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African Business

Tunisie : Jeunes entrepreneurs et pesanteurs

Les jeunes businessmen ont profité de la révolution pour se faire une place grandissante dans le tissu économique. Mais l’inertie administrative et la frilosité des banques restent des freins très importants.

Tunis, Mathieu Galtier

Khaled Azaïez passe ses jour­nées dans la chaleur des fours tandis qu’Ali Kouki espère que les montagnes japonaises seront enneigées cette année ; Amine Chouaïeb pense dématérialisation et objets connec­tés pendant que Marouan Zbidi réfléchit au menu de la semaine et cherche à dénicher les meilleurs artisans de la médina de Tunis.

Ces quatre Tunisiens, que tout sépare, incarnent le renouveau de l’entre­preneuriat qui tente de se défaire de sa gangue. La vague d’arrestation d’hommes d’affaires pour faits de corruption, qui sévit depuis le début du printemps, pour­rait être le signe d’une accélération de la transformation de l’économie.

En mai, Slim Khalbous, ministre de l’Éducation et l’enseignement profession­nel, dénonçait ces jeunes diplômés qui ne rêvaient que d’«un travail de cadre dans la fonction publique pour avoir un salaire fixe ». Et de conclure : « L’esprit d’entreprise, ça se forme dès la maternelle ».

Les jeunes dirigeants n’ont pas attendu ces affaires médiatiques pour s’implanter. Selon une étude de 2014 commandée par le Centre des jeunes dirigeants d’entre­prise (CJD) – relevant du syndicat patronal UTICA – 54 % des sociétés de dix salariés ou plus sont dirigées par des Tunisiens de moins de 45 ans et elles contribuent à hauteur de 40 % à l’emploi du pays.

Ces taux significatifs sont relégués en arrière-plan quand il s’agit d’évoquer le tissu écono­mique tunisien, face au poids des grands groupes familiaux qui trustent les princi­paux secteurs d’activité, et celui de l’État qui, avec 800 000 fonctionnaires en 2016, représente 20 % de la population active.

« En Tunisie, la culture d’entreprise n’est apparue qu’avec les années 2000, regrette Melik Guellaty, membre du bureau exécutif du CJD. Résultat, au moment d’investir, les banques ne regardent pas le potentiel de l’en­treprise, son activité, mais seulement les noms des actionnaires et si l’emprunteur est “ le fils de ”. On ne prête qu’aux riches». En 2015, la Banque mondiale soulignait que seuls 36 % des Tunisiens avaient accès à l’ensemble des services bancaires…

Financement : place au système D

D’ailleurs aucun de nos quatre entre­preneurs n’a fait appel à un établissement bancaire pour se lancer. Pas assez flexible pour Marouan Zbidi, qui a créé sa première entreprise en 2013, à 28 ans : « En Tunisie, il y a trop de détails qu’on ne peut pas maîtriser, comme des retards de raccordement à l’eau ou au gaz par exemple, comme cela s’est passé pour mon restaurant. Résultat, j’ai ouvert avec un an de retard, si j’étais passé par une banque, le remboursement aurait été compliqué».  Sa solution : utiliser les bénéfices générés par son agence de design global, Nokta. Un finance­ment moins risqué mais plus long.

Et certaines opportunités nécessitent un investissement immédiat. Pour moderniser son usine spécialisée dans les sports de glisse, Ali Kouki, comme plus de 20 % de ses homo­logues, s’est appuyé sur un partenaire étran­ger : « Les banques n’ont pas du tout eu envie de me suivre », peste-t-il encore.

Pourtant, les banques y auraient gagné puisque sa société, Meditec, a doublé son chiffre d’affaires depuis 2012. Meditec est une société offshore qui ne vit que par l’exportation, ce qui était déjà le cas avant l’arrivée d’Ali Kouki.

Mais l’entre­preneur de 35 ans a dépoussiéré la société pour épouser l’air du temps. De simples skis, Meditec a élargi sa gamme pour fabriquer des snowboards et des planches de kite-surf au design soigné.

Exporter toujours, mais mieux

Dans un secteur très concurrentiel, l’en­trepreneur de 35 ans, ingénieur en informa­tique de formation, a réussi à pénétrer des marchés comme le Japon ou la Nouvelle- Zélande en modernisant totalement l’outil de production.

Une réussite récompensée par le prix du Meilleur Jeune Dirigeant 2016, remis par la CJD et la fondation allemande Konrad Adenauer. La Tunisie a toujours été axée vers l’exportation, mais l’arrivée de la nouvelle génération de décideurs – qui gèrent 62 % des sociétés totalement exportatrices du pays – révolutionne le concept, en mettant l’accent sur des exportations de produits de qualité et non plus sur des matières premières comme l’huile d’olive ou de faibles valeurs ajoutées comme le textile.

Enfin, ils essaient. L’interdiction de percevoir un virement sur un compte d’une plateforme de paiement en ligne nuit au commerce. Sa levée – toujours annoncée, jamais mise en place – permet­trait à Marouan Zbidi d’ouvrir les créations de Nokta à l’Afrique et à l’Europe.

En 2012, Khaled Azaïez reprend une usine de verrerie, grâce essentiellement à un fonds d’investis­sement, un investisseur franco-tunisien et, dans une moindre mesure, une banque, avec une idée précise en tête : se positionner sur les marchés des produits faits mains et semi-industriels. Il est sûr de la validité de son busi­ness plan et un important client espagnol se montre intéressé.

Pourtant, en 2013, le centre de formation en art du feu ferme ses portes, la société Akam n’a plus de vivier où recru­ter. Fin 2016, Khaled Azaïef tente d’intégrer un centre de formation à son usine, mais il n’arrive pas à trouver l’argent nécessaire. Aujourd’hui, le site est en sous-production : un seul des sept fours fonctionne tandis que des clients espagnols semblent prêts à commander davantage.

Fin de la parenthèse enchantée de 2011

Si le dirigeant n’a pas de mots assez durs contre la frilosité des banques et les freins administratifs, notamment douaniers, il se félicite de la multiplication de concours, de forums, etc., dans lesquels il intervient régulièrement, qui développent un contexte favorable à l’initiative : « Il faut créer des entre­preneurs avant de lancer des entreprises. D’ici deux, trois ans, nous verrons les premiers résul­tats».

En attendant, ces entrepreneurs de la première génération post-révolution conti­nuent de défricher le terrain pour la généra­tion suivante. « À ce stade de ma vie, je ne le referais plus, c’est cinq ans à négocier avec l’ad­ministration. En 2011, 2012, le contexte était plus favorable, l’étau se resserre maintenant que les positions se recristallisent».

Le constat est d’autant plus sérieux qu’il vient d’Amine Chouaïeb, l’un de ces entrepreneurs tuni­siens dont les succès sont érigés en modèle de réussite par le monde politique et écono­mique. La valeur de Chifco, spécialisé dans les objets connectés (IoT), est estimée à un million d’euros.

Malgré les atouts du pays-infrastructure, localisation, éducation, etc. -qu’il reconnaît sans peine, l’entrepreneur de 31 ans évoque « un don de soi » au moment de retracer la genèse de Chifco, «d’autant plus que réussir sur le marché tunisien, c’est bien, mais le marché est trop suiveur et l’innovation technologique n’y est pas assez reconnue ; il faut donc voir ailleurs ». Les exportations repré­sentent 70 % à 80 % du chiffre d’affaires de Chifco.

Les histoires de ces quatre jeunes diri­geants aux parcours différents amènent à une même conclusion : on ne naît pas entre­preneur, on le devient. Croire que créer son entreprise signifie devenir riche est un leurre. « S’il n’y avait que l’argent, je serais expert consultant en Europe avec des congés payés », résume Khaled Azaïez.

Monter son entreprise n’est pas la panacée pour fuir le chômage, passé de 15 % en 2005 à 31 % chez les jeunes diplômés. Former les jeunes au « métier d’en­trepreneur » est l’un des objectifs du CJD. La tâche s’annonce longue : plus de la moitié des créations d’entreprises se terminent par un échec, selon le Centre des jeunes dirigeants d’entreprise.

En mai, Slim Khalbous, ministre de l’Éducation et l’enseignement profession­nel, dénonçait ces jeunes diplômés qui ne rêvaient que d’«un travail de cadre dans la fonction publique pour avoir un salaire fixe ». Et de conclure : « L’esprit d’entreprise, ça se forme dès la maternelle ».

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Written by Mathieu Galtier

Mathieu Galtier est un journaliste indépendant basé en Tunisie depuis juin 2015. Auparavant, il a vécu et travaillé au Soudan et Soudan du Sud (novembre 2010-janvier 2012) où il a couvert la séparation du pays, puis en Libye (juin 2012 – juin 2015) pour suivre la période post-révolution. Il est diplômé de l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ, promotion 2009) et de l'Institut d'Etude politique de Lyon (promotion 2005).

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