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Politique

Tunisie : Les effets pervers d’une dyarchie

Le blues de Béji Caïd Essebsi

Au contraire, à plusieurs moments, le chef du gouvernement a été lâché par sa présumée majorité et s’est trouvé en minorité, parfois alors soutenu par l’opposition, notamment dans la guerre contre les barons de la cor­ruption et de la contrebande qu’il a déclenché en mai dernier.

D’autre part, une grande partie des projets de lois présentés, notamment pour réformer l’économie, ont souvent été combattus par les députés des deux partis majoritaires et n’ont été adoptés qu’après avoir été vidés de toute leur substance, les intérêts partisans ou cor­poratistes (avocats, médecins, juges, etc.) passant souvent avant ceux de l’État et de la nation.

Dans ce système aux contours flous, le chef du gouvernement, qui est censé conduire les affaires de l’État, n’est pas adossé à une majorité franche, mais à une vague coalition de partis, dominée par Nidaa Tounes et Ennahdha, deux formations dont les convergences sont beaucoup moins nombreuses que les divergences. Pis encore : il n’a pas seulement les mains liées par l’Assemblée, passage obligé pour toutes les décisions, mais il n’a pas la légitimité nécessaire pour imposer ses choix et ne peut même pas choisir ses ministres, ni même ses conseillers et les membres de son cabinet, dont les noms lui sont la plupart du temps dic­tés par les partis. On voit donc que la cohérence de l’ensemble en prend un coup et que le rendement du gouver­nement s’en ressent.

Béji Caïd Essebsi, qui s’est souvent plaint des « prérogatives limitées » que lui accorde la Constitution de 2014, se sent de plus en plus à l’étroit dans son rôle de chef de l’État. Et le Président l’exprime désormais ouvertement, en appelant à réformer le système politique qui, selon lui, « bloque le pays ». « Tout le monde s’accorde à dire que le système politique issu de la Constitution actuelle souffre de plusieurs insuffisances. C’est un système qui paralyse pratiquement l’action du gouver­nement. Son caractère hétérogène n’aide pas le gouvernement, n’importe quel gou­vernement, et le pouvoir exécutif en général à accomplir leurs fonctions pour ce qui est de la gestion de l’État et de la réalisation du développement dans une société démo­cratique où sont consacrées la liberté et la dignité », a-t-il déclaré, dans un entre­tien aux journaux Assahafa et La Presse, le 6 septembre 2017. Et le Président d’ajouter : « Nous vivons aujourd’hui en Tunisie dans un régime politique particu­lier où on se soucie de l’indépendance des institutions au point de bloquer le pays et de le paralyser. Dans ce régime, certaines instances indépendantes bénéficient de pré­rogatives exceptionnelles au point de faire fi de l’autorité de l’État et des institutions constitutionnelles. »

Si, à l’instar de certains analystes, on peut voir dans cette sortie de Béji Caïd Essebsi l’expression d’une nostal­gie pour le régime de pouvoir person­nel qui a duré une soixantaine d’années en Tunisie et au sein duquel il avait fait lui-même l’essentiel de sa carrière politique, on ne peut, à la vérité, que souscrire à son appel à une révision de la Constitution et du système politique en vigueur. L’effacement de la fonction présidentielle et la réduction à presque rien des prérogatives du chef de l’État, bien qu’élu au suffrage universel direct, n’a nullement profité au chef de gou­vernement, formellement reconnu seul représentant de l’exécutif, mais dont les pouvoirs demeurent ceux d’un Premier ministre révocable à tout moment.

S’il n’est pas à l’origine des mau­vaises prestations de toutes les équipes gouvernementales qui se sont succédé ces dernières années et n’ont pas réussi à infléchir le cours de la crise que vit le pays et qui fait regretter à beaucoup la fin de la dictature, ce système les justifie en grande partie.

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Written by Ridha

Ridha Kéfi, journaliste indépendant depuis 1982. Reporter puis rédacteur en chef adjoint au quotidien "Le Temps" (Tunisie, 1980-1994), puis rédacteur en chef délégué à l'hebdomadaire "Jeune Afrique" (1994-2006). A fondé et dirigé l'hebdomadaire "L'expression" (Tunisie, 2007-2008), suspendu par le régime de Ben Ali. Depuis 2008, collaborateur du Groupe ICPublications ("Magazine de l'Afrique", "African Business" et "African Banker") et conseiller de la rédaction de la revue trimestrielle "Afkar/Idées" publiée par l'IEMED (Espagne). Fondateur et directeur du journal électronique "Kapitalis" depuis 2010. A été membre de l'Instance nationale de réforme de l'information et de la communication (INRIC, Tunisie, 2011-20013).

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