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Politique

Dalia Yazbeck : L’Algérie doit peser au Maghreb

Pour la politologue Dalia Ghanem Yazbeck, l’Algérie, bien qu’empêtrée dans ses affaires internes, doit continuer à peser au Maghreb, user de son expérience. Ce, alors que la crise malienne impose de nouvelles solutions.

Propos recueillis à Alger par Faten Hayed

 Quelle analyse faites-vous des premières annonces du nouveau Premier ministre, Ahmed Ouyahia, en matière économique et de défense ?

Ces annonces sont sans surprise. Il n’y a rien de nouveau. Les Algériens s’y attendaient car cela fait plusieurs mois que les décideurs lancent des indices et se préparent à l’idée de l’austérité. Depuis la chute du prix du pétrole à la mi-2014, les dirigeants ont en tête des mesures strictes mais bien sûr ils prennent des précautions pour éviter un scénario à la Octobre 1988.

 Pour la politologue Dalia Ghanem Yazbeck, chercheur au Carnegie Middle East Center : L’Algérie doit faire entendre sa voix

Ils ont bien préparé les esprits depuis 2014 pour de telles annonces. Ajoutons à cela un autre élément, la fatigue politique. Il semblerait que le citoyen algérien n’écoute plus que d’une oreille les propos de ses leaders…

Ahmed Ouyahia est souvent décrit comme étant « l’homme de la situation », pourtant sa nomination a surpris les observateurs.

Sa nomination ne m’a pas étonnée. C’est son énième retour ! Ahmed Ouyahia est un acteur politique pragmatique ; c’est pour cela qu’il a duré si longtemps et qu’il continue de revenir encore et encore malgré ses multiples revers politiques. Il a une expérience de la scène politique algérienne, il est réaliste et sait se montrer loyal. Ainsi, il est resté fidèle au président Bouteflika malgré son départ forcé à la tête du RND en 2012. C’est un acteur qui sait quand changer son fusil d’épaule. Ainsi, Ahmed Ouyahia était un « éradicateur » et pourtant avec l’avènement de Bouteflika, il a changé de discours et a soutenu le projet de loi pour la réconciliation nationale. Et puis c’est un politique qui a de bonnes relations avec l’establishment, qu’il soit militaire ou politique.

Tous les clignotants, politiques, économiques, diplomatiques, semblent au rouge. Quel regard porte le monde sur l’Algérie ?

Il est clair que l’Algérie n’est plus vue comme autrefois, à savoir comme étant « La Mecque des révolutionnaires ». Mais c’est un pays qui pèse encore régionalement. L’Algérie a joué et continue de jouer un rôle crucial dans la résolution du conflit libyen. Elle est un acteur crucial pour le voisin tunisien. C’est l’Algérie qui a aidé aux négociations entre Nidaa Tounès et Ennahdha en apportant sa pièce à l’édifice de la transition et de la paix en Tunisie. C’est aussi l’Algérie qui aide le voisin tunisien en matière de sécurité.

Le pays joue un rôle crucial également en Libye, au Mali, et aussi dans le Sahel notamment en matière de lutte contre le terrorisme. Il est d’ailleurs un partenaire pivot pour les États-Unis et l’Europe au Sahel. Sans oublier son rôle clef au sein de l’Union africaine.

L’Algérie a joué un rôle de premier plan dans la création et le financement des organisations de l’Union. Elle a poussé à l’adoption de la Convention de l’OUA sur la prévention et la lutte contre le terrorisme, document qui a été suivi par le protocole relatif à l’établissement du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine qui est entré en vigueur en 2003. Depuis 2004, les Algériens ont occupé le poste de commissaire à la paix et à la sécurité dans l’organisation. En outre, Alger a joué un rôle important dans le processus de Nouakchott, lancé en 2013, qui favorise la coopération régionale en matière de sécurité.

Après la nomination d’Abdelkader Messahel aux Affaires étrangères, le doute s’est installé sur les engagements pris par son prédécesseur, notamment au Mali. Pensez-vous que l’accord d’Alger est un peu plus fragilisé ?

L’accord d’Alger était déjà fragile au départ. Il est vrai que le départ de Ramtane Lamamra, « Monsieur Afrique » a étonné tout le monde. Cependant, je ne pense pas que cela ait un impact.

Pourquoi le chaos résiste-t-il, au Mali, en dépit des efforts internationaux ?

La réponse militaire n’est jamais une solution suffisante. Oui, l’usage de la force est parfois nécessaire mais il faut savoir l’utiliser. La force seule ne sert à rien, bien au contraire, elle aggrave parfois la situation. Ce qui n’a pas marché au Mali avec l’intervention militaire tient dans le manque de vision sur le long terme.

Après avoir délogé les djihadistes, il fallait un plan pour le Nord-Mali et ses populations. Quand on laisse des espaces non gouvernés aux mains de groupes djihadistes – qui maintiennent un mode de gouvernance qui est perçue par les populations locales comme « acceptable » et parfois meilleur que celui de l’État central –, il faut bien remplir le vide. Si on ne fait rien pour les populations marginalisées des périphéries, il ne faut pas s’étonner qu’elles soutiennent des groupes armés. De plus, la violence indiscriminée des forces maliennes avec à leurs côtés, celles de la France, a poussé plusieurs populations, non pas à prêter allégeance aux forces de l’État, mais à chercher protection auprès des groupes armés. En bref, la violence indiscriminée des forces de sécurité contribue souvent à la radicalisation des jeunes, à faire naître en eux un désir de vengeance ou de protection.

Comment percevez-vous l’engagement de l’Algérie dans le Sahel à travers l’accord de paix pour le Mali, mais aussi l’Afripol et toutes les initiatives sécuritaires dans la région du Sahel ?

L’Algérie a une grande expérience diplomatique et de grandes capacités matérielles aussi. Le pays a un grand rôle à jouer dans le Sahel. Il est d’ailleurs le seul acteur à avoir des forces de sécurité aussi sophistiquées, bien entraînées, disposant de l’expérience en matière de lutte antiterroriste. Il faut que le pays continue ses efforts pour protéger ses frontières mais aussi qu’il aide ses voisins car les aider c’est s’assurer une sécurité et stabilité sur son propre sol.

Pensez-vous qu’AQMI a perdu son aura face à l’EI en Afrique du Nord ?

Bien au contraire. En partant des territoires, l’État islamique a prouvé qu’Al Qaeda en général avait raison sur le fait de poursuivre la lutte étape par étape et que l’édification du Califat était prématurée. Aussi, il ne faut pas se méprendre : AQMI est le plus ancien groupe djihadiste dans la région, le plus résilient et celui qui a démontré ses capacités d’adaptation. La preuve : non seulement le groupe est présent depuis 2007 (même bien avant 1998 si on veut remonter à ses origines) mais en plus il a su et pu étendre son champ d’action à d’autres pays comme la Tunisie, la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger et même le Burkina Faso. Nous allons entendre parler de ce groupe ; il restera maître de la bande sahélo-sahélienne pendant les années à venir.

Ahmed Ouyahia encourage la reprise de l’exploitation du gaz de schiste, dans le Sud. Certains redoutent des manifestations d’opposants et protecteurs de l’environnement, dans une région en ébullition. Ces craintes sont-elles fondées ?

Vous avez raison, on assiste au « réveil » du Grand sud. Aujourd’hui les populations se mobilisent pour réclamer leurs droits. Ainsi on a vu le mouvement des chômeurs, celui des opposants au gaz de schiste… On a vu aussi des émeutes à Ghardaia qui ne sont pas ethniques mais plus le résultat de frustrations de part et d’autre à cause des politiques menées dans la région. Il faut s’attendre à plus de mobilisation venant du Sud. On peut craindre que certains essayent d’exploiter le désordre. Je pense notamment aux groupes extrémistes et aux djihadistes qui sévissent dans la région et qui vont saisir l’occasion pour recruter localement. N’oublions pas que Mokhtar Belmokhtar est une fin connaisseur du Sud, du désert, des populations, des coutumes, etc., ce qui l’a aidé, avec son groupe, dans sa conquête du Sahel et son ascension.

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