Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

African Banker

Lucas Abaga Nchama de la BÉAC

Mission accomplie, le gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale dresse le bilan de son action. Et procède à un tour d’horizon des enjeux monétaires et financiers de la sous-région.

Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

Vous êtes arrivé à la tête de la BEAC en pleine tempête. Aujourd’hui, avez-vous le gouvernail bien en main pour garantir la bonne gouvernance de cette banque ?

C’est la première tâche à laquelle je me suis employé, avec la bonne volonté des chefs d’État : ramener la sérénité, retrouver la crédibilité, et surtout, renforcer la gouvernance. Aujourd’hui, nous faisons partie des rares Banques centrales qui font l’objet d’un contrôle totalement indépendant, notamment du gouverneur lui-même, puisque l’organe de contrôle rend compte directement au conseil d’administration.

C’est un principe très important que nous avons consacré dans les textes. Avec le concours du FMI, nous avons également amélioré la collégialité. La BEAC est un gouvernement à six. Les décisions stratégiques doivent y être prises de manière collégiale. Le comité d’audit assure désormais un contrôle externe très efficace.

Nous avons mis fi n à la culture du secret et instauré la transparence. Avant 2010, il arrivait que la Banque dissimule des informations aux agents du comité d’audit ! J’ai estimé que cela ne devait plus être possible. Aujourd’hui, elle est tenue de donner toutes les informations dont elle dispose aux agents. Et surtout, la comptabilité est arrêtée au jour le jour, ce qui n’était pas le cas avant 2010.

Avec autant de verrous, de contrôles… cela ne risque-t-il pas d’accroître les inerties et d’alourdir la prise de décision ?

Bien au contraire ! La culture du contrôle est maintenant bien entrée dans les moeurs. Les hommes et les femmes qui travaillent à la Banque centrale, à commencer par le gouverneur lui-même, savent qu’ils doivent travailler conformément aux textes, et qu’à défaut, ils s’exposent à des sanctions. Ils ne doivent pas se laisser aller. Cela leur permet de travailler en toute transparence.

Vous êtes une banque particulière au statut particulier. Vous êtes un superviseur et un régulateur. Quel est l’état des comptes et des fondamentaux de la Banque ?

L’année 2009 a été une période de turbulences où nous avions même enregistré un résultat défi citaire de 30 milliards de F.CFA. Mais, depuis l’exercice 2010, nous dégageons un résultat positif, jusqu’à atteindre, à la fin de l’exercice 2015, un résultat record de 161 milliards de F.CFA (240 millions d’euros).

Ces ressources nous ont permis de renforcer nos fonds propres, de distribuer des dividendes aux États et d’appuyer certaines banques de la sous-région, en particulier la BDEAC à qui nous avons consacré pas mal de ressources, d’abord en augmentant notre contribution au capital, qui est passée de 6 % à 32 %, et en augmentant ce capital lui-même, qui est passé de 400 milliards en 2010 à 1 200 milliards de F.CFA aujourd’hui.

En 2016, nous lui avons accordé à nouveau 400 milliards dans un cadre innovant qui lui permet de financer non seule- ment des projets d’investissements privés, mais aussi des projets d’investissements publics.

Tout ceci a été rendu possible parce que nous avons réduit nos propres coûts, rétabli nos équilibres financiers, et dégagé des bénéfices, ce qui nous permet, en gérant nos réserves, de déployer notre nouvelle stratégie.

Nous ne faisons plus de placements purement spéculatifs. Nous avons opté pour un portefeuille d’investissements qui se concentrent notamment entre l’Allemagne et la France. Deux pays qui ne représentent pas de risque majeur en termes d’investissements.

Une Banque centrale n’a pas de rôle direct pour peser sur l’économie. Comment intervenez-vous pour dynamiser la région Cemac ?

C’est une question très importante, parce que nous avons pour mission de garantir et de promouvoir la stabilité fi nancière face aux chocs exogènes qu’ont connus les pays de la sous-région.

Devant cette situation, la Banque centrale ne pouvait pas rester insensible. C’est la raison pour laquelle nous avons d’abord opté pour une politique monétaire accommodante en baissant notre taux directeur – le TIAO – qui est passé de plus de 5 % à 2,45 % aujourd’hui. Une baisse qui bénéfi ce tant aux États qu’aux banques en quête de financement. En 2012, nous avons également créé une innovation majeure : un marché qui n’existait pas, que nous qualifions de marché des titres publics à souscription libre, sur lequel les États et les entreprises ont mobilisé aujourd’hui plus de 4 000 milliards de F.CFA (plus de 6 milliards d’euros). À cela, il faut ajouter que l’objectif de refinancement, pour permettre aux banques de financer l’activité économique était, en 2010, de 61,5 milliards de F.CFA (93,5 millions d’euros).

Nous l’avons porté à plus de 1 000 milliards ! C’est considérable. Enfi n, nous avons mis en place un marché de titres – créances négociables et pensions livrées – pour dynamiser le marché interbancaire. Ce sont des mesures qui ont été prises pour doper la croissance en permettant plus d’activité et plus de financements.

Il est vrai que ces mesures monétaires ne peuvent pas suffire, à elles seules, à endiguer la crise. Il faut que parallèlement, les États – ils ont commencé à le faire – fassent des efforts en matière de diversification de l’activité économique, d’amélioration du climat des affaires, de consolidation de l’intégration, ainsi qu’en matière d’ajustement budgétaire en période de crise.

Dans la zone Cemac, le taux de bancarisation reste très faible. Le marché est « sur-liquide ». Comment expliquer ce retard ?

Au niveau de la sous-région, cette surliquidité n’est parfois qu’une apparence. Si vous regardez les banques individuellement, elles ne sont pas toutes surliquides, voire pas suffisamment liquides. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons été amenés à prendre une décision importante, en baissant le coefficient de réserves obligatoires de 50 %, pour donner un peu plus de tonus à la trésorerie des banques et permettre à tous de financer l’activité économique. Certes, le taux de bancarisation demeure insuffisant.

Mais nous avons mené des actions pour attirer les agents économiques vers les banques. Ces dernières semaines, nous avons ainsi créé une carte bancaire communautaire – la carte GIMAC – qui permet d’effectuer des retraits et des paiements dans les six pays, et de ne plus être obligé de voyager avec de l’argent.

Nous allons également signer prochainement, avec la BCEAO, un protocole sur l’interconnexion de nos systèmes de paiement. Dans la mesure où la question de l’interchangeabilité des billets se pose toujours, nous avons plutôt opté pour la promotion de l’utilisation des moyens modernes de paiement, qui nous permettra de lutter en même temps contre le financement du terrorisme et le blanchiment d’argent. Cette mesure devrait également permettre des économies dans le coût de fabrication des billets de banque.

On connaît l’avance considérable de l’Afrique en matière d’e-banking. Comment la digitalisation dans la région Cemac va-t-elle être accueillie par le public ? C’est tout de même une région qui est en retard par rapport à l’Uemoa…

Nous sommes en retard, il est vrai, et je reconnais que je n’ai pas pu achever tous ces chantiers. Nous avons actuellement un projet de Crédit Bureau dans la sous-région qui devrait contribuer à davantage de bancarisation et de financements, et à améliorer l’inclusion financière. L’ensemble des mesures que je viens d’évoquer – la carte GIMAC, l’interconnexion des systèmes de paiement, le Crédit Bureau – devrait nous permettre de rattraper notre retard par rapport à l’Uemoa à l’horizon 2017.

Deux Bourses coexistent dans la zone Cemac. Pour beaucoup, c’est une hérésie, dans une région presque atone sur le plan économique…

Effectivement, c’est une épine dans le pied sur le plan du financement de l’activité économique dans la sous-région, en raison de l’étroitesse de notre marché financier. C’est ce qui explique qu’aujourd’hui, le système bancaire assure le leadership du financement de l’économie. Pour autant, je crois que cette question est actuellement en phase d’être réglée, avec une dimension politique importante.

Depuis la conférence de Malabo, les choses sont en train d’aller dans le bon sens. Nous avons proposé en premier lieu d’harmoniser les textes au niveau des deux Bourses, et d’avoir un dépositaire unique. Ensuite, de faire en sorte qu’il n’y ait progressivement qu’un seul gendarme. Cette harmonisation des textes, avec un seul dépositaire et un seul gendarme, fera de 2017 une année importante : ces deux places vont se rapprocher, même si elles continuent toutes deux à fonctionner.

Je ne veux pas parler de fusion, c’est un mot que beaucoup refusent. Mais elles vont se rapprocher, ce qui était une exigence importante de la Banque centrale. Il est important, en effet, que le marché financier vienne compléter aux côtés des banques les besoins de financement direct de la sous-région.

Dans ce contexte, comment vont opérer et s’articuler entre eux les différents outils – fonds d’investissement, private equity – des marchés financiers ?

Il faut en revenir à cette étroitesse du marché. Les deux Bourses ont une très faible capitalisation et le nombre est très insuffisant. C’est la raison pour laquelle il est nécessaire d’harmoniser les textes et de faire en sorte que le dépositaire – et surtout, le gendarme – soit le même.

Aujourd’hui, la Cosumaf, qui est le gendarme communautaire, n’intervient pas au Cameroun. Et le gendarme camerounais à la Bourse de Douala n’intervient pas à Libreville. Cette harmonisation qui correspond à la volonté des chefs d’État va dans le bon sens.

Où en êtes-vous dans l’harmonisation et le rapprochement avec la BCEAO ?

La mise en place de la carte bancaire communautaire, qui va au-delà de la communauté, constitue une première étape. La deuxième étape, c’est ce protocole d’accord que nous allons signer avec l’Uemoa sur l’interconnexion des systèmes de paiement. C’est une première intégration, qui certes n’est pas suffisante, mais qui va apporter une certaine fluidité dans les échanges entre les deux sous-régions.

Quels sont les points de convergence avec la Banque centrale de l’Uemoa ? Peut-on envisager des actions en commun ?

Nous entretenons de très bonnes relations, nous échangeons au niveau de nos expériences, nous avons une coopération, et nous nous rendons visite de manière réciproque. J’ai signé une convention avec la supervision bancaire de l’Uemoa. Vous savez qu’actuellement, il y a une émergence des groupes bancaires en Afrique.

Ecobank est chez nous, la BGFI Bank est chez eux. Nous souhaitons hisser la réglementation de notre superviseur COBAC au niveau des meilleurs standards internationaux. C’est la raison pour laquelle, avec la BCEAO, nous avons élaboré et fait adopter un règlement sur le suivi de l’activité transfrontalière des banques. Nous faisons beaucoup de choses ensemble.

Quels changements l’arrivée des banques panafricaines et la mobilité qui en est résultée dans toute l’Afrique ont-elles apporté ? Ces mutations ont-elles modifié une certaine réalité ?

Mais bien sûr ! Il suffi t de voir la situation nouvelle des opérateurs économiques, ou même des touristes, lorsqu’ils se retrouvent en Afrique centrale avec Ecobank. Il en va de même avec BOA, une banque ouest-africaine à qui je viens de donner un agrément, ou de BGFI, une banque gabonaise qui se trouve dans leur zone. Les opérateurs des deux zones peuvent désormais nouer des opérations bancaires sans aucun problème.

D’un compte Ecobank à Abidjan, on peut transférer des fonds à Libreville, sans avoir besoin de voyager avec une mallette ! C’est aussi un des avantages de la Zone franc. La libre transférabilité des fonds constitue un des piliers de notre zone.

Certains considèrent parfois que votre rôle de Banque centrale reste inerte, sans influence importante sur l’activité économique. Qu’en pensez-vous ?

Je ne partage pas du tout ce point de vue. Une Banque centrale a pour première mission de garantir la stabilité de la monnaie. Lorsque nous menons une politique de baisse des taux d’intérêt, c’est pour que les banques baissent elles-mêmes leurs taux afin que les opérateurs économiques puissent financer leurs projets à moindre coût. Et c’est cette politique que nous avons menée. 

Pour permettre aux États de lever davantage de fonds, nous avons mis en place les marchés de titres publics. Nous avons créé aussi un taux effectif, le taux de l’usure en Afrique centrale. Tout cela, pour permettre de meilleures conditions de financement. Je viens d’évoquer le marché interbancaire : les pensions livrées signifient que la Banque centrale se porte garante sur le marché interbancaire lorsqu’une banque prête à une autre qui n’est pas du même groupe. Toutes ces mesures – et d’autres – nous ont permis de donner des centaines de milliards pour financer l’activité économique. 

N’oublions pas que la Banque centrale ne peut pas financer directement les entreprises. Encore que nous le faisons à travers ce que nous qualifions d’accord d’accroissement. C’est la raison pour laquelle nous avons augmenté la capacité des banques à pouvoir mobiliser les ressources au niveau de la Banque centrale, en augmentant l’objectif de financement de la sous-région. 

Quel est le type de rapports que vous avez avec les bailleurs de fonds tels que le FMI, la Banque mondiale, la BAD ? 

Nous sommes la banque des États et le premier conseiller financier de nos six États. Lesquels sont individuellement membres auprès des bailleurs de fonds tels que les institutions de Bretton-Woods. Le FMI attend beaucoup de nous pour connaître la situation en Afrique, pour vérifier l’évolution des choses. 

De plus, face à la crise et au-delà des mesures de soutien économique, nous devons prendre des mesures d’ajustement à l’économie réelle. Les États qui ne sont pas satisfaits d’un ajustement interne peuvent avoir recours à ces institutions. Et nous sommes là pour les encadrer, quitte à les soutenir lorsqu’ils demandent que le FMI évolue lui aussi en tenant compte de la spécificité de leurs problèmes : nous connaissons une chute des cours des matières premières.

Lorsque les prix du pétrole grimpent, certains pays ont besoin d’être aidés. Nous souhaitons également avoir accès aux ressources générales du FMI, pour pouvoir bénéficier du même appui massif que certains pays d’Europe ou d’ailleurs. Et, enfin, nous pensons que le FMI pourrait nous aider à déclasser certains pays qui, compte tenu de la crise, ne peuvent plus être classés en pays à revenus intermédiaires. 

Quelle est votre vision de cette relation très particulière qui lie la France à la Zone franc ? C’est une question un peu taboue, qui mêle beaucoup de fantasmes et de réalité… 

Il n’y a pas de question taboue. Le débat n’est jamais quelque chose de mauvais. Il est nécessaire pour faire évoluer la société. Malheureusement, la question de la Zone franc n’est posée que lorsqu’il y a une crise. Pourtant, la crise actuelle n’est pas une crise monétaire. Elle est consécutive à l’impact de la chute des cours des matières premières et à l’insécurité en Afrique centrale. 

Mais la Zone franc est-elle victime de cette relation particulière avec le Trésor français, avec cette imbrication ? Ou ne s’agit-il que d’un discours fantasmatique ? 

Je crois que le débat est nécessaire, mais qu’il faut surtout le resituer dans une perspective dynamique. Les choses peuvent évoluer et doivent évoluer. Néanmoins, je ne partage pas entièrement l’avis de ceux qui pensent que le franc CFA porte préjudice à l’économie de notre zone.

Par exemple, nous maîtrisons notre inflation alors que les pays pétroliers qui ne sont pas de la Zone franc et qui souffrent de l’impact de la crise souffrent d’une inflation bien supérieure qui, pour certains, peut atteindre 17 % ou 20 % ! Nous avons une monnaie stable que nous gérons nous-mêmes et qui nous permet de maintenir notre pouvoir d’achat. C’est très important pour les acteurs de l’économie. Après, le fait d’arrimer une monnaie à une autre, à un panier de monnaie, ou de laisser flotter constitue avant tout une décision politique. Il n’y a aucun système parfait dans le monde. 

Entrons dans les détails : par exemple, aujourd’hui, il y a un dépôt au Trésor français des Banques centrales, la vôtre et celle de l’Uemoa. Les Africains disposent-ils librement de l’accès à cet argent ? On entend beaucoup de choses… 

Beaucoup de choses se disent, qui ne sont pas forcément exactes. Notre partenaire – la France – est le garant de la convertibilité externe de la monnaie. En contrepartie de cette garantie, elle exige que 50 % de nos recettes d’exportation en devises restent au compte qu’on appelle le compte d’opérations. Ça n’est pas un sujet tabou ! Nos importations se font toujours par des transferts à travers ce compte. C’est tout. 

Car nous gérons nous-mêmes notre monnaie. Bien entendu, la garantie que nous donne notre partenaire lui permet de conserver un droit de regard. Mais cela ne veut pas dire qu’il dispose d’un droit de décision unilatéral pour tel ou tel cas. Cette monnaie est bien la nôtre et son évolution dépend avant tout d’une volonté politique, pas seulement des Africains avec la France, mais surtout de celle de six pays de gérer une même monnaie. 

Quel bilan et quels enseignements tirez-vous des sept années que vous venez de passer à la tête de cette institution ? 

Il faut poursuivre les réformes afin de hisser notre Banque centrale au niveau des standards internationaux. Nous ne vivons pas en autarcie. Notre Banque centrale a encore du chemin à faire. Et elle doit avoir aussi cette capacité d’adaptation face aux mutations de l’économie internationale. Elle doit aussi garantir et promouvoir de manière pérenne la stabilité financière en Afrique centrale.

Rate this article

Author Thumbnail
Written by African Banker

C'est le seul magazine dédié au secteur bancaire et financier en Afrique. Deux éditions en français et en anglais couvrent la totalité du continent. African Banker est un réel outil de travail pour tout les acteurs de ce secteur. Le monde bancaire et financier connaît une croissance et une concurrence de plus en plus fortes et joue un rôle essentiel dans le développement économique de l’Afrique.

Related Posts

  • Tchad – Augmentation du risque-crédit

    Sans surprise, le ralentissement de l’économie et la montée de l’insécurité, depuis 2015, se répercutent sur la solidité des banques. Le risque de défaut augmente, …

  • Sénégal: La BSIC consolide sa position

    La Banque sahélo-saharienne pour l’investissement et le commerce mise sur son expérience africaine pour consolider ses positions, dans un paysage bancaire sénégalais fortement concurrentiel. Dakar, …

  • Dossier : Trade finance

    Un contexte plus difficile – Les difficultés économiques actuelles que rencontrent les pays africains affectent les établissements bancaires et, par voie de conséquence, entraînent des défis …

Recevez nos Newsletter

Si vous souhaitez recevoir par mail une information pertinente, crédible et incontournable, inscrivez-vous à notre newsletter.

Aidez-nous à améliorer notre contenu