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African Banker

Ade Ayeyemi : « Ce qu’il faut pour le redressement des économies »

Le directeur exécutif de Ecobank, Ade Ayeyemi, livre son diagnostic sur les banques africaines à l’heure de la Covid-19 et sur leur rôle dans le redressement des économies.

Entretien avec Omar Ben Yedder

J’ai rencontré Ade Ayeyemi pour la première fois en septembre 2016 à Montréal – un an après sa nomination à la tête de Ecobank. Nous étions présents à la Conférence de reconstitution des ressources du Fonds mondial, la plus grande organisation de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

Cette conférence avait permis de recueillir 13 milliards de dollars, dont 10 millions de la part de Ecobank, pour soutenir les efforts du Fonds en Afrique, où se déroule la majeure partie de ses opérations en matière de prévention et de traitement.

« La pandémie nous a permis de commencer à réfléchir à la meilleure manière de redémarrer nos économies. Notre continent n’est pas destiné à être pauvre. »

Une fois encore, nous nous réunissons dans un contexte de crise sanitaire qui a isolé la moitié du monde, avec des conséquences économiques qui pourraient s’avérer très graves pour notre continent. À cause de la Covid-19, notre réunion a lieu via Teams, la plateforme de collaboration virtuelle de Microsoft.

L’engagement précurseur de la banque pour le Fonds mondial se révèle pleinement justifié. Ade Ayeyemi affirme haut et fort : « la pandémie démontre que la santé publique est le socle du bien-être économique ». Il ajoute : « Les gouvernements doivent désormais changer leurs priorités. »

Le secteur privé en Afrique a joué un rôle majeur en relevant le défi qui était le sien, lors de cette pandémie. Dans des pays aux systèmes de santé fragiles, les entreprises de tous les horizons ont mobilisé leurs efforts pour soutenir les plus vulnérables d’entre nous. Elles ont fourni une assistance nécessaire pour acheter les équipements indispensables, les tests de protection et renforcer la résilience du système de santé.

Affronter une réduction de l’activité

Une semaine avant notre appel vidéo, Ecobank avait apporté une contribution de 3 millions $ pour soutenir des organisations actives sur le continent dans la lutte contre la Covid-19. La même semaine, la banque avait également annoncé un partenariat avec l’agence de développement de l’Union africaine (ADUA-NEPAD) pour soutenir les PME, la pierre angulaire des économies africaines.

Compte tenu de la présence de Ecobank dans 36 pays, quelles sont les tendances majeures constatées ? Quels changements dans les modes de dépenses, dans les transactions financières ? La réponse du directeur général est nette : « Avec les fermetures et les confinements dans les nombreux pays dans lesquels nous opérons et une distanciation physique forcée, nous avons vu partout une réduction significative de l’activité économique. »

Les transactions transfrontalières, notamment commerciales, ont par exemple connu une forte baisse. Le banquier a constaté également « un fort ralentissement des achats et des ventes de marchandises ». Dans le même temps, nous avons noté une adaptation importante et rapide pour les services numériques. « Les transferts, le paiement des salaires et autres services ont pu être effectués par l’Internet ; ce qui a maintenu l’économie en marche. »

Ade Ayeyemi fait observer : « Au Nigeria, les banques n’ont été informées de leur fermeture qu’avec un préavis de 24 heures. Voici trente ans, nous aurions eu des émeutes dans tout le pays ! » Aujourd’hui, « la transition s’effectue sans problème. Les gens ont été forcés de se mettre au Net et de tout faire à distance ».

L’industrie numérique a montré que les infrastructures étaient là pour faciliter les activités indispensables et la vie des populations. « En plus d’une forte augmentation des services bancaires par Internet et des transferts numériques, nous avons remarqué que les clients préservaient leurs économies en gardant des espèces, compte tenu des incertitudes causées par la pandémie. »

Ade Ayeyemi prévoit-il des investissements plus importants du secteur privé dans la santé ? Les gouvernements, affirme-t-il, ne pourront pas le faire tout seuls. C’est une certitude. Le secteur privé devra donc intervenir d’une manière ou d’une autre. Cette pandémie a alerté le monde de la nécessité d’un système de santé qui fonctionne efficacement. « Et le marché de la santé est immense. Les Nigérians dépensent à eux seuls plus de 2 milliards $ par an en soins médicaux à l’étranger ! »

Une diversification bienvenue

Alors que les pays sortent peu à peu des confinements et reconstruisent leurs économies, faut-il s’inquiéter des dommages causés par cette crise sanitaire mondiale ?  Interrogé sur l’exposition de Ecobank au secteur pétrolier et gazier au Nigeria et la menace d’une dégradation accrue, le directeur général répond calmement : « Certes, après s’être remis de la chute de 2014 -2015, les prix des produits de base ont de nouveau beaucoup baissé, notamment le pétrole. »

Pour autant, les activités au Nigeria ne contribuent qu’à environ 15% des revenus de la banque et moins de 5% de ses bénéfices avant impôts. « La diversification, grâce à la grande empreinte de Ecobank dans notre continent, nous est très utile. » Et Ade Ayeyemi de mettre en garde contre les réactions instinctives. « La banque, souligne-t-il, est là pour aider les entreprises et les clients durant cette pandémie, en travaillant à leurs côtés, dans tous les secteurs. »

Est-il inquiet pour ses importants clients dans le pétrole et le gaz ? « Oui, bien sûr. Mais si les entreprises sont bien gérées, la baisse du prix du pétrole peut retarder les paiements, mais elles pourront finalement nous payer. » Le dirigeant poursuit : « Les choses vont donc changer ; mais nous ne voyons pas cela comme une catastrophe. Certains clients rencontreront de gros problèmes et nous travaillons étroitement avec eux pour les aider à traverser la tempête. »

Ecobank a réalisé des bénéfices de 400 millions $ avant impôts, en 2019. Aussi le groupe est-il « bien placé pour résister aux chocs potentiels de la pandémie qui affecte l’économie de nos pays », juge son directeur général.

« Nous sommes prêts »

Est-ce à dire qu’Ade Ayeyemi s’attend à une reprise économique en forme de V?  « Il est trop tôt pour prédire quel type de reprise économique nous vivrons, elle dépendra beaucoup de la façon dont nous contrôlerons ce virus, en Afrique et dans le monde, et de la façon dont ce virus évoluera. »

Mais en tant que banque, « nous sommes prêts », assure-t-il. Ses équipes ont travaillé sur différents scénarios, des plus optimistes – un vaccin rapide ou une thérapie efficace – qui conduiraient à une reprise en forme de V, ou à un ralentissement économique prolongé, ressemblant davantage à une reprise en forme de L. « Tout dépendra des choix au bon moment de nos gouvernements et de nos décideurs politiques. Ils seront déterminants pour l’avenir de nos pays. »

« En plus d’une forte augmentation des services bancaires par Internet et des transferts numériques, nous avons remarqué que les clients préservaient leurs économies en gardant des espèces, compte tenu des incertitudes causées par la pandémie. 

Cette incertitude et ce ralentissement prolongé signifient-ils que les régulateurs devront être plus indulgents avec les banques pour leur donner plus de possibilités pour soutenir l’économie ? Le directeur général considère que la politique monétaire devra être assouplie pour encourager les dépenses et relancer la demande : « Les régulateurs doivent adopter des politiques qui soutiennent le système bancaire. »

L’augmentation du capital des banques a été décidée à la suite de la crise financière mondiale.  Elles ont été appelées à détenir des réserves de capital plus importantes. « Aussi, le moment est-il venu d’assouplir ces mesures pour permettre à la société de survivre et de se refaire une santé. »

À deux reprises au cours de notre discussion, Ade Ayeyemi a souligné le rôle important des régulateurs et des Banques centrales et la nécessité de donner aux banques une flexibilité suffisante, tant du point de vue des fonds propres que du point de vue opérationnel, pour leur permettre de jouer un rôle significatif dans la relance de l’économie. « Les banques n’ont plus besoin d’avoir des agences partout, alors que le monde se digitalise de plus en plus et que des solutions innovantes plus efficaces permettent de satisfaire tous leurs besoins. »

À bons choix, bons résultats

Les économies africaines devront-elles changer fondamentalement ? Le directeur général juge que cette crise présente aussi des opportunités et que les technologies permettent d’avancer très vite. « Vous pouvez avoir un excellent centre de diagnostic dans un endroit comme Lagos ou Tombouctou en ayant à votre disposition les meilleurs experts du monde. Vous pouvez utiliser l’impression 3D pour fabriquer toutes sortes de choses, des plus simples aux plus compliquées. »

Les modèles économiques changent radicalement, et de plus en plus vite. « Vous pouvez faire maintenant sur le continent des choses qui étaient impensables il y a encore dix ans », poursuit Ade Ayeyemi, en guise de conclusion. « La pandémie nous a permis de commencer à réfléchir à la meilleure manière de redémarrer nos économies. Notre continent n’est pas destiné à être pauvre. »

À l’inverse, « nous ne sommes pas prédéterminés pour réussir obligatoirement. Nous devons faire les bons choix, et si nous les faisons, nous pouvons obtenir d’excellents résultats ».

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