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Politique

William Gumede, politologue : La colère sociale monte

Davantage qu’une question de frontières ou d’expressions identitaires, les craquements des États tiennent à la colère des populations face aux inégalités sociales, à la mauvaise gouvernance, juge le politologue sud-africain William Gumede.

Propos recueillis par Sabine Cessou

Que pensez-vous de la dislocation des États au Moyen-Orient et des replis identitaires dans le monde ?

Les gens questionnent leurs gouvernements au Moyen-Orient, sans qu’il y ait nécessairement partout la dislocation que vous évoquez.

Quand les élites voyagent, comme celles du Qatar par exemple, dans des jets privés qui coûtent 200 millions de dollars, comment éviter que leurs citoyens ne se posent pas de questions ?

À mon sens, la lame de fond à travers le monde, notamment dans l’Hémisphère sud, consiste à voir les citoyens répondre à ce type de gouvernance.

À leur manière, les populismes participent à ce questionnement et émergent en exploitant les thèmes identitaires, faute d’alternative politique et de gens capables de poser le débat avec de bons arguments.

Un nouvel ordre mondial est-il en train d’émerger dans le chaos actuel ?

Nous vivons une période de grande incertitude et il n’est plus question de « nouvel ordre mondial». Donald Trump ne va nulle part, et la Russie n’est pas non plus assise sur une base très solide, en raison de ses problèmes économiques, qui vont la rattraper tôt ou tard.

Poutine passe pour l’homme fort, il doit réformer en profondeur son économie, mais ne peut pas le faire faute de financements et de devises, qu’il ne trouve plus en Occident.

Moscou essaie de trouver de l’argent partout, y compris en Afrique ! Même dans le groupe des BRICS, c’est le chaos, et plus personne ne suit de ligne claire en raison de ses propres difficultés économiques, notamment au Brésil et en Chine.

Voyez-vous une revanche de la géographie se produire en Afrique avec une contestation des frontières héritées de la colonisation par exemple ?

Nous en sommes très loin. La tendance lourde ne porte pas sur les frontières, mais la redistribution des richesses.

Les gens sont en colère, du Nord au Sud de l’Afrique, et l’intégrisme monte, tout comme les populismes, parce qu’une toute petite élite a contrôlé pendant trop longtemps les ressources. La particularité de l’Afrique du Nord tient au fait que la demande de changement ne passe pas par l’opposition traditionnelle, qui n’a pas eu les moyens de s’épanouir par le passé, mais par le biais de partis religieux implantés depuis longtemps.

D’autres choix auraient pu voir le jour si l’Occident avait soutenu l’opposition et la société civile dans ces pays.

La lame de fond en Afrique, malgré la persistance de très graves crises en Somalie, en Centrafrique, au Burundi notamment, ne porte donc pas sur la faiblesse des États?

Non, elle porte sur une revendication très forte pour une meilleure gouvernance. C’est très intéressant d’observer ce qui se passe dans la sphère d’influence francophone en Afrique : les jeunes se révoltent au Sénégal, au Burkina Faso ou en RD Congo, en dehors de tout parti classique.

Cette vague de mobilisation pacifique des jeunes en Afrique francophone vise à pousser dehors les dirigeants élus affichant des dérives autocratiques, prêts à modifier la Constitution ou les règles du jeu comme au Sénégal, au Burkina Faso, en RDC et au Burundi.

De ce point de vue, nous sommes face à une lame de fond : là où les gens auraient pris les armes par le passé pour aller vers la guerre civile, comme en RDC, on voit des jeunes se lever et manifester.

La tendance lourde ne porte pas sur les frontières, mais la redistribution des richesses. Les gens sont en colère, du Nord au Sud de l’Afrique, et l’intégrisme monte, tout comme les populismes, parce qu’une toute petite élite a contrôlé pendant trop longtemps les ressources.

Que pensez-vous du leadership de l’Afrique du Sud sur la scène diplomatique ?

Ce leadership n’existe pas, et n’existera pas non plus dans un futur proche, puisque le Congrès national africain (ANC) est en train d’imploser !

Le président Jacob Zuma a tellement endommagé son parti que lors de la prochaine élection, en 2019, l’ANC ne pourra pas l’emporter seul. Il devra gouverner dans une coalition et l’Afrique du Sud n’aura plus de grands partis unificateurs, car les jeunes ne vont plus voter pour ces partis classiques.

L’absence totale de vision et le manque de leadership de l’Afrique du Sud sur le continent sont devenus un problème de politique intérieure, avec les violences xénophobes contre les migrants africains.

Au lieu de soutenir Robert Mugabe, quitte à voir des milliers de Zimbabwéens fuir en Afrique du Sud, les gouvernements de Thabo Mbeki et Jacob Zuma auraient dû envoyer des signaux forts aux «bons» gouvernements à travers le continent, ceux dont les économies sont performantes comme Maurice, la Tanzanie, le Kenya, et qui construisent un avenir, tout au moins.

La RD Congo est un autre exemple de ce type d’erreur. L’Afrique du Sud soutient Joseph Kabila depuis les accords de paix de Sun City en 2002, négociés sous l’égide de Thabo Mbeki.

Aujourd’hui, les affaires de la galaxie Zuma se trouvent partout en RDC. L’Afrique du Sud a donc intérêt à ce que persiste le chaos dans ce pays, dont les citoyens fuient en masse pour se rendre en… Afrique du Sud !

Quid du Nigeria ?

Malheureusement, le leadership du continent sur la scène diplomatique africaine et internationale ne viendra pas du Nigeria non plus. Le président Buhari, un ancien militaire, peut-il embrasser la modernité et la complexité de son pays?

L’Afrique n’est plus cet endroit plongé dans les ténèbres où les gens ne savent pas ce qui se passe ! Les réseaux sociaux ont changé la donne, exactement comme au Moyen-Orient.

Le chef de l’État nigérian, un homme fort, vient proposer de la discipline, alors que les problèmes économiques et sociaux de son pays demandent des solutions très sophistiquées.

Le changement dans les sociétés qui provoque tout ce chaos tient au fait qu’on ne peut plus discipliner les gens à l’ancienne… Ce qui n’est pas un phénomène négatif !

ENCADRE

Profil DE William Gumede

Ancien rédacteur en chef du quotidien noir Sowetan, William Gumede, 45 ans, est connu en tant que politologue, en Afrique du Sud. Son essai Thabo Mbeki et la lutte pour l’âme de l’ANC, publié en 2005, a été un best-seller. Il n’en reste pas moins un stratège respecté sur les questions d’économie. Il a suivi de près les relations entre le continent et les marchés émergents et a publié en 2013 South Africa in BRICS. Salvation or Ruination? (L’Afrique du Sud dans les BRICS. Le salut ou la ruine ?) et lancé en 2014 Democracy Works, un cercle de réflexion indépendant dédié à la promotion de la démocratie en Afrique et dans le monde en développement.

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