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African Banker

BAD : Répondre à l’urgence et préparer l’avenir

La présentation du rapport annuel de la Banque africaine de développement a donné lieu à un passionnant échange de points de vue entre le président de la BAD, Akinwumi Adesina et Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie.

Par Laurent Soucaille

Répondant aux questions de la journaliste britannique Femi Oke, le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, et le président de la BAD, Akinwumi Adesina, ont tous deux plaidé, le 12 mars 2021, pour une restructuration de la dette africaine. Et plus généralement, de celle des pays en développement.

Les pays africains, qui faut-il le souligner, ne sont pas tous dans une situation de surendettement, doivent être en mesure de mutualiser leurs efforts, afin de répondre à la crise sanitaire et financer la relance économique.

« Il faut aux pays africains un espace budgétaire, d’où la question de la dette, mais aussi celle des taux de change, notamment pour les matières premières qu’ils exportent. Il faut empêcher le bateau de couler tout en maintenant un cap ! », juge le patron de la BAD.

Pour autant, « le montant de la dette est insoutenable », considère le président de la BAD, selon qui « il est impossible de grimper une colline avec un fardeau si lourd sur l’épaule ». La charge de la dette augmente, tandis que l’Aide publique au développement est en baisse, de l’ordre de 20% en 2020.

Et les marchés peuvent demander des taux d’intérêt allant jusqu’à 17% ! Il faut proroger, durablement, le moratoire G20 sur la dette, pourquoi pas de deux ans. Akinwumi Adesina se déclare favorable à un fonds africain de stabilisation de la dette.

Rebondissant sur cette question, Joseph Stiglitz fait part des réflexions déjà anciennes sur cette question. L’une des recommandations, explique-t-il, des économistes est d’arriver à un système coordonné de gestion de la dette. « Il n’existe pas de loi, de cadre commun, sur les faillites des dettes des États, alors que chacun a des lois qui lui sont propres sur ces questions ! »

Lorsqu’il y a trop de dettes, c’est un problème pour tout le monde ; et c’est au créancier d’être expert en gestion des risques. En 2014, les Nations unies avaient accepté le principe d’un cadre général destiné à régler la question de la dette ; malheureusement, plusieurs (grands) pays ont renoncé.

C’est pourquoi il n’existe pas de système mécanique de gestion, de restructuration de la dette mondiale. Or, celui-ci est indispensable, affirme l’économiste américain. Qui fait observer que désormais, la dette inquiète tout le monde, y compris celle les États-Unis ! « En ce qui concerne les pays africains, la plupart n’ont pas accès aux marchés internationaux dans de bonnes conditions, c’est inquiétant, à mes yeux. »

La contrainte de la dette auprès du privé

Concernant l’initiative du G20, prise voici à peine une année, « nous pensions que tout serait résolu en juin 2020 », rappelle Joseph Stiglitz. Personne n’a pris conscience de la profondeur de la pandémie, et sûrement pas les États-Unis. Les dégâts économiques sont importants, il faut davantage qu’un moratoire.

L’économiste soulève un écueil nouveau, par rapport aux précédentes crises sur la dette : le secteur privé détient une grande partie des créances, aussi, « un moratoire décidé par les seuls États ne suffira-t-il pas ». Les gouvernements africains et leurs partenaires n’accepteront pas que les banques privées profitent de la situation.

Or, force est de constater que le secteur privé n’a pas bien coopéré. Nous avons vu, dans le passé, les réticences des banques face à la restructuration de la dette en Amérique latine. On nous parle d’une annulation de 50% de la dette des pays pauvres, malheureusement, considère Joseph Stiglitz, les créanciers privés ne l’accepteront pas.

Pourtant, « on ne peut pas tirer de l’eau d’une pierre ! », s’exclame-t-il. Les pays n’ont pas les ressources pour rembourser dans de bonnes conditions. Joseph Stiglitz estime que les pays occidentaux doivent reconnaître qu’exiger un remboursement de la dette entraînera de grandes souffrances de la part des pays en développement.

À la demande de Femi Oke, le Prix Nobel revient sur l’hypothèse d’un élargissement des DTS (Droits de tirage spéciaux) auprès du FMI, une mesure réclamée par beaucoup de ses confrères. En effet, considère-t-il, 500 milliards de dollars, en DTS, peuvent être dégagés de la part des pays africains pour relancer leurs économies, il est essentiel de les mobiliser.

« Attention, il s’agit bien d’utiliser cet argent pour relancer la croissance, l’égalité, lutter contre le chômage, etc., et surtout pas pour rembourser les dettes anciennes ! Ne tombons pas dans le piège de faire trop peu, et trop tard. » Pour l’économiste, l’appui est large pour utiliser cette solution des DTS, qui a la préférence, désormais, des États-Unis.

Une autre initiative est de consacrer les 650 milliards $ du FMI aux pays qui en ont vraiment besoin ; les autres attendront ! Le FMI crée un fonds fiduciaire en ce sens, et les pays africains devraient en bénéficier. Il s’agit, là aussi, de leur donner un espace budgétaire pour qu’ils puissent relancer leurs économies.

À crise particulière, réponse particulière

Concernant le mécanisme de stabilité, les interlocuteurs sont bien convaincus que les pays seront plus forts en se mettant ensemble, plutôt qu’en recherchant des solutions chacun de leurs côtés. De plus, chaque bon résultat obtenu par un pays aura un effet bénéfique sur ses voisins. L’Afrique peut bénéficier de ce cercle vertueux.

« Que peut faire une institution comme la BAD ? », demande Femi Oke. Pour Joseph Stiglitz, « la pandémie est différente d’un choc ordinaire, comme un seul effondrement de la demande ». La crise a affecté à la fois l’offre et la demande, elle a affecté la possibilité des personnes à travailler, dans les secteurs le plus exposés. « Les institutions doivent donc apporter réponse appropriée, considère l’économiste qui constate que l’Afrique a bien géré la pandémie, par rapport à d’autres zones du monde ».

À son sens, la première réponse est celle de l’aide. En Afrique, les lacunes des systèmes sanitaires sont plus grandes qu’ailleurs – « même si l’on voit que les États-Unis n’ont pas de leçons à donner en la manière ! » Il faut donc investir dans la santé, comme on le fait dans les autres infrastructures.

Lui répondant sur ce point, Akinwumi Adesina insiste sur l’ampleur de la tâche. « Nous avons vu, avec Ebola, les difficultés de l’Afrique, certains pays ont été durement touchés, et il leur a fallu presque dix ans pour s’en sortir ! Investir dans les infrastructures sanitaires permet de rebondir plus facilement ; la BAD et le secteur privé a un rôle à jouer, dans ce cadre-là. »

Aujourd’hui, se pose la question des vaccins, pose le président de la BAD qui fait observer : « Vous, Monsieur Stiglitz, êtes vacciné, pas moi ! » Nous n’avons pas encore 15 millions de doses livrées, à ce jour. Certes, nous bénéficions des systèmes comme Covax, mais tout cela ne concerne que 1% des besoins, pour l’instant. Tant que nous ne serons pas vaccinés, le monde se méfiera de l’Afrique et des Africains, pour le travail, le tourisme…

Laisser l’Afrique produire des vaccins

C’est pourquoi, à moyen terme, « nous devons construire notre propre industrie pharmaceutique ! », insiste Akinwumi Adesina. Il faut avoir une capacité à produire des vaccins, pourquoi pas, mais aussi des médicaments ainsi que les matériels comme, dans le cas présent, les gels, les masques, etc.

Joseph Stiglitz soulève, avec son interlocuteur, la question de la propriété intellectuelle. Si l’accès aux vaccins était élargi, l’Afrique aurait une capacité plus grande à produire des vaccins, pourquoi ne le pourrait-elle pas ? D’autant que plus on tarde à vacciner, plus le monde prend le risque de nouvelles mutations. Et celles-ci ne connaissent pas de frontières ! Il est donc de l’intérêt de tous de vacciner le plus grand nombre.

D’autre part, les États-Unis et l’Europe songent à créer de nouvelles barrières commerciales, de nouvelles frontières. « Or, ceci ne peut se faire en laissant l’Afrique de côté. Dans ce cadre, le rôle d’une institution comme la BAD est essentiel, pour accompagner un possible renfermement sur eux-mêmes des pays occidentaux », juge Joseph Stiglitz.

S’accordant sur ces réflexions, Akinwumi Adesina rappelle que les rapports avec les pays occidentaux sont au cœur du nouveau slogan de la BAD « bâtir mieux ». L’Afrique cherche à diversifier son économie précisément pour cela. Bien entendu, on ne doit pas oublier « les cinq priorités » de l’Afrique, notamment celle qui consiste à se nourrir. « En Afrique, on risque davantage de mourir de faim que de la Covid-19… »

Les défis qui se présentent aujourd’hui sont de répondre à l’urgence tout en préparant l’avenir. Pour cela, il faut un espace budgétaire, d’où la question de la dette, mais aussi celle des taux de change, notamment pour les matières premières que nous exportons. « Il faut empêcher le bateau de couler tout en maintenant un cap ! », conclut le président de la BAD.

LS 

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