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Art et Culture

Tunisie : Le pèlerinage de la Ghriba  

Chaque année, l’île de Djerba accueille le pèlerinage de la Ghriba. En mai, il a réuni près de 2 500 personnes. Entre mythes et processions ancestrales.

Djerba, Marie-France Réveillard, envoyée spéciale

Les origines de la Ghriba demeurent incertaines. Selon des mythes anciens, le site accueillerait un élément du temple de Salomon, emporté par des religieux fuyant le régime de Nabu­chodonosor II.

Une autre histoire de la Ghriba – répandue par l’historien Nahum Slouschz – rapporte qu’un jour, les Juifs de la Hara Sghira découvrirent une jeune fille très belle, qui vivait seule sur la colline. Personne n’osait l’appro­cher jusqu’au soir où sa maison prit feu.

Les villageois s’approchèrent de la cabane incendiée et la découvrirent sans vie mais épargnée par les flammes. Naquit alors la légende de la sainte qui leur inspira la construction de la Ghriba sur la colline.

Un conte qui pourrait inspirer autant les jeunes « filles à marier », qui continuent de nouer leurs foulards colo­rés sur la ménorah, que le dépôt de l’oeuf dans la grotte, symbole de renaissance. À l’image des légendes qui alimentent la Ghriba, les événements qui accom­pagnent les journées de pèlerinage sont marqués par des processions qui appa­raissent comme un défi au xxie siècle.

Elles commencent 33 jours après le début de la Pâque juive. Or, la commu­nauté juive de Tunisie ne représente que 2 000 personnes, dont 1 500 résident à Djerba. La population est discrète et vieillissante.

Peu de financements arrivent au sein de la communauté, en dehors des revenus issus de la tradi­tionnelle vente aux enchères annuelle,  qui permet à la Ghriba de résister aux outrages du temps. Pourtant, malgré la crise protéiforme que traverse la Tunisie, le maintien du pèlerinage de la Ghriba offre un triple avantage politique, éco­nomique et culturel.

Un enjeu économique

Les années 1960 sont marquées par l’arrivée des groupes hôteliers sur l’île de Djerba, créant une demande croissante et favorisant l’économie locale sur la base d’un tourisme balnéaire et religieux.

Le pèlerinage de 2017, en accueillant près de 2 500 personnes, représente l’espoir d’un retour aux affaires touristiques en Tunisie, après les attentats du musée du Bardo à Tunis et de la plage de Sousse en 2015.

Le secteur représente 5,8 % du PIB et 400 000 emplois, selon le Conseil mondial du tourisme (WTTC). On note depuis le début de l’année une hausse des visites, notamment des Algé­riens, des Libyens, et des Européens. L’augmentation du nombre de visiteurs …

La Tunisie demande l’inscription de Djerba au Patrimoine mondial de l’Unesco et envisage la création d’un Musée judéo-tunisien à Tunis qui serait comme une synagogue transformée en Musée et qui accueillerait des objets anciens.

pendant le pèlerinage confirme la reprise du secteur. Pour faire revenir les tou­ristes, la Tunisie a misé sur la sécurité : contrôles renforcés, hommes en armes réquisitionnés aux quatre coins de l’île et hélicoptères quadrillent le périmètre pour protéger les visiteurs venus essen­tiellement de Tunisie, du Maghreb mais aussi d’Europe et des États-Unis.

«Je suis venue seule, malgré les mises en garde de ma famille», confie, tout sou­rire, Elizabeth, qui vient d’Angleterre pour le pèlerinage.

Non loin, un jeune couple arrivé la veille d’Israël, lit en silence. La plus grande ferveur coexiste avec la curiosité des touristes étrangers. Depuis Paris, des voyages sont organisés, avec réservation possible sur Facebook. La page Elghriba est « likée » par plus de 10 000 internautes.

Un événement plus touristique que religieux

Le poids du pèlerinage et sa renom­mée internationale en font un événe­ment politique. Soucieuse de redorer son image après les attentats de 2015, la Tunisie s’appuie sur la communauté judéo-tunisienne pour promouvoir la coexistence entre les religions.

«La Tunisie est un pays de dialogue », déclare Salma Elloumi Rekik, ministre du Tourisme. Mohamed Zine El Abidine, le ministre des Affaires culturelles, se référant au célèbre ouvrage de Samuel Huntington, confirme : « Nous voulons travailler dans la reconnaissance de l’autre, sans clash des civilisations».

Rappelant que la synagogue de la Ghriba est l’une des plus anciennes au monde et la plus vieille d’Afrique, il annonce la candida­ture de Djerba au patrimoine mondial de l’Unesco et la création d’un Musée judéo-tunisien à Tunis qui serait « comme une synagogue transformée en Musée et qui accueillerait des objets anciens ».

Pour autant, « la communauté est vieillissante. Plusieurs de ses vieux membres n’ont pas été scolarisés, notam­ment chez les femmes ; les jeunes gens instruits quittent la Tunisie et l’avenir de ces traditions est incertain », prévient Abdelhamid Larguèche, conseiller au ministère des Affaires culturelles.

Les initiatives engagées par le pays pour promouvoir la tolérance entre les peuples, ne suffisent pas à rassurer les milliers de Juifs qui sont partis depuis les années d’indépendance. Malgré les opérations de « protection culturelle » engagées par le pays, faute de pèlerins judéo-tunisiens, le pèlerinage pourrait se transformer en circuit touristique d’ici à quelques années. Pour l’heure, la Ghriba demeure un enjeu de pluralisme religieux à une époque où les commu­nautés juives ont disparu de la quasi-totalité des pays musulmans.

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