Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

A savoir

Business : L’Afrique de demain sera rurbaine

Les décideurs économiques et politiques n’ont pas toujours conscience des enjeux de l’urbanisation, en Afrique. Davantage que l’exode rural qu’ils combattent, elle prend la forme d’une densification des villes et d’une extension des villages, analyse l’AFD.

Par Laurent Soucaille 

« Aujourd’hui majoritairement rurale, l’Afrique de demain sera résolument urbaine », détaille la chercheuse Irène Salenson, au sein de l’ouvrage L’économie africaine 2020, publié par l’AFD (Agence française de développement).

La croissance de l’urbanisation est plus forte dans les campagnes que dans les agglomérations existantes. C’est pourquoi l’Afrique de demain sera « rurbaine » : les villages vont grossir jusqu’à devenir des bourgs denses, sans forcément être dotés, dans un premier temps, de tous les attributs classiques d’une ville (services, institutions).

La spéculation immobilière, au bénéfice des classes les plus riches, peut pousser à l’acquisition de terres inoccupées qui seront revendues bien plus chers lorsque la ville s’agrandira. Tel est d’ailleurs le sens de l’Objectif de développement durable N° 11 de l’ONU qui évoque l’« accès à un logement adéquat pour tous ».

Entre 1950 et 2010, le nombre d’agglomérations de plus de 10 000 habitants a été multiplié par 13, en Afrique ; « ce processus devrait se poursuivre dans les années à venir », à en juger par la forte croissance passée de la population (+4% l’an, entre 1960 et 2010), résultat d’une forte croissance naturelle et non de l’exode rural.

Les villes sont plus compactes, plus denses, en raison des habitudes d’habitat : selon la Banque mondiale, en 2017, la moitié de la population d’Abidjan (Côte d’Ivoire) et le tiers de la population de Dar es Salam (Tanzanie) comptent en moyenne, trois habitants par pièce. L’expansion spatiale des villes est moins importante que la croissance démographique, avec quelques exceptions comme Kigali (Rwanda).

L’Afrique comptera 67 grandes villes en 2030

De leur côté, les villages deviennent des villes, parfois, par simple regroupement de plusieurs villages voisins. Cette tendance est particulièrement importante dans les pays du Sahel, « dont la population devrait avoir quadruplé entre 2000 et 2050, passant de 58 millions à 241 millions d’habitants », poursuit la spécialiste, qui se base sur les chiffres du Club du Sahel (OCDE) disponibles sur la plateforme Africapolis.

Au Mali, dans les périmètres irrigués de Baguineda et de l’Office du Niger, les regroupements de populations sont denses, mais ils ne grignotent pas les terres cultivées. En Algérie, la moitié de la population habite dans des villes moyennes, un grand nombre de villes se situe sous les 10 000 habitants : « Elles devraient accueillir une grande partie de la croissance actuelle de demain. »

Bien sûr, cette tendance lourde n’empêche pas que des zones urbaines se densifient également, en Afrique du Nord – la densification du littoral méditerranéen n’est pas récente – et sur le littoral du golfe de Guinée.

L’Afrique compte trois mégapoles de plus de 10 millions d’habitants : Le Caire (Égypte), Lagos (Nigeria), Kingshasa (RD Congo). En 2050, relate l’analyse de l’AFD, « trois autres dépasseront ce seuil : Dar es Salam, Johannesbourg (Afrique du Sud) et Luanda (Angola). Selon ONU Habitat, le continent devrait compter 67 grandes villes (de plus de 1 million d’habitants) en 2030, contre 41 en 2015.

Sur des modalités diverses. Ainsi, Bafoussam, au Cameroun, s’étend sur une surface six fois supérieure à celle de la capitale Yaoundé ; la ville de l’Ouest est constituée d’une coalition d’anciens villages ruraux, dont la forme bâtie est extensive.

Des opportunités économiques

L’urbanisation de l’Afrique subsaharienne compte un élément nouveau : les camps de réfugiés se bâtissent et deviennent des villes de dizaines de milliers d’habitants.

Si elles ne présentent pas toutes les caractéristiques d’une ville, en matière d’architecture, elles disposent de services de base et d’une activité économique.

Bien entendu, ces villes n’ont pas vocation à durer… Parfois, les réfugiés sortent des camps et viennent s’installer dans les villages environnement, comme les Centrafricains réfugiés au Cameroun.

Sur le plan économique, l’urbanisation de l’Afrique est « source d’opportunités » : l’agglomération de populations favorise la concordance entre l’offre et la demande d’emploi (de services, d’infrastructures) et l’apprentissage.

Les économies modernes sont majoritairement urbaines et la corrélation est nette entre croissance urbaine et richesse produite. Les pays les plus ruraux demeurent ceux où le revenu par habitant est le plus faible (Niger, Malawi) au contraire des pays urbains comme l’Afrique du Sud et le Gabon.

Cette tendance « encourageante » appelle cinq commentaire spécifiques à la situation africaine : 1/ L’urbanisation ne signifie pas forcément industrialisation, l’industrie n’employant que 13% de la main-d’œuvre.

La hausse de la consommation en produits manufacturés, importés, accroît le déficit commercial des pays africains. 2/ Si les villes se peuplent, les campagnes ne désemplissent pas. 3/ Certains pays urbains tirent leurs richesses d’industries extractives, peu redistributives. 4/ Les pays restent inégalitaires, les villes sont tirées par quelques activités rémunératrices (finance, immobilier, mines) sans que l’urbanisation rime avec inclusion.

Dans ce cadre, l’Afrique de l’Ouest paraît moins urbanisée et moins avancée économiquement, mais finalement, moins inégalitaire ; tandis que l’Afrique du Nord présente « les chiffres les plus encourageants » à la faveur de leurs politiques redistributives. 5/ Les décideurs africains n’ont pas pris conscience de cette corrélation entre urbanisation et croissance économique : ils restent attachés à une politique de frein à l’exode rural et limitent les investissements dans les villes, en dehors des capitales.

Associer l’informel au développement urbain

Clairement, le manque d’infrastructures urbaines (routes goudronnées, par exemple) pénalise les villes africaines. Il est vrai que les exemples venus du reste du monde, notamment de l’Asie, sont difficiles à suivre : peut-on recommander à l’Afrique de suivre le modèle de financiarisation du foncier (Singapour, par exemple) dont on voit aujourd’hui les effets pervers en matière d’environnement, d’occupation des espaces naturels ou agricoles ?

L’urbanisation de l’Afrique est source d’opportunités économiques : l’agglomération de populations favorise la concordance entre l’offre et la demande d’emploi (de services, d’infrastructures) et l’apprentissage.

La spéculation immobilière, au bénéfice des classes les plus riches, peut pousser à l’acquisition de terres inoccupées qui seront revendues bien plus chers lorsque la ville s’agrandira.

Tel est d’ailleurs le sens de l’Objectif de développement durable N° 11 de l’ONU qui évoque l’« accès à un logement adéquat pour tous » ; une politique adaptée de promotion immobilière permet de reconquérir des terrains occupés par des logements précaires et de permettre aux habitants de se rapprocher des lieux d’emplois et de vie des centres-villes.

Au-delà de l’industrialisation et de la promotion immobilière, une autre piste pour la croissance économique consiste à développer les activités de service, note la coordonnatrice du programme « Transitions urbaines » de l’AFD ; elles représentent déjà 36% des emplois – presque 50% au Maghreb –, mais les grandes agglomérations sont à la pointe dans ce secteur (exemple du Kenya). « L’Afrique pourrait passer directement d’une économie postindustrielle et s’intégrer davantage dans les échanges internationaux. » 

L’analyste de l’AFD refuse donc de céder au spectre de l’« explosion urbaine » tant redoutée. Elle conteste la stratégie visant à créer des zones résidentielles modernes, aux mains des promoteurs privés, tandis que l’urbanisation est en fait celle des zones rurales.

Pour l’heure, faible est la probabilité de faire disparaître les quartiers aux logements précaires, face aux besoins de logement. Surtout dans le pays à la démographie encore forte, comme le Burkina Faso.

« En sus de la planification de logements sociaux, l’un des grands défis de la planification urbaine en Afrique est donc l’intégration au reste de la ville des quartiers dits « informels » et l’amélioration des conditions de vie pour les habitants », conclut Irène Salenson qui se montre peu convaincue par la politique des villes nouvelles.

POUR EN SAVOIR PLUS

Agence française de développement (AFD)

L’économie africaine 2020 (Chapitre 4), Éditions : La Découverte, collection Repères. Prix : 10 euros

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts

  • Les encouragements de la BAD

    Une mission d’informations de la BAD (Banque africaine de développement) a été reçue par le ministre des Finances, Louis-Paul Motaze, début mars.

  • La guerre froide sur le continent…

    De fait, l’URSS a soutenu les guerres d’indépendance en Angola et au Mozambique, l’Amérique soutenant des fractions tribales hostiles aux nouveaux pouvoirs mis en place et fatalement proches des Soviétiques.

Share This