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African Banker

Cédric Achille Mbeng Mezui*: « Les capitaux sont là ! »

Banquier de formation, Gabonais, fonctionnaire international spécialisé sur le développement des marchés financiers et le financement des infrastructures, il vient de publier Libérer le potentiel de l’Afrique.

Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal 

N’enferme-t-on pas l’Afrique dans un joli storytelling, alors que persiste un décalage entre la richesse de l’Afrique et la faiblesse de ses réalisations ? C’est ce que suggère le titre de votre essai. 

J’ai eu l’opportunité de me rendre dans une quarantaine de pays en Afrique ces dix dernières années, et d’observer les différents modèles de développement. Comme vous le dites, le narratif de l’Afrique est passé du continent sans espoir au continent de toutes les opportunités. On parle d’Africa rising.

Mais dans la réalité, les modèles de développement que nous appliquons aujourd’hui ne permettent pas à l’Afrique de réaliser ce bond en avant. Nous devons donc réexaminer ces modèles, regarder ce qui va favoriser concrètement la création d’emplois sur le continent et de faire en sorte que l’innovation et la technologie permettent à l’Afrique de changer le regard qu’elle porte sur elle-même. 

Le discours sur l’industrialisation de l’Afrique prend de l’ampleur. Pour autant, on ne peut pas vouloir l’industrialisation sans capitaux et sans moyens de mise en oeuvre. Tout un processus manufacturier doit prendre une forme concrète. Comment y parvenir ? 

Je partage votre analyse. Ce processus manufacturier permettrait de faire travailler tout le monde, c’est-à-dire d’absorber une main-d’oeuvre compétente et celle qui est moins qualifiée. C’est également ce processus qui permet d’innover.

On l’a vu depuis 200 ans, partout dans le monde. L’Afrique doit se concentrer sur ses forces : nous sommes 1,2 milliard d’habitants, bientôt deux milliards. Nous devons commencer par produire, fabriquer, vendre, ce que nous consommons au quotidien. Nous dépensons chaque année plus de 400 milliards de dollars dans l’importation de biens et de services dont la production ne demande aucune technologie avancée, tels que des oeufs, des tomates, des chaussures… Nous détruisons des forêts entières pour produire des cultures dont la demande dépend essentiellement de l’extérieur, sans valeur ajoutée. 

Nous devons commencer par développer ces industries légères selon une stratégie d’industrialisation propre à chaque région, selon leurs forces spécifiques. C’est ainsi qu’on arrivera à développer des pôles de compétence, dans chaque pays. C’est la seule solution pour créer des emplois durables et permettre à l’Afrique d’avancer.

Les capitaux qui servaient à payer des importations serviront à investir dans l’essor des marchés domestiques. Dans un second temps, nous pourrons investir dans des industries de plus en plus sophistiquées. À cet égard, il faut souligner qu’il existe une véritable dynamique des capitaux en Afrique. Nous sommes en effet créancier net du reste du monde. La réalité est que le montant des capitaux qui sortent d’Afrique dépasse celui des capitaux qu’elle reçoit. Les capitaux sont là ! 

Cela représente quoi en données chiffrées ? 

Les flux financiers illicites – environ 100 milliards de dollars par an – représentent quatre fois la dette extérieure de nos États. C’est…

Le marché obligataire souverain domestique africain représente 400 milliards $. En soi, la dette n’est pas une mauvaise chose. Nous devons aller de l’avant en construisant des systèmes financiers plus solides pour que l’essentiel de la dette soit endogène et détenu par des locaux. 

…plus de 1 000 milliards de dollars depuis les années 1980, soit plus que l’aide publique au développement. Les caisses de retraite représentent 400 milliards $ ; les compagnies d’assurances, 300 milliards $ dont 70 milliards $ en ce qui concerne les primes ; le secteur bancaire, 1 500 milliards $ de total de bilan, l’industrie de la gestion d’actifs, c’est plus de 600 milliards de dollars…

Quant au secteur informel, il n’est évidemment pas possible d’avoir des chiffres précis, mais dans de nombreux pays, il représente plus de 50 % du PIB. Nous disposons donc d’un large niveau de ressources financières en Afrique.

Oui mais ce sont des ressources invisibles ! 

Non, pas invisibles… Certes, nous avons du mal à les tracer, mais c’est précisément le défi auquel nos pays se trouvent confrontés ; pour certains, où une majorité de la population active travaille dans le secteur informel, des mécanismes doivent être trouvés pour permettre d’aller chercher ces capitaux.

Et le numérique est un de ces moyens. Prenons le cas de la Somalie où, comme chacun sait, le système bancaire est défaillant, mais où, chaque mois, 2,7 milliards $ passent par la téléphonie mobile. Cela représente 155 millions de transactions ! Le téléphone y supplée donc au système bancaire défaillant, en servant aussi bien de compte courant que de compte épargne pour les retraites ou pour les produits d’assurance. Cela concerne environ 70 % des adultes somaliens. Il y a urgence de formaliser davantage nos économies dont le potentiel a besoin d’être libéré. 

L’ère du digital et l’essor technologique sont des atouts pour la transformation de l’Afrique. On peut citer quelques exemples, en Namibie, un jeune lycéen vient de lancer un téléphone qui fonctionne sans crédit, par le biais d’un système de signal radio ; en Ouganda les étudiants de l’université de Makeré ont construit une voiture hybride électrique – essence; etc. Toutes ces innovations vont permettre à l’Afrique d’atteindre un autre niveau de développement. 

Comment définir un modèle – basé sur l’étude et la transposition de ce qui se fait ailleurs – et qui soit valable sur tout le continent? 

Chaque région du continent devrait pouvoir définir une stratégie d’industrialisation capable d’impacter les différents États. Mais quelle que soit la spécificité de chaque région, il est impératif, dans tous les cas, de mettre la priorité sur les produits que nous consommons. Il serait inutile et inefficace de produire en vue d’une exportation toujours périlleuse, car trop dépendante des mouvements et des fluctuations de prix des marchés extérieurs.

Nous devons privilégier les produits que nous consommons et que nous pouvons vendre aux pays voisins de la sous-région. Dès à présent, les pays de l’Uemoa et de la Cemac, par exemple, doivent réfléchir à ce qu’ils vont vendre demain au Nigeria, un pays qui compte aujourd’hui 190 millions d’habitants, et qui en comptera 400 millions dans vingt ans ! Quels sont les produits que ces pays sont capables de produire et de vendre au Nigeria ? Et inversement, quels sont les produits que le Nigeria peut vendre au reste du continent ? 

L’Afrique est en train de créer une Zone de libre-échange continentale (ZLEC). Comment structurer et donner du contenu à cet espace, qui demeure une terre de conquête pour d’autres ? 

C’est déjà formidable d’avoir réussi à créer cette Zone qui représente un potentiel énorme ! Il faut maintenant donner le temps au secteur privé africain de s’y retrouver et de définir, avec le secteur public, les pôles industriels qui vont donner du contenu à la ZLEC. 

Rien n’est encore engagé pour aller dans ce sens… 

Et nous avons précisément pour volonté d’amener les décideurs à aller dans ce sens-là ! 

Nous devons développer des industries légères, selon une stratégie d’industrialisation propre à chaque région, qui pourra ainsi développer des pôles de compétence. Les capitaux détournés du paiement des importations permettront, dans un second temps, d’investir dans des industries plus sophistiquées. 

Il n’y a pas que les pôles industriels. Nous devons aussi penser aux institutions financières et aux instruments financiers qui devront accompagner la ZLEC. Nombreux sont ceux qui fondent beaucoup d’espérance sur les plateformes numériques qui permettront d’accélérer ce process, mais bien entendu, il faudra aussi travailler sur les infrastructures. 

Pourtant, les Africains ne sont toujours pas parvenus à créer un système central de garantie en matière de paiements à l’échelle de la Zone. Ils ont même du mal à l’échelle des États ! 

Nous poursuivons le débat autour des différentes plateformes possibles, et des solutions se dégagent qui commencent à être mises en place, notamment avec des technologies Blockchain, qui permettent la communication entre différents pays. Mais il n’y a pas que la question de la facilité des paiements.

Il faut aussi permettre la mobilité des personnes, des biens et des services ! C’est tout ce chantier que nous devons mettre en oeuvre, qui n’est d’ailleurs pas en contradiction avec les agendas régionaux qui sont déjà en place, mais que nous devons accélérer. Et pour ce faire, je le répète, nous devons absolument donner la priorité au secteur privé local et aux produits fabriqués localement, que nous consommons, c’est-à-dire les produits dont la demande va être assurée et maintenue à l’intérieur même de la zone de libre-échange. 

On aborde assez peu la question de la dette à l’intérieur de ces Afriques dont nous parlons. Peut-on en établir une cartographie précise ? 

Je suis fédéraliste, et je parlerai donc d’une Afrique. Pour moi, l’Afrique est un grand ensemble de pays qui ont vocation à exister dans un cadre fédéral.

La dette est un problème d’un point de vue structurel : lorsqu’elle présente un caractère externe, c’est-à-dire qu’elle est détenue par l’étranger, elle crée une fragilité sur le plan interne, vu que la richesse produite devra être ponctionnée pour servir l’extérieur. Il est néanmoins intéressant de constater que depuis vingt ans, les pays africains développent de plus en plus leur marché domestique. Aujourd’hui, le marché obligataire souverain domestique africain représente 400 milliards $.

De leur côté, les emprunts eurobonds (ou « eurobombs ! ») représentent 100 milliards $. Cela montre bien que ces pays ont plus de confiance qu’auparavant en leur marché domestique. Nous devons donc, maintenant, aller de l’avant en construisant des systèmes financiers plus solides pour que l’essentiel de la dette soit endogène et détenu par des locaux. La dette en soi n’est pas une mauvaise chose. 

Comment la gérer convenablement au bénéfice de cette vision fédéraliste ? 

Nous devons d’abord déterminer des règles. La première – qui est valable pour les autres pays – c’est qu’on ne doit s’endetter que pour investir. On ne s’endette pas pour le fonctionnement, qui doit être assuré de manière autonome par les ressources et les taxes collectées dans les régions.

Nos modèles doivent s’appuyer sur des fonds souverains pour que la richesse générée par les matières premières puisse être investie dans nos grands programmes d’industrialisation. Nos zones économiques et industrielles doivent fabriquer des produits que nous consommons dans nos sous-régions, mais si on compare l’encours actuel des marchés obligataire africains qui est de 400 millions de dollars avec un marché potentiel qui dépassera les deux milliards de personnes, nous pourrons aller bien au-delà de cet objectif. 

Comment les ensembles régionaux, Cedeao, Uemoa, Comesa, etc., peuvent-ils ensemble travailler autour de la ZLEC ? 

Si chaque région parvient à atteindre ses objectifs, notamment en matière de mobilité des personnes, des biens et des services, cela facilitera le travail de la ZLEC, qui va au-delà de ces régions. L’agenda de ces régions peut se poursuivre, en phase avec celui de la ZLEC, précisément dans la mesure où il tend à la mobilité des personnes.

Je prends un exemple : si vous êtes au Gabon et que vous souhaitez vous rendre au Rwanda, il faudra bien sûr passer par le Congo ou par le Cameroun. Le travail qui doit être fait au niveau régional n’est donc pas en contradiction avec l’objectif final de se retrouver dans un ensemble cohérent.

Bien sûr, ce qui manque dans les contenus actuels, c’est la place du secteur privé et des champions africains, qui doivent avoir un rôle de leader, ainsi que des produits sur lesquels nous voulons être champions pour les dix années qui viennent. Nous devrons investir dans les infrastructures et dans les parcs technologiques. Ce sont les questions principales qui doivent permettre de construire la ZLEC.

*Fonctionnaire international et expert des systèmes financiers

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