d’entreprise, création d’un Guichet unique, etc.

Au niveau de la Chambre de commerce de Djibouti, a été créée une structure, le Centre de gestion agréé, pour accompagner et outiller les PME en matière de gestion-comptabilité, élaboration de business plan, etc. Les entreprises sont mieux en mesure de lever des fonds.

Les PME se caractérisent, d’autre part par des insuffisances quant à leurs apports de capitaux initiaux et ne présentent suffisamment pas de garanties dans leurs processus de demandes de crédits.

Une réponse sera apportée à ces problématiques avec l’opérationnalisation du Fonds de garantie partiel des crédits, récemment créé, et l’introduction du crédit-bail. Des efforts sont également menés concernant les crédits hypothécaires en vue de réduire les coûts d’enregistrement et de levée des garanties hypothécaires qui sont aussi un facteur handicapant pour les PME. Les réformes ont introduit les valeurs mobilières comme apport en garantie pour les PME-PMI.

Aussi, le gouvernement a injecté beaucoup d’investissements (lignes de crédits, subventions d’investissement et d’exploitation) pour promouvoir le développement de la microfinance. Il répond aux besoins de financement des très petites entreprises du secteur informel et des activités génératrices de revenus en direction des couches vulnérables de la population en marge de la banque. Les activités des institutions de microfinance couvrent aujourd’hui l’ensemble du territoire.

Comment voyez-vous l’évolution de Djibouti. Les objectifs fixés, à savoir se positionner comme un hub logistique, technologique, financier, sont réalisables ?

Djibouti est déjà une plateforme financière solide. Nous le voyons dans nos chiffres ! Nous voyons la part des non-résidents commencer à prendre une proportion importante des agrégats monétaires.

Nous gardons les anciennes banques tout en attirant de nouvelles ; avec l’apparition de nouveaux produits comme la finance islamique. Ce qui répond également à une volonté : nous avons introduit les textes nécessaires au développement de la finance islamique. Et les investisseurs sont arrivés avec pour résultat, un secteur qui représente 20% de part de marché, cela en moins de dix ans.

Nous commençons également à attirer des banques importantes, comme la Bank of China, qui a compris l’intérêt de s’installer à Djibouti, d’où elle pourra financer des projets pour la région.

Certains pensent que le nombre d’institutions financières déjà présent est assez élevé par rapport à la taille de la population et du marché. Mais les opérateurs de la place ont bien compris les avantages de la place que j’ai cités plus haut et se positionnent pour servir le marché régional, et notamment le vaste marché qu’est le Comesa.

Dans ce domaine comme dans d’autres, nous avons pris pas mal d’avance pour affronter la compétition.

Et sur le plan de l’intégration régionale, en ma qualité de président du Comité des gouverneurs des Banques centrales du Comesa depuis 2018, j’ai pu me rendre compte de notre bon positionnement en matière de respect des critères de convergence macroéconomique, ainsi qu’en matière de stabilité financière. Pour toutes ces raisons, je demeure confiant dans l’atteinte de nos objectifs de hub logistique et financier.

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