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Interviews et Portraits

Xavier Beulin, l’Afrique, y aller

Le groupe agroalimentaire Avril réaffirme son intérêt pour l’Afrique, afin de structurer des filières oléagineuses performantes et durables. L’un de ses dirigeants, Xavier Beulin, revient sur sa stratégie qui repose sur des partenariats gagnant-gagnant.

Quels sont les secteurs clé que privilégie votre groupe ? 

Nous avons deux grands secteurs, le végétal et la nutrition animale. Le premier, qui regroupe les huiles et les protéines végétales pour la nourriture humaine, est le pôle historique du groupe Avril-Sofiprotéol. 

Progressivement, nous avons investi dans la transformation des produits, nous engageant notamment dans la fabrication de tourteaux pour la nutrition animale. 

Dans la volaille, le groupe est leader dans la nutrition animale en France ; il a développé la filière avicole. Nous sommes leader dans l’oeuf, par exemple ; nous le sommes aussi dans la production porcine. Nous nous sommes développés dans le domaine de la santé et de l’hygiène. 

Votre structure est originale… 

La particularité du groupe Avril est qu’il est majoritairement détenu par des agriculteurs. À travers une interprofession, les agriculteurs ont accepté pendant 20 ans de cotiser une ressource interprofessionnelle dans Sofiprotéol, un établissement financier, lequel a permis d’investir dans des activités industrielles en aval de la filière, avant de s’engager dans la nutrition animale. 

On le sait aujourd’hui, la bataille autour de ce qui est agro-industriel est une bataille majeure. Comment orientez-vous l’évolution de votre groupe ? 

Dans beaucoup de productions agricoles, on est en situation « poussée ». C’est-à-dire qu’on produit et ensuite, on se dit : « Il faut vendre. » Depuis longtemps, nous essayons, au sein d’Avril, d’adapter nos productions pour qu’elles correspondent à ces besoins en produits transformés. Nous insistons sur l’innovation, dans tous les domaines. Il faut être de plus en plus innovant ! On pourrait croire que l’huile, c’est de l’huile… Eh bien, non ! Aujourd’hui, l’huile se consomme sous différentes formes, en assemblages, avec des conditionnements particuliers. Sur tous ces aspects, nous avons beaucoup bougé. L’huile est alimentaire, bien sûr, mais aussi non alimentaire : on fabrique du biodiesel à partir de nos huiles. Dans ce domaine, nous avons un pôle lipochimie (chimie des huiles végétales), qui se développe. Là, nous parlons bien, aussi, des besoins des clients. 

Avril s’adresse donc aussi bien au consommateur final et aux clients industriels qui retravaillent nos produits. Pour fabriquer du biodiesel aujourd’hui, qui est l’équivalent du gasoil et qu’on appelle chez nous le diester, on prend une tonne d’huile – 1 000 litres – on la fait réagir avec 10 % d’alcool et, à la sortie, on obtient 90 % de diester ; un produit comparable au gasoil, ayant les mêmes caractéristiques, auquel on ajoute 10 % de glycérol végétal. Et ce glycérol, vous le retrouvez aussi dans vos dentifrices chaque matin, sans le savoir ! Procter & Gamble, par exemple, est l’un de nos clients. 

De quelle manière vous projetez-vous vers le monde extérieur, l’Afrique notamment ? 

Aujourd’hui, nous sommes implantés dans la plupart des pays d’Europe. Nous sommes présents en Asie, notamment en Indonésie, avec une unité qui produit des spécialités aussi bien pour l’alimentation que pour le non alimentaire. Ce sont toujours des spécialités à partir d’huiles. Là-bas, c’est de l’huile de palme. Et puis, nous privilégions désormais l’axe vertical Europe-Méditerranée-Afrique. 

Il faudra trouver des débouchés pour l’huile dans le monde, tant dans l’alimentaire que dans le non alimentaire. C’est pour cela que le groupe investit beaucoup sur la partie chimie, pour le remplacement du pétrole, dans diverses applications.

Cet axe ne relève-t-il pas de la rhétorique ? Est-il une réalité ? 

Oui, vraiment ! Nous avons une position de leader au Maroc avec Lesieur-Cristal, dans le domaine des huiles alimentaires et dans le domaine des savons. Peu à peu, nous entrons dans des domaines encore plus fins comme les cosmétiques. En Algérie, nous possédons une usine de nutrition animale et des projets sont en cours. En Tunisie, nous avons une activité dans la nutrition animale. Nous sommes déjà présents au Sénégal, toujours sur les huiles. 

Pourquoi seulement les huiles ? 

Le coeur de notre métier est bien les huiles et protéines ! Nous avons mené une étude très lourde pour mesurer quels seraient, à l’horizon 20 ou 30 ans, les grands équilibres entre les protéines d’un côté – produits carnés et protéines végétales – et l’énergie. L’huile, c’est de l’énergie avant tout. Comment va se répartir l’équilibre ? On s’aperçoit que la partie énergie à partir des huiles sera certainement excédentaire très rapidement. Ce, à cause de l’huile de palme, qui produit beaucoup à l’hectare. On relève beaucoup de projets de développement dans ce domaine. Par conséquent, il faudra trouver des débouchés pour l’huile dans le monde, tant dans l’alimentaire que dans le non alimentaire. C’est pour cela que le groupe investit beaucoup sur la partie chimie, pour le remplacement du pétrole, dans diverses applications. 

D’un autre côté, le groupe Avril privilégie l’axe protéines. Dans les pays émergents, dès qu’il y a un peu plus de ressources, la consommation augmente en produits carnés, oeufs, poissons, etc. Nous avons-là un effet multiplicateur en matière de demande. 

Suivant le type de viande consommée, le besoin en protéine végétale est très différent. Ainsi, pour une viande de boeuf, il faut sept unités de protéines végétales pour produire une unité de protéine viande. Idem pour le lait. Par contre, sur une viande de volaille, le rapport est de 1 à 3. Pour un poisson, il est de 1 à 2, pour l’oeuf, de 1 à 2,5. Les conséquences sont majeures pour la demande, nous l’avons vu dans le cas de la Chine. Celle-ci a vu ses besoins en soja exploser dans les années 1990-2000, car elle avait des coefficients de transformation en viande – notamment en porc et en volaille – énormes ! 

L’enjeu africain est considérable. Avez-vous les moyens d’investir à long terme, de faire mûrir les projets ? 

Aujourd’hui, objectivement, ce que nous cherchons à faire en Méditerranée, c’est avant tout de consolider nos relations avec nos partenaires dans chaque pays. Nous menons nos partenariats en fonction des opportunités. Nous ne voulons jamais nous implanter dans un pays, ex-nihilo. Nous recherchons des partenaires. Systématiquement. À cet égard, il y a eu une opportunité au Maroc, au moment de la privatisation de Lesieur-Cristal. Nous avons fait une offre de reprise qui a été retenue, car nous ne sommes pas venus uniquement en industriels. Nous sommes arrivés avec tout le back-office dans la partie production agricole. Partout où nous pouvons le faire, nous essayons de retisser cette synergie entre une production agricole en amont, suivie de la transformation agricole et, évidemment, la recherche de valeur ajoutée, sur des produits plus élaborés. *Là-dessus, le cas du Maroc est exemplaire. Parce qu’à la fois, nous entrions dans le cadre du Plan Maroc vert et nous avions l’expertise de nos marques, notamment Lesieur et Puget qui ont un savoir-faire en marketing, en fabrication de bouteilles, etc. Bref, un partenariat gagnant-gagnant ! 

Nous n’avons rencontré aucune difficulté, avec les autorités administratives ou politiques ; les négociations, souvent longues, font partie du jeu. Les cadres dirigeants de l’entreprise ont été tous maintenus. Ce qui témoigne d’ailleurs de leur professionnalisme et de leur capacité d’innovation. 

Autre exemple concernant la logistique, quand on a pris les premiers contacts, les experts nous ont expliqué que le Maroc compte peu de grandes surfaces, tandis qu’on trouve beaucoup d’épiceries. Ce qui suppose une logistique particulière en termes de commerciaux et de livreurs. Et ça marche : chaque commercial a son petit ordinateur de bord. Il sait ce qu’il a dans sa camionnette ; à la fin de la journée, il sait ce qu’il a vendu, ou ce qu’il a laissé chez un épicier. Tout est centralisé. 

En Afrique subsaharienne, la bataille autour de l’agriculture est au coeur de tous les débats. Le secteur est le moins développé pour ne pas dire le plus négligé. Quelle est votre stratégie ? 

Les besoins sont considérables, en effet ! Quand on fait des projections à 20 ou 30 ans, la démographie, couplée à des modes d’alimentation qui évoluent, font apparaître des besoins considérables. Nous avons vécu, pendant près de 40 ans, sur un schéma simple, les pays producteurs d’un côté, pays consommateurs de l’autre. En fait, cela ne se passe pas du tout ainsi ! Le réchauffement climatique, les problèmes de réorganisation politique ou géopolitique font qu’il faut maintenant développer non seulement des industries pouvant transformer des matières premières, mais il faut aussi produire dans les pays d’Afrique. 

Le continent acquiert un savoir-faire, les producteurs ont leur propre outil industriel. Notre philosophie est de dire qu’à partir du moment où nous avons identifié un industriel, que l’on pourrait qualifier d’« agrégateur », nous pouvons, en amont, redéfinir une stratégie de production agricole, qui, elle-même, va travailler en synergie avec l’industriel. Nous développons, par exemple, des contrats de culture. Au Maroc, nous garantissons des prix garantis au producteur. Nous allons essayer de reproduire cela au Sénégal, sur le marché de l’arachide. 

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Written by Le Magazine de L'Afrique

Présent dans tout le continent, ce magazine traite de sujets qui sont au coeur de l’actualité africaine. Avec des articles de fond, des commentaires, des débats et des analyses, il présente un point de vue africain sur des sujets politiques, économiques, historiques, culturels etc ...

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