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African Banker

Boutheïna Ben Yaghlane, DG de la Caisse des dépôts (Tunisie)

Avec un bilan total de 6,423 milliards de dinars et un résultat net de près de 55 millions de dinars fin 2017, la Caisse des dépôts et consignation est l’une des rares institutions de Tunisie à afficher un résultat positif. Entretien avec sa directrice générale.

Propos recueillis à Tunis par Inès Oueslati

La CDC est une forme hybride par rapport à ses prédécesseurs française et marocaine. Quelle en est la spécificité ?

La Caisse des dépôts et consignation (CDC) tunisienne est une structure récente qui a été créée, après la révolution, en 2011, dans l’objectif de faire fructifier l’épargne et de favoriser l’investissement de long terme. Elle a bénéficié du soutien de la CDC française et de son homologue marocaine, lors de sa constitution. Nous avons ainsi doté l’institution de ses structures de gouvernance et mis en oeuvre de sa doctrine d’investissement qui régit ses principes d’intervention.

Notre Caisse a mis en oeuvre, très rapidement, un nouveau modèle de capital investissement, pour des projets directs où nous sommes actionnaires, en appui à l’initiative publique, comme en appui à l’initiative privée. Enfin, nous n’avons pas les mêmes ressources que les autres caisses : elles proviennent essentiellement de l’épargne postale, ou bien les consignations qui se trouvent dans le Trésor public. Nous avons également d’autres lignes de financement.

L’exemple tunisien peut-il, aujourd’hui, devenir un modèle ?

Nous aidons souvent des caisses en création, dans le cadre du forum des Caisses de dépôts qui se réunit tous les deux ans. Aujourd’hui, le Niger fait appel à nous, le Burkina Faso aussi. En octobre 2017, le chef du gouvernement burkinabé a demandé, lors de sa visite en Tunisie, un rendez-vous avec moi pour discuter du modèle de sa Caisse de dépôts. La Côte d’Ivoire, également, fait appel à nous. Nous avons reçu, en mai 2018, le directeur général de la CDC du Gabon, qui nous a exprimé son intérêt pour le volet private equity, et notamment l’appui aux PME que son établissement ne pratique pas encore.

La CDC a une certaine autonomie qui lui permet de refuser des projets. Même s’ils viennent des ministères, des partis, de personnes qui ont du pouvoir… nous avons la capacité de dire non !

L’appui aux PME est une activité essentielle pour notre Caisse et sert d’exemple pour les nouvelles structures d’Afrique. Lesquelles souhaitent tirer les leçons de la Caisse tunisienne qui est récente, plutôt que d’aller voir un modèle plus ancien et qui ne leur ressemble pas.

Quelle est l’offre de la CDC ?

La Caisse est actionnaire dans 18 projets directs et notre grande spécificité tient dans le travail en private equity. La Caisse est souscripteur dans treize fonds qui ont pu financer plus d’une centaine de PME. Nous avons une ligne de financement provenant de la Banque mondiale, clôturée le 31 juillet 2018, dont une quinzaine de PME ont pu bénéficier. Nous avons une ligne budgétaire qui provient du budget de l’État pour les SICAR régionales ; elle passe via la CDC, ce qui permet de financer des PME dans les régions. L’autre grande activité de la Caisse est la dynamisation des marchés financiers, via des emprunts obligataires, via les placements, via le marché boursier.

Est-ce un choix de rester discrets sur votre activité ?

Nous ne sommes pas particulièrement discrets ! Les acteurs financiers nous connaissent. Ils viennent nous voir tous les jours. Le grand public nous connaît moins, parce que nous n’avons pas de relation directe avec lui. Nous travaillons avec des promoteurs dont le montant d’investissement doit dépasser les 25 millions de dinars et nous comptons très peu de sociétés ou de promoteurs de cette taille.

L’argent de la CDC n’attire-t-il pas certains « rapaces » ? Comment s’en prévenir ?

La Caisse n’est pas une banque, pas une institution de crédit, la contribution se noue avec des fonds propres (on entre dans le capital en tant qu’actionnaires), la participation est minoritaire et on se suffit à 20 % de l’investissement (avec une possibilité d’aller jusqu’à 40 %, si le projet est à l’initiative par la CDC). Nous entrons dans des projets économiquement rentables, nous privilégions les projets dans les régions, avec, comme principe, d’exercer un levier et d’aller où les autres ne vont pas. Nous agissons avec une vision claire, des stratégies, une doctrine, des normes et des règles de gestion prudentielles. Chaque projet proposé à la CDC doit passer par plusieurs contrôles. Le processus décisionnel permet l’étude en profondeur, à plusieurs étapes et nous veillons à ce que ce processus soit respecté.

De nombreuses entreprises publiques nécessitent un sauvetage urgent. La CDC tient-elle compte de ce contexte particulier ?

Plusieurs discussions vont dans ce sens-là, et cela a commencé quand j’étais secrétaire d’État auprès du ministre des Finances. Dans le plan de sauvetage des entreprises publiques, nous avons discuté de la possibilité de créer un fonds où la CDC contribue en grande partie. Mais cette initiative est encore en discussion avec les acteurs sociaux. Si nous sommes sollicités sur des projets concernant des entreprises publiques qui présentent un business plan pouvant être rentable à long terme, nous ne pourrons être qu’intéressés. Mais la question de l’implication directe de la CDC ne s’est pas posée.

Vous êtes partie prenante dans la création d’un fonds de fonds qui servira à financer et accompagner les start-up tunisiennes. Quelle particularité a la CDC dans ce secteur où plusieurs intervenants sont déjà bien positionnés ?

Le positionnement de la CDC entre dans le cadre de la « Stratégie nationale des start-up et de l’innovation » qui se base sur plusieurs piliers, dont le pilier financement pour lequel la CDC est mandatée par le ministère des Technologies. Nous constituons un fonds des fonds de 100 millions de dollars, dans lequel la CDC ramènera au maximum 20 % pour pouvoir lever les autres fonds. L’un des axes de notre stratégie est de soutenir l’État dans les transitions majeures, à savoir les transitions énergétique et numérique. Dans ce cadre, nous soutenons l’innovation, le numérique et le digital.

Vous avez fait l’objet de plusieurs critiques lors de votre nomination à ce poste délicat et convoité. Deux ans après, arrivez-vous à rester à l’abri des pressions et tiraillements politiques ?

Cela fait plus que deux ans et demi que je suis en poste, avez-vous entendu parler de démissions au sein de la CDC ? Je ne pense pas ! L’institution a une certaine autonomie qui lui permet de refuser des projets. Même s’ils viennent des ministères, des partis, de personnes qui ont du pouvoir… Nous avons la capacité de dire non ! Nous ne prenons pas les projets d’un point de vue complaisance ou rapprochement. Les ressources dont nous disposons sont des ressources sacrées, c’est l’épargne du citoyen. Nous n’avons, de ce fait, pas droit à l’erreur. Nous veillons aux deniers de l’État et nous veillons à ce que ces ressources soient placées dans des investissements rentables pour l’économie, même s’il y a pression. Nous avons, d’ailleurs, refusé, à plusieurs reprises, des projets, car nous avons vu qu’ils n’étaient pas rentables.

Vous êtes la femme au portefeuille d’or, dans un milieu où il y a très peu de femmes. Comment vivez-vous cette grande responsabilité ?

C’est un poste à responsabilité. Nous sommes fiers d’être la seule Caisse, à l’échelle internationale, à être présidée par une femme. Notre directrice générale adjointe est aussi une femme. Lorsqu’on est professionnel, peu importe qu’on soit homme ou femme. L’essentiel c’est d’assumer la responsabilité, d’être professionnel, d’être correct et de travailler en toute transparence. Je suis très contente de diriger une institution comme la CDC, qui se compose d’une quarantaine de personnes avec une grande expertise. Beaucoup de travail est fait… mais nous ne faisons pas beaucoup de bruit. 

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