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Mines

Tunisie : Le minerai maudit

Symbole de la richesse du sous-sol et du développement industriel, le phosphate est devenu, après 2011, le révélateur des maux environnementaux et économiques de la Tunisie ainsi que de l’incurie de l’État.

Tunis, Mathieu Galtier

Houcine Bennour gare sa voi­ture le long du chemin de fer. De l’autre côté des rails, le paysage n’est plus que terre grisâtre crevassée et eau croupie enve­loppée d’un air qui pique le fond de la gorge.

Imperturbable, ce Tunisien de 55 ans aux rides marquées, continue vers son objectif : la colline de phosphate, à quelques centaines de mètres, qui marque l’entrée de la laverie de la société publique Groupe chimique tunisien (GCT).

« Là où nous marchons, ce n’est pas de la terre normale, c’est du phospho­gypse, c’est ce qui reste après que le phos­phate a été extrait de la roche, explique le président de l’association environne­mentale de Mdhilla, l’un des quatre sites d’extraction du phosphate. Il est radioac­tif et contient des métaux lourds. L’eau, l’air, tout est contaminé à Mdhilla ! »

De retour en ville, à moins de 5 km de l’usine, Houcine Bennour s’installe au café de son frère Lazhar, dont le portrait trône au-dessus du comptoir. Lazhar Bennour est mort en 2015 d’un cancer du poumon après avoir travaillé plus de 20 ans pour le GCT avant de se reconvertir en cafetier.

Quelque 60 km vers le sud-est, dans la zone industrielle de la ville portuaire de Gabès, le GCT transforme le phosphate récolté en acide phosphorique et en engrais. Ici, le phosphogypse n’est pas déversé sur les terres mais dans la mer, à raison de 28 720 tonnes par jour.

Selon une étude réalisée en 2012 par l’association SOS Gabès environnement, le taux de cad­mium – métal lourd à l’origine de can­cers, malformation des os et problèmes respiratoires – dans le phosphogypse, est de 5 à 20 parties par million (ppm) alors que l’OMS a fixé son seuil maximal à 0,003 ppm dans l’eau potable.

Or, le cadmium s’infiltre facilement dans les nappes phréatiques. L’oasis de Gabès, la seule oasis maritime au monde, est donc menacée par la pollution et le pompage d’eau (18 millions m3 d’eau par an pour la production du phosphate).

Agonie de l’unique oasis maritime au monde

« L’un des plus visibles impacts de l’in­dustrialisation est l’assèchement des sources naturelles, explique Irène Carpentier, doctorante en géographie et associée à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC). Auparavant, les oasiens avaient accès à des sources arté­siennes [eau qui remonte à la surface sous la pression], maintenant l’eau est puisée par forage à plus de 100 m de profon­deur».

Tamer Ben Hassan n’a pas besoin de ces chiffres pour être convaincu des méfaits du phosphate. L’agriculteur de Chott Salem, partie de l’oasis qui jouxte la zone industrielle, a une vue impre­nable sur les volutes de trioxyde de soufre qui se dégagent des cheminées du GCT, présent sur la zone industrielle depuis les années 1970, brûlant les feuilles de pal­miers. « Cultiver ici, c’est comme jouer, tu perds plus que tu ne gagnes. Il y a les pluies acides mais aussi les fuites d’ammoniac. Dans ce cas, en une nuit, tu peux perdre toute ta récolte».

Fini la culture étagée traditionnelle (palmiers, arbres fruitiers et maraî­chage) ; les rares cultivateurs encore présents préfèrent les plantes plus robustes : carottes, tabacs, piments, etc. « Dans la culture à trois étages des oasis, c’est le deuxième, celui des arbres frui­tiers, qui souffre le plus du manque d’eau. À Chott Salem, la pollution est catas­trophique. Cette partie de l’oasis est en grand danger. Il faudrait la recouvrir de 3 m de terre propre pour faire repartir la culture, c’est impossible », constate Irène Carpentier.

Le phosphogypse perturbe l’activité de Tamer Ben Hassan, qui est également pêcheur comme beaucoup d’autres familles de Chott Salem ; les rejets en mer l’obligent à s’éloigner de plus en plus du bassin de Gabès, du côté de Zarzis, pour trouver du poisson comestible.

Pourtant, la roche sédimentaire avait tout d’une bénédiction. Extrait depuis le début du XXe siècle, le phosphate représente une part importante de la richesse du pays depuis son indépendance.

En 1957, une étude montre que les gisements tunisiens ont la meilleure qualité mondiale. La Tunisie était en 2009 le cinquième producteur de phosphate naturel avec près de 8 millions de tonnes annuelles, représentant 4 % du PIB.

À l’origine, deux compagnies d’État se répartissaient la tâche : Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) s’occupait de l’extraction et le GCT gérait la transformation. La CPG a rejoint le giron du GCT en 1994, mais sur le terrain, les deux sociétés ont gardé leur logo distinctif. Cinq ans après la révolution, la production a chuté à 3,2 millions de tonnes à cause de réguliers blocages des sites.

Le phosphate ou le café

La société civile a pris la parole jusque- là confisquée, ou sévèrement réprimée comme lors de l’émeute de 2008, pour que le mode de vie des Tunisiens ne soit plus sacrifié sur l’autel du rendement industriel et pour exiger des embauches.

« Nous sommes comme une vache dont on utilise le lait ailleurs pour ne nous laisser que la bouse, décrit Souïd Lakhdhar, membre de l’association Dialogue et Horizon à Gafsa. Le développement de Sousse ou de Monastir s’est fait avec l’argent du phosphate. Et nous, nous attendons toujours que l’État nous donne des chiffres sur la pollution et les maladies. Je désapprouve le blocage des sites mais j’éprouve de la compassion pour ces jeunes qui n’ont aucun horizon hormis le phosphate».

Pour sortir de cette situation « perdant-perdant », il propose que le gouvernement reverse 20 % des revenus du minerai aux gouvernorats sinistrés de Gafsa et de Gabès. Une solution à long terme qui ne satisfait pas les exigences immédiates des protestataires qui cherchent à travailler dans le seul secteur économique pérenne. Au 2e trimestre 2016, les gouvernorats de Gafsa et de Gabès comptaient respectivement 28,2 % et 24 % de chômage pour une moyenne nationale de 15,6 %. « Nous ne croyons plus aux promesses des responsables politiques et du GCT, la seule solution pour se faire entendre, c’est le blocage des sites », assène Rim Saï, coordinatrice de l’Organisation des diplômés chômeurs de Gafsa. « Nous n’exigeons pas l’embauche de tous les demandeurs d’emploi, mais au moins des plus anciens chômeurs diplômés».

À Gafsa, un tiers des chômeurs sont des diplômés à l’image de Rim, spécialisée dans le tourisme et à la recherche d’un emploi depuis 12 ans. Mais que ferait un tel profil dans l’industrie du phosphate ? « C’est ça ou rien. Trouver du travail ailleurs nécessiterait de l’argent pour se loger», rétorque Rim Saï.

Le GCT compte ainsi dans ses rangs des spécialistes des affaires religieuses, des sociologues ou encore des architectes. L’un de ces diplômés explique que l’attrait d’un emploi public garanti avec un revenu fixe élevé, au moins 1 000 dinars (400 euros) par mois contre un salaire minimum de 338 dinars (135 euros), est plus fort que la difficile recherche d’un emploi dans sa branche.

La CPG a établi un fonds pour les jeunes qui veulent créer leur activité. « L’argent est là, c’est vrai, mais il n’y a aucun accompagnement. Nos jeunes ne savent pas faire un business plan. C’est du chômage déguisé », déplore Khaled Ktari, professeur dans un centre de formation professionnel.

Pour satisfaire la demande sociale, le GCT a déjà fait passer son nombre d’employés de 8 000 à plus de 30 000 depuis 2011. Mais le chômage de masse est toujours présent et la contestation pourrait prendre de l’ampleur.

Des investisseurs frileux

Le GCT, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, a promis d’arrêter le rejet en mer de phosphogypse en juin 2017 et de réduire ces émissions toxiques mais sans donner de chiffres. « Si la société ne respecte pas son engagement, qu’elle se pré­pare à en subir les conséquences », menace Khayreddine Debaya, responsable de l’association Stop Pollution, pour qui les blocages ne sont qu’un avant-goût.

Le gouvernement prend la menace au sérieux. Il a décidé, depuis cet automne, de montrer ses muscles en assignant sys­tématiquement en justice les bloqueurs arrêtés pour dissuader les actions plus violentes.

Une tension qui risque de mettre le feu aux poudres parmi une population qui considère qu’elle n’a plus rien à perdre. Contrairement à l’État. La Tunisie a organisé un Sommet interna­tional des investisseurs fin novembre dans le but de capter 20 milliards d’eu­ros nécessaires au financement de son plan quinquennal.

Le gouvernement veut profiter de l’événement pour atti­rer les capitaux dans la région, comme à el-Hamma, à 150 km de Gafsa. Des Autrichiens ont montré leur intérêt de bâtir un village de balnéothérapie grâce aux sources d’eaux chaudes naturelles.

Un contrat aurait dû être conclu avec l’État en avril 2016, mais la signature a été reportée sine die. « La ville de 74 000 habitants compte plus de 600 cas d’hépatite A, en raison du manque d’eau potable, estime Mohsen Thlibi, un activiste d’el Hamma. Elle n’est pas de nature à ras­surer les investisseurs d’un projet haut de gamme. » Ni personne, d’ailleurs.

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Written by Mathieu Galtier

Mathieu Galtier est un journaliste indépendant basé en Tunisie depuis juin 2015. Auparavant, il a vécu et travaillé au Soudan et Soudan du Sud (novembre 2010-janvier 2012) où il a couvert la séparation du pays, puis en Libye (juin 2012 – juin 2015) pour suivre la période post-révolution. Il est diplômé de l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ, promotion 2009) et de l'Institut d'Etude politique de Lyon (promotion 2005).

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