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Politique

Tunisie : Youssef Chahed, chef de gouvernement

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Le chef du gouvernement d’union nationale, Youssef Chahed, veut donner une place nouvelle à la Tunisie en Afrique. Il multiplie les initiatives diplomatiques, mettant la sécurité et l’économie au centre de ses préoccupations.

Propos recueillis à Tunis par Ridha Kéfi et Mathieu Galtier

Vous avez effectué une visite au Soudan en mars, une tournée de quatre jours au Niger, au Burkina Faso et au Mali, en avril. Est-ce le signe d’une nouvelle diplomatie africaine ?

Oui, ces visites sont les prémices d’une nouvelle politique africaine de la Tunisie que nous allons développer progressivement. Le président Bourguiba avait engagé très tôt une politique africaine de la Tunisie.

À Niamey, à Ouagadougou et à Bamako, on nous a rappelé l’aide de la Tunisie dans la lutte pour la décolonisation et pour l’adhésion de ces pays aux Nations unies, dans les années 1960-1970. Malheureusement, la Tunisie a été moins présente par la suite.

Nous voulons, aujourd’hui, rattraper le temps perdu et rebâtir une stratégie de redéploiement diplomatique et économique sur le continent africain qui est notre environnement naturel.

Nous avons inauguré une nouvelle ambassade à Ouagadougou. Nous allons en ouvrir une autre au Kenya, ainsi que cinq nouvelles représentations commerciales en Afrique subsaharienne pour mieux prospecter et renforcer les échanges commerciaux.

La Tunisie, ouverte sur l’extérieur, est dotée d’un petit marché intérieur et doit se tourner vers d’autres destinations. Elle a toujours été un carrefour et peut jouer le rôle de pont entre l’Afrique, l’Europe et le monde arabe.

D’ici à la fin de l’année, j’espère effectuer une deuxième tournée axée sur les pays de l’Afrique anglophone. Ce sont des visites importantes : nous rencontrons les chefs d’État, les Premiers ministres, les communautés d’affaires, etc. Nous participons à des forums d’affaires et mettons en place des commissions mixtes.

Pourquoi le choix du Niger, du Burkina Faso et du Mali pour votre première tournée africaine ?

Nous partageons avec ces pays une proximité géographique et culturelle. La nouvelle donne géopolitique, avec la crise libyenne, nous a touchés autant que ces pays, qui ont été victimes, comme la Tunisie, d’attaques terroristes.

Avec nos homologues dans ces pays, nous avons abordé la question de la lutte contre le terrorisme. Nous avons besoin d’intensifier nos échanges en matière sécuritaire. Des conventions bilatérales ont d’ailleurs été signées en ce sens.

Nous essayons, également, d’impliquer ces pays, voisins ou proches de la Libye, au sein de l’initiative de la Tunisie, de l’Algérie et de l’Égypte, pour trouver une solution à la crise libyenne.

Enfin, le Burkina Faso vient de vivre une expérience de transition démocratique très semblable à la nôtre, ce qui nous rapproche.

Vous étiez accompagné d’une forte délégation d’entrepreneurs. À quel point le volet économique est-il important dans votre nouvelle stratégie africaine ? 

Nous souhaitons instaurer une véritable diplomatie économique. C’est pour cela que nous nous sommes rendus dans les trois pays avec une centaine d’entrepreneurs membres de l’UTICA, de la Conect, les deux syndicats patronaux, et du Tunisia-Africa Business Council.

Nos amis hôtes ont, d’ailleurs, été impressionnés par l’importance de notre délégation, qui dénote l’intérêt que nous accordons à la création de cadres institutionnels dans lesquels le secteur privé puisse développer des partenariats et des échanges mutuellement bénéfiques.

Signe de notre regain d’intérêt pour cette région en pleine croissance, Tunisair, la compagnie aérienne nationale, dessert désormais plusieurs pays subsahariens, les ressortissants de ces pays n’ont pas besoin de visa pour se rendre en Tunisie et de nombreuses conventions bilatérales ont été signées afin de faciliter les échanges notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la formation professionnelle.

La demande est forte de la part des pays que nous avons visités et de l’Afrique subsaharienne en général, pour le savoir-faire tunisien. Nos entrepreneurs veulent, eux aussi, aller vers cette région. Il faut donc aussi que nous puissions créer un cadre pour faciliter l’investissement et les transferts de fonds entre notre pays et le reste du continent.

Nous pouvons envisager que les banques tunisiennes qui, comme la STB, possèdent des participations en Afrique, jouent un rôle dans ce processus. Le renforcement de notre présence diplomatique devrait aussi faciliter l’implantation des entreprises tunisiennes, dont beaucoup ont réalisé des success stories sur le continent.

Quelles sont les priorités ?

Il est vrai que nous avons pris du retard et, pour le combler, nous avons décidé de mettre l’accent sur trois secteurs clés : la santé, l’éducation et l’infrastructure. La Tunisie accueille 400 patients burkinabé par semaine.

Nous avons inauguré une université tunisienne à Bamako. Les bourses universitaires tunisiennes vont être multipliées par deux pour les étudiants du Niger, du Burkina et du Mali, car il est plus facile pour ces étudiants de venir en Tunisie que d’aller en Europe, avec la proximité géographique, l’absence de visa et un coût de la vie plus accessible.

Ces pays sont en voie de développement et ont une forte demande en matière d’infrastructures, de BTP ou encore de barrages hydrauliques, domaines dans lesquels nous avons une expertise reconnue. Il s’agit non seulement de créer des marchés d’exportation pour nos entreprises, mais aussi d’encourager une dynamique d’échanges gagnant-gagnant et d’investissements croisés.

ENCADRE – La solitude d’un jeune chef de gouvernement. Nommé à la tête du gouvernement d’union nationale, fin août, le plus jeune chef de gouvernement (41 ans) que la Tunisie ait eu, n’a pas la tâche facile, puisqu’il doit faire face à la grogne des diverses corporations professionnelles, qui résistent à toute tentative de réforme de leurs secteurs respectifs (enseignants, médecins, avocats, magistrats…), des habitants des régions intérieures où sévit le chômage, la pauvreté et le mal-développement, sans parler des manœuvres des partis politiques, dont ceux de sa majorité gouvernementale, qui sont déjà en piste pour les prochains rendez-vous électoraux. Les municipales sont prévues à la fin de cette année, puis les législatives et la présidentielle en 2019. Alors que les bailleurs de fonds internationaux (Union européenne, FMI, Banque mondiale…) multiplient les pressions pour inciter le gouvernement à accélérer la mise en oeuvre des réformes structurelles, Youssef Chahed doit se battre sur les fronts de la lutte contre la corruption, la contrebande et le marché parallèle. Souvent seul et sans même l’appui de son propre parti, Nidaa Tounes.

De nombreux Africains se sont souvent plaints d’un climat de racisme en Tunisie, notamment dans les universités et les établissements de santé…

 Il se peut qu’il existe des cas de racisme. Nous devons être très fermes en cas de bavure car nous sommes une démocratie ouverte. La Tunisie se dote d’un arsenal juridique pour punir plus sévèrement les actes racistes.

Mais le problème n’est pas tant le racisme que des tentatives de corruption ou d’escroquerie, de la part d’intermédiaires peu scrupuleux, notamment dans le domaine de l’évacuation sanitaire. C’est pour mieux organiser cette activité que nous avons signé des conventions. En tout cas, nous appelons les habitants de ces pays à venir visiter notre pays pour constater notre bon accueil !

Pour réussir ses ambitions, encore faut-il que la Tunisie ait les reins assez solides. Or, la crise économique se prolonge. Quelles solutions apporter ?

Vous venez d’apprendre que les experts du FMI sont d’accord pour l’octroi de 308 millions de dollars à la Tunisie, correspondant à la deuxième tranche d’un crédit accordé au titre du mécanisme élargi de crédit (MEDC).

C’est une décision positive, qui intervient après un blocage d’un an. Elle prouve que le gouvernement accomplit les réformes nécessaires pour relancer l’économie et rééquilibrer les finances publiques.

Nous prévoyons pour cette année 2017 une croissance de 2,5 %, contre une croissance molle de 1 % en moyenne au cours des six dernières années. Nous avons le potentiel pour une croissance à quasiment deux chiffres. Pour y parvenir, nous avons lancé cette année quatre réformes essentielles.

Il y a celle de la fonction publique, la mère de toutes les réformes, qui doit permettre de faciliter le financement de l’économie et les procédures d’investissement, notamment dans les régions intérieures.

Il y a aussi celles relatives à la restructuration des entreprises publiques et des caisses de Sécurité sociale. Sur ce dernier point, la commission tripartite constituée du ministère des Affaires sociales, de l’UTICA et de l’UGTT (principal syndicat des travailleurs), doit rendre un projet de loi le 15 juin 2017. Parmi les solutions envisagées, figurent la hausse de l’âge de la retraite, l’augmentation des cotisations sociales et l’instauration d’une TVA sociale.

Concernant les entreprises publiques, elles sont en sureffectif et ne peuvent plus recruter. L’État ne peut plus, non plus, subventionner celles opérant dans le secteur concurrentiel. Nous ne sommes plus dans les premières années de l’indépendance où l’État devait porter tout le poids du développement économique.

Les entreprises doivent changer d’actionnariat et même, si nécessaire, être privatisées. Elles ne doivent cependant pas être bradées et l’emploi doit y être conservé.

Outre le FMI, un autre important bailleur de fonds, l’Union européenne, commence à revoir son aide à la Tunisie. Cela vous inquiète-t-il ?

L’économie ne se réduit pas à des chiffres. Ce n’est pas une question arithmétique. Ses enjeux sont plus complexes. La Tunisie est une jeune démocratie qu’il faut préserver.

Nous protégeons la frontière sud de l’Europe en sécurisant nos 500 km de frontières communes avec la Libye.

Nous avons réussi à maintenir une stabilisation sécuritaire et les dirigeants européens, qui sont nos amis, apprécient ce succès à sa juste valeur. Ils comprennent qu’ils ont une démocratie au sud de la Méditerranée, à une heure d’avion seulement de leurs côtes et qui partage leurs valeurs. C’est là un enjeu très important.

Le nouveau tropisme africain de la Tunisie traduit un besoin de diversification de ses partenaires économiques. Traduit-il aussi une volonté de réduire la dépendance vis-à-vis de l’Europe ?

L’Europe représente plus de 80 % de nos échanges et, notamment, de nos exportations. C’est une destination historiquement importante et qui va le rester.

D’ailleurs, les négociations sont en cours avec Bruxelles en vue d’un Accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA).

La Tunisie, qui est ouverte sur l’extérieur, est dotée d’un petit marché intérieur et ne peut se cantonner à son environnement immédiat ; elle doit se tourner vers d’autres destinations. D’autant qu’elle a toujours été un carrefour : elle est méditerranéenne, arabe, africaine et musulmane. Elle peut jouer le rôle de pont entre l’Afrique, l’Europe et le monde arabe.

Qu’en est-il des relations avec les États-Unis, un voyage est-il programmé prochainement ?

Peut-être… Les relations entre la Tunisie et les États-Unis sont très anciennes et très solides. Washington a beaucoup soutenu la transition démocratique.

C’est l’un des principaux pays qui nous aide dans la lutte contre le terrorisme. Avec la nouvelle administration, nous continuerons à entretenir de bonnes relations. Car nous défendons les mêmes valeurs.

 

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