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African Banker

Investir dans la jeunesse africaine

L’explosion du nombre de jeunes Africains se révélera un atout ou une bombe à retardement, selon l’investissement que nous consentons aujourd’hui dans le capital humain. Il est temps de se détourner des clichés et d’analyser les expériences menées, par exemple en l’Asie de l’Est.

Par Hippolyte Fofack, chef économiste, Afreximbank

Beaucoup de débats politiques reposent, depuis plusieurs années, sur les questions démographiques. Souvent, on prône le contrôle des naissances comme solution à l’explosion démographique. Les projections des Nations unies sur la population mondiale alimentent le débat.

Le pronostic selon lequel la population de l’Afrique doublera d’ici à 2050 est devenu un cliché. Ceci, alors même que les niveaux de fécondité sur le continent sont en baisse, ayant chuté de plus de 36% depuis 1970. De 4,2 naissances par femme, le taux moyen de fécondité devrait retomber à 2,1 plus tard dans le siècle.

Il est toujours troublant que des experts s’empressent d’utiliser des clichés pour décrire une région encore ébranlée par les effets de plusieurs siècles d’esclavage et de colonisation, qui ont décimé sa population. Selon les estimations les plus récentes, l’Afrique a la plus faible densité de population au monde, avec 46 habitants au kilomètre carré, contre 150 en Asie et 112 en Europe.

Il est essentiel d’investir efficacement dans les compétences des jeunes Africains pour augmenter leur productivité. Leur donner la possibilité d’apprendre et de saméliorer à partir de leurs erreurs est également crucial pour leur développement personnel et pour la croissance économique.

Dans de nombreux pays européens, au contraire, on use d’incitations financières pour augmenter la fécondité, sur la base du modèle conçu par le Prix Nobel Gary Becker, qui suppose que la volonté des parents d’avoir des enfants « dépend du coût d’un enfant supplémentaire ».

Plus tôt cette année, l’Africa Progress Group, présidé par Olusegun Obasanjo, ancien président du Nigeria, a publié son rapport annuel intitulé Faire de la population africaine un atout. L’étude est une contribution bienvenue aux discussions sur la relation entre la démographie et le développement en Afrique.

En matière de croissance du continent, l’incapacité d’investir durablement dans les jeunes Africains et de les former efficacement pour relever les principaux défis du développement, de la santé, de la sécurité, du commerce et ses infrastructures, se révèle très coûteuse.

Par exemple, au lieu d’utiliser des programmes de grands travaux publics pour élargir les opportunités d’emploi pour les jeunes dans un continent où les taux de chômage sont depuis des décennies au niveau de ceux de la Grande dépression, les gouvernements s’appuient sur des partenaires internationaux pour construire des infrastructures.

L’une des conséquences de cette politique a été l’affaiblissement du processus d’apprentissage par la pratique, qui à la fois marginalise les jeunes Africains et exacerbe les risques de piège de la dette associés aux modèles de croissance dépendants de l’extérieur.

On le voit, les coûts que représente l’absence d’investissement et de mobilisation des jeunes se retrouvent dans le domaine de la santé publique, comme en témoignent les difficultés de la région à affronter la crise de la Covid-19. La pandémie a infligé d’énormes coûts humanitaires et financiers, entraînant l’économie mondiale dans un ralentissement brutal, l’Afrique subissant sa première récession en plus de 25 ans.

Investissement en capital humain

La pandémie a créé d’énormes opportunités pour la croissance des entreprises et une montée en puissance du capital humain. Les pays qui ont investi avec succès dans la recherche et le capital humain ont réussi à fabriquer des vaccins efficaces en un temps record.

Ces pays récoltent les bénéfices de leurs investissements, qui se reflètent dans des rebonds économiques plus forts. Les géants pharmaceutiques réalisent des super-profits grâce à la pénurie de vaccins, sous le prétexte de protection de la propriété intellectuelle.

L’Afrique, qui souffre d’un manque de recherche et d’infrastructures économiques, n’est même pas entrée dans la course mondiale de fabrication de vaccins. En conséquence, les pays africains sont restés en marge de la ruée mondiale vers ces produits. L’accès aux vaccins par les pays émergents a été entravé par des contraintes du côté de l’offre, aggravées par des motifs de maximisation des profits, du stockage des vaccins par les principaux pays producteurs et les accords d’achats anticipés par les pays les plus riches du monde.

Les conséquences de ne pas faire de la population africaine un atout sont tout aussi importantes et flagrantes dans le domaine de la sécurité. Un continent de plus de 1,4 milliard d’habitants confronté à des insurgés et à des réseaux terroristes transnationaux a choisi, principalement, d’externaliser ses impératifs vitaux de sécurité à ses anciens colonisateurs.

Plutôt que de parvenir à la paix et à la sécurité, le résultat a été l’expansion et l’enracinement des réseaux terroristes à travers l’Afrique et l’augmentation du nombre de victimes au cours de la dernière décennie.

Ironiquement, ces anciennes puissances coloniales sont confrontées à des défis liés au vieillissement de leur population. Mais les guerres ne sont pas menées par des personnes âgées, ce que les Français appellent des « ventres mous », mais par des jeunes. Et de jeunes, l’Afrique, le plus jeune continent de la planète, en regorge, avec plus de 70 % de sa population âgée de moins de trente ans.

Pourtant, l’explosion de la jeunesse émergente présente des opportunités ainsi que des risques. Si une large cohorte de jeunes Africains ne peut pas trouver un emploi rémunérateur et gagner des revenus satisfaisants, une bombe à retardement démographique peut se matérialiser.

Les jeunes travailleurs qui sont privés de leurs droits deviendront des migrants économiques, entraînant une fuite des cerveaux à long terme. Certains pourraient même être tentés de rejoindre des réseaux terroristes transnationaux. À l’inverse, si les jeunes Africains sont bien formés et que suffisamment d’opportunités sont créées pour les employer et les responsabiliser afin de stimuler la croissance endogène, alors l’explosion de la jeunesse deviendra un dividende démographique. L’histoire montre que faire de la population un atout est la voie la plus efficace vers des transitions démographiques réussies, générant des retours sur investissement élevés et plaçant les pays sur une longue trajectoire de croissance.

Les dividendes démographiques dont ont bénéficié les pays d’Asie de l’Est représentaient plus de 20 % de la croissance économique remarquable réalisée par cette région entre 1960 et 1980. Capitalisant sur leur capital humain, les gouvernements successifs ont créé un environnement commercial et réglementaire favorable. Les opportunités d’emploi élargies ont accéléré l’augmentation des revenus et renforcé le développement national. Au fil du temps, la baisse de la pauvreté et l’augmentation de l’espérance de vie ont accéléré le passage de la quantité à la qualité dans les décisions de procréation, ouvrant la voie à une baisse constante des taux de natalité dans toute l’Asie de l’Est.

 

 

À mesure que les pays deviennent plus riches, on constate, presque toujours, une baisse des taux de natalité, en partie pour répondre aux impératifs financiers associés à une évolution vers la qualité de vie.

Les écarts urbains-ruraux dans les taux de fécondité observables en Afrique (avec des taux nettement inférieurs dans les zones bâties) sont fortement corrélés avec les écarts de revenus et de bien-être. Cette disparité est l’un des facteurs qui maintiennent des taux de natalité élevés dans les zones rurales, où la quantité continue d’être utilisée comme une assurance familiale pour l’auto-préservation intergénérationnelle.

Traiter la jeunesse comme un bien précieux

Dans son livre de 1968 Asian Drama : An Inquiry into the Poverty of Nations, Gunnar Myrdal, un autre lauréat du prix Nobel d’économie, prédisait que l’Afrique bénéficierait de meilleures perspectives de croissance qu’une Asie surpeuplée.

À cette époque, l’explosion de la jeunesse asiatique était considérée comme une bombe à retardement démographique. Cependant, contre toute attente, c’est l’Asie qui a réalisé la convergence mondiale des revenus, en s’appuyant sur des investissements soutenus dans le capital humain pour augmenter la productivité et positionner la région comme un pôle d’attraction pour les investissements étrangers directs, devenant ainsi « l’usine du monde ».

La population africaine peut jouer un rôle similaire durant ce siècle si elle est traitée et considérée comme un atout précieux. Il est essentiel d’investir efficacement dans les compétences des jeunes pour augmenter leur productivité. Leur donner la possibilité d’apprendre et de s’améliorer à partir de leurs erreurs est également crucial pour leur développement personnel et pour la croissance économique.

Ils ne seront peut-être pas nécessairement les premiers à développer le vaccin contre le prochain virus qui bouleversera le monde, mais ils seront plus conscients de leur responsabilité historique et mieux préparés à relever les défis. Ils ont déjà relevé de grands défis, comme lorsque le président Charles de Gaulle a fait appel aux héroïques Africains pendant la Seconde Guerre mondiale pour aider à libérer la France de l’occupation nazie.

Investir dans la jeunesse africaine d’aujourd’hui est crucial pour l’avenir économique du continent. Nous devons tous jouer notre rôle et aider à défendre le plein potentiel du peuple africain.

@HF

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