Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

African Banker

Après son élection Adesina veut transformer l’Afrique

Sans surprise, Akinwumi Adesina a été réélu à la tête de la Banque africaine de développement, pour un deuxième mandat de cinq ans. Retour sur une personnalité, un parcours, et un mandat qui aura relancé l’institution.

Par Laurent Soucaille 

D’accord, il savait depuis le début de l’année qu’il n’aurait pas de rival. Il n’empêche, la réélection d’Akinwumi Adesina à la tête de la BAD (Banque africaine de développement) n’aura pas été sans embûches.

Accusé, au printemps, par des « lanceurs d’alertes » autoproclamés, d’une série de favoritismes, de négligences, il lui aura fallu subir l’examen des accusations par le Comité d’éthique de la BAD, lui-même soumis à l’examen d’une commission indépendante. Lequel a validé le rejet des accusations. « Les derniers mois ont sans aucun doute été difficiles pour la banque », a reconnu « Dr. Adesina » dans son discours d’ouverture, le 26 août.

Akinwumi Adesina a vécu dans une quinzaine de pays d’Afrique, notamment francophones, œuvrant dans des domaines aussi divers que le développement financier, l’agriculture, le monde rural, les politiques publiques stratégiques, la recherche, la mobilisation d’investissements et de ressources et les partenariats public-privé.

Résultat, une élection qui lui aura permis de réunir 100% des voix, ce qui n’était jamais arrivé dans l’histoire de la BAD, a tenu à souligner lui-même l’heureux élu. Lequel a remercié les gouverneurs de la banque « d’avoir choisi la continuité et de renforcer l’institution ».

Il est vrai qu’Adesina a su, dans cette période particulière vécue par l’Afrique et le monde, réunir l’ensemble des dirigeants africains. Lors de la cérémonie d’ouverture, le président ivoirien Alassane Ouattara a explicitement souhaité la réélection du président de la BAD. Cette unanimité n’a pas empêché les débats.

Plusieurs voix se sont élevées pour réclamer une mise à jour du cadre d’éthique et de la gouvernance. Dernier couac : les « manœuvres » du Nigeria pour doubler ses droits de vote au sein du conseil des gouverneurs de la Banque, quelques jours seulement avant les Assemblées générales.

Améliorer la gouvernance serait une question de « crédibilité », pour une institution, pourtant, irréprochable dans son action, depuis le début de l’épidémie de la Covid-19.

Un mandat riche en actions

En effet, depuis plusieurs mois maintenant, « la BAD apporte un soutien aux pays membres de la région afin de protéger leurs économies, leurs systèmes de santé et les moyens de subsistance de leurs populations », se félicite l’institution.

En avril 2020, la Banque a mis en place un mécanisme de réponse rapide au Covid-19, doté d’un montant maximal de 10 milliards de dollars, afin d’apporter un soutien flexible aux opérations souveraines et non souveraines en Afrique. Le 20 août, 2,29 milliards de dollars $ de ce mécanisme avaient été approuvés pour les pays membres de la banque.

Quelque 1 186 milliards $ supplémentaires ont été décaissés en faveur des pays membres du Fonds africain de développement, et des approbations sont en cours. 

En mars 2020, la BAD avait déjà mobilisé un montant record de trois milliards $ lors de l’introduction de son emprunt obligataire social « Combattre la Covid-19 » à la Bourse de Londres.   

Malgré cette période difficile de confinement, la Banque est parvenue à franchir quelques étapes clés majeures. Les agences de notation internationales Fitch et Standard & Poor’s ont confirmé la note AAA de l’institution assortie d’une perspective « stable ».

Affable, souriant, célèbre pour sa collection de nœuds papillons colorés, le huitième président de la BAD bouscule sans heurts l’institution, afin de la rendre plus efficace, se montrant sans concession vis-à-vis de ses membres et de lui-même.

A LIRE AUSSI 

Le Dr Akinwumi Adesina réélu à la présidence du Groupe de la BAD

« La BAD n’est pas une maison de retraite où l’on peut passer trente ans, nous avons engagé des contrats de performance sur trois ans », répond-il aux interrogations concernant Albéric Kacou. Ce dernier, proche d’Alassane Ouattara, avait été « remercié » sans ménagement, en 2018.

Des ressources nouvelles pour l’avenir

Aucune organisation ne peut exceller dans la performance sans mettre l’accent sur la responsabilité en matière de résultats, répète-t-il. Cette quête de la performance, Adesina l’applique à lui-même et à son institution. Chacun peut juger sur une plateforme en ligne, donc « en temps réel », de l’avancée des « Cinq objectifs » de la Banque : « Nourrir, Intégrer, Éclairer, Industrialiser l’Afrique, Améliorer le niveau de vie des Africains. »

Las des grandes conférences internationales où se succèdent des discours convenus, le président Adesina a lancé le « Forum pour l’investissement en Afrique », une plateforme de rencontres où se nouent des contrats fermes, où des projets industriels prennent corps.

Une stratégie nouvelle pour la BAD qui entend concourir davantage, et plus directement, au financement du secteur privé. En la matière, l’un des grands faits d’armes du président Adesina est de convaincre ses partenaires d’augmenter le capital de la Banque, passé de 93 milliards $ à 200 milliards $, fin 2019.

« De quoi nous donner beaucoup de ressources pour aller plus loin dans le développement de notre continent. » Avec l’augmentation de capital, l’institution entend soutenir l’initiative Desert to Power qui « permettra l’accès à l’énergie pour 250 millions de personnes dans tout le Sahel ».

La BAD veut doubler son portefeuille de projets liés au climat à 25 milliards $ d’ici à 2025 et soutenir des infrastructures – comme l’autoroute Abidjan-Lagos, sans oublier l’appui à la Zone de libre-échange continentale africaine.

Un « prodige arrogant »

Akinwumi Adesina est né au sud-ouest du Nigeria, au sein d’une famille d’agriculteurs modestes ; son père, raconte la légende, gagnait à peine 0,1 dollar par jour. On comprend d’emblée son intérêt constant pour l’agriculture ! Pierre Guislain, vice-président de la BAD, relate « sa connaissance extraordinaire des défis, des enjeux, des possibilités » du domaine agricole, dont Adesina parle toujours « avec émotion ».

Victor Oladokun, directeur de la communication de la BAD, se souvient d’un premier contact plutôt froid avec cet étudiant qui s’était montré « arrogant » après l’avoir sévèrement battu… au badminton ! En dépit de cette mauvaise première impression, celui qui deviendra l’un des plus chauds soutiens d’Adesina verra bien vite « un prodige, d’une endurance mentale et physique exceptionnelles ».

Akinwumi Adesina a vécu dans une quinzaine de pays d’Afrique, notamment francophones, avant de diriger la BAD, dans des domaines aussi divers que le développement financier, l’agriculture, le monde rural, les politiques publiques stratégiques, la recherche, la mobilisation d’investissements et de ressources et le développement de partenariats entre secteurs public et privé.

Durant quatre ans (2011-2015), il a été ministre de l’Agriculture et du développement rural du Nigeria. Dans un pays dont la ressource principale reste le pétrole, il a su convaincre du bien-fondé d’une révolution verte.

Au Nigeria, il va réduire de moitié les importations alimentaires, créant trois millions d’emplois. Il a modernisé l’agriculture de son pays, y compris dans l’introduction du porte-monnaie électronique qui informe et approvisionne directement les fermiers des intrants agricoles subventionnés, passant outre les intermédiaires parfois indélicats.

Mieux nourrir les Africains

Ce système a touché 14,5 millions de fermiers, bénéficiant surtout aux femmes. Depuis, Adesina a fait école dans de nombreux pays, y compris la Chine, le Brésil et l’Inde, sans oublier, en Afrique, le Kenya, l’Ouganda et la Côte d’Ivoire. Avant ces fonctions ministérielles, il a été vice-président de l’Alliance pour une Révolution verte en Afrique (AGRA) qui a attribué quelque 4 milliards de dollars à l’agriculture africaine.

Notre homme, auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages académiques, a reçu de nombreux prix internationaux, souvent liés à son action dans le développement et l’agriculture. Le plus récent n’est pas le moins prestigieux : en 2017, il reçoit, à New York, le Word Food Prize, qui vient récompenser ses efforts en direction de l’agriculture.

A LIRE AUSSI

Des Assemblées virtuelles pour la BAD

Une consécration pour celui qui entend « mieux nourrir tous les Africains ». Aussi, juge-t-il essentielle la recherche de l’autosuffisance agricole, « si l’Afrique veut éliminer, à terme, les 35 milliards de dollars dépensés chaque année pour importer les produits alimentaires qui lui manque ». La BAD a lancé un programme de 24 milliards de dollars, sur dix ans, afin de soutenir les Africains dans leur « Révolution verte ».

Sa carrière s’enrichit d’un passage remarqué (1998-2008) à la Fondation Rockfeller où il a engagé des programmes pour développer des opportunités économiques pour les fermières africaines et l’amélioration des systèmes d’éducation et de formation.

Le fidèle Victor Oladokun dépeint une « âme de leader » qui lui permet de prendre des décisions « pas forcément bien acceptées dans un premier temps » quand elles bousculent l’ordre établi. En effet, la BAD est une institution discrète, où les actions se décident à pas feutré. Pas forcément le tempérament d’Adesina, à qui certains reprochent son goût pour les projecteurs.

Des critiques insuffisantes, jusqu’à présent, pour le déstabiliser et remettre en question son leadership

LS

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts

Share This