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African Banker

Alain Le Noir : Les banques et la digitalisation

Alain Le Noir, cofondateur du Club des dirigeants de banque et d’établissements de crédit d’Afrique, analyse les stratégies des banques africaines face au risque crédit grandissant et aux contraintes de leur environnement. Avec le tournant de la digitalisation, il redoute une révolution difficile pour les ressources humaines.

Par Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Pouvez-vous nous rappeler votre parcours ?

J’ai travaillé à la Banque populaire durant treize ans en Bretagne, où j’ai tout appris de la banque. Je suis sorti major de l’Institut technique de banque, ce qui m’a valu d’entrer au Centre de formation de la profession bancaire, aujourd’hui l’École supérieure de banque où j’ai travaillé pendant 25 ans, principalement comme responsable de la formation en Afrique. En 1997, je suis parti à Lomé pour y créer la société Finance sans frontières. De retour en France, je conserve des fonctions d’administrateur indépendant de banque africaine et de conseiller du Président du Club des dirigeants de banques africaines. Et depuis deux ans… je cultive mon jardin !

D’où, nous le savons, vous continuez à analyser de près la banque africaine ! Quels sont ses défis aujourd’hui ? On relève des avancées considérables, mais aussi beaucoup de freins.

D’une manière générale, les banques africaines fonctionnent bien, à en juger par les résultats de 2020 et du premier trimestre 2021. Nous avons les chiffres de BGFIBank, d’Ecobank, de Coris et de Cofina… qui ont une préoccupation majeure : la montée du risque lié au crédit. Il atteint parfois un niveau important car le coût du risque et le taux de sinistralité des engagements atteint 10% voire 30% des encours crédit. C’est un chiffre important et même pénalisant.

Pourquoi alors laisser filer un tel risque ?

Ce sont des crédits qui, hier, pouvaient être sains et remboursés normalement et subitement, du fait des problèmes que rencontre l’Afrique, les entreprises ont des difficultés à rembourser. Elles font valoir les engagements qu’elles ont vis-à-vis des États qui ne les remboursent pas et rencontrent des difficultés pour importer du matériel d’investissement. Les banques constituent des provisions pour des montants importants qui pèsent sur leurs résultats.

Pour certains, les banques africaines ont un comportement de rentiers et vivent sur le dos des clients par le coût des services. Qu’en est-il de cette perception ?

Ce n’est pas faux mais les banques sont loin d’être libres et de consentir les crédits qu’elles veulent faire car les banques centrales limitent leurs possibilités. On connaît les excédents de liquidité des banques en Afrique de l’Ouest. Leur trésorerie, c’est l’excédent des ressources collectées sur les crédits aux entreprises et qui sont souvent imposées par les commissions bancaires des banques centrales. Une trésorerie est souvent longue à se constituer, mais elle peut se défaire en quelques jours !

C’est le lot de toutes les banques, alors comment faire sauter ce verrou ?

Il y a des précautions à prendre ! Une banque normalement doit être en surliquidité de 120% par rapport au crédit et disposer de fonds pour faire face aux demandes de remboursement des déposants.

Les banques seront tôt ou tard amenées à réduire le nombre de leurs agences, ce qui entraînera inévitablement une réduction des effectifs. Sur le plan qualitatif, elles seront plus que jamais conduites à embaucher un personnel de plus en plus compétent et spécialisé.

Quels sont les enjeux pour que les banques africaines atteignent davantage de souplesse, et s’orientent vers la réduction des coûts dont ont besoin les clients, notamment en Afrique francophone ?

Les banques souffrent indiscutablement de l’environnement dans lequel elles se situent. La gouvernance des États, le climat des affaires, la défaillance des services publics où l’on voit peu de progrès concernant la santé et l’éducation. La fiscalité, le droit et les insuffisances des États les pénalisent. Que dire de la fiabilité des documents comptables que remettent les entreprises clientes notamment quand elles sollicitent un crédit ? Elles déclarent ce qu’elles veulent.

Le passage à la digitalisation va-t-il faire changer les comportements et les cultures ?

Les banques africaines sont sans doute prêtes sur ce plan. Elles travaillent beaucoup sur ce thème depuis au moins trois ans. La « Silicon Valley de la banque » ne se situe pas en Californie mais sans doute en Afrique. Certes, il est peut-être exagéré d’affirmer que la banque africaine est au-devant de la digitalisation, mais je peux vous assurer qu’elle ne sera pas surprise par le sujet. En revanche, il faut bien davantage réfléchir aux conséquences de la digitalisation sur les ressources humaines.

Justement, vous avez longtemps travaillé sur cette dimension. Que faut-il faire ?

Sur le plan quantitatif, vous n’ignorez pas que les banques seront tôt ou tard amenées à réduire le nombre de leurs agences, ce qui entraînera inévitablement une réduction des effectifs. Pour les banques espagnoles, 20 000 personnes seront licenciées dans les deux prochaines années par la fermeture d’agences provoquées notamment par la digitalisation.

Les banques d’Afrique francophone ont commencé cette réduction. Ecobank, par exemple, a décidé il y a deux ans, dans les 33 pays où elle opère, de diminuer le nombre de ses 1 400 agences pour les remplacer par 4 500 points de vente et au Kenya elle a réduit ses effectifs de 1 000 personnes. Une grande banque sud-africaine fait le même choix, tout comme un grand groupe bancaire d’Afrique francophone qui ne laissera ouvert que les agences rentables. Cette évolution est normale.

Sur le plan qualitatif, la banque sera plus que jamais conduite à embaucher un personnel de plus en plus compétent et spécialisé. On recrute aujourd’hui beaucoup plus à Bac+5 pour les compétences en gestion de risque, d’informatique, de crédit, de conformité. La conformité est une maladie dont souffrent les banques. Récemment, le président d’un important établissement me disait : « Le patron de ma banque c’est le directeur de la conformité ». Car les banques sont obligées de respecter les textes imposés par la banque centrale et ces textes vont toujours en se renforçant.

Quels sont les défis en termes de décision stratégique, de formation et de choix ?

Le premier défi dépend du pays où se situe la banque. Il y a peu de progrès et le FMI prévoit qu’en 2022, la croissance en Afrique sera encore modeste. Les banques n’y peuvent rien.

Un autre défi concerne les banques centrales qui imposent de plus en plus leurs conditions. On ne parle pas pour rien des ratios prudentiels auxquels les banques sont tenues. L’excès de prudence amène les banques à d’autres choix de financements comme les bons du Trésor à 6% ou 7% libres d’impôts plutôt que de prêter aux entreprises avec les risques que cela comporte.

Autre sujet. Vous avez une force de frappe avec le Club qui rassemble des banquiers et des experts financiers. Quel est l’avantage apporté par cette association aux banquiers ?

Le Club existe depuis 32 ans. Nous l’avons créé parce que la banque africaine était encore naissante, et que les banquiers étaient parfois des experts financiers ou des autodidactes qui connaissaient peu de choses de la banque. En 1988, j’ai ouvert un grand séminaire à Paris pour les directeurs généraux de banque et ils ont souhaité se retrouver en 1989 pour créer le Club à Lomé. Les journées annuelles du Club ont lieu en février et portent sur un thème d’actualité pour l’Afrique, en alternance avec le Forum annuel du Club que nous tenons en juin dans une capitale européenne à l’invitation des experts de ce pays. L’actuel président est Sylvère Bankimbaga, du Burundi.

Vous vous engagez aussi dans la bataille des idées. Vous avez créé un Laboratoire des idées au sein du club en publiant des livres et autres études. Pourquoi ce choix ?

Nous avons créé cette structure à Kinshasa, voici déjà une dizaine d’années – son responsable est Dhafer Saïdane –, pour penser et produire des documents et des réflexions sur ce que sera la banque africaine demain. Nous venons de produire Banques africaines : les grands défis, qui fait suite à un ouvrage qui était orienté sur les stratégies des banques africaines de demain.

La banque africaine évoluera dans des structures adaptées à des marchés qui risquent, encore longtemps, de rester fragiles, fluctuants et trop dépendants de l’étranger. En revanche, la banque reste forte de la qualité de ses dirigeants.

HBY et NB

 

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