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Commerce

Togo : Dans les coulisses du marché d’Assigamé

Les commerces du grand marché de Lomé paient le prix d’une crise qui a vu chuter leurs chiffres d’affaires de près de la moitié en six mois. Ils entendent profiter du répit politique observé au Togo, pour se relancer.

Lomé, Max-Savi Carmel

Début mars 2018. Des précipitations inattendues donnent à la ville de Lomé une impression de faux printemps tropical. Une trêve avec la canicule qui embrase la ville. Trêve ? Comme le dialogue politique entre l’opposition et le pouvoir en connaît depuis quelques semaines. Elle est ici imposée par l’intrépidité de chaque camp à s’accrocher à ses positions.

Les vendeuses ne baissent pas les bras et l’activité semble toujours bouillonner. Pourtant, Le grand marché de Lomé devrait patienter, peut-être longtemps, avant de renouer avec la croissance et les bonnes affaires.

L’opposition exige « un retour à la constitution originelle de 1992 », toilettée à plusieurs reprises par la majorité. Le parti au pouvoir préfère « des réformes profondes au retour de l’ancienne Constitution ». Alors que le président du Ghana, Nana-Akuffo Addo, renvoie les deux parties à « une pause de réflexion et de concertation », le grand marché de Lomé, qui affronte une morosité due à la crise, en profite. Pour un répit que les commerçantes notamment souhaitent durable. Car, les Nana Benz et autres vendeurs à la sauvette ont payé le prix d’une crise dont ils espèrent, enfin, l’issue.

Assise au fond de sa boutique, Agnéle force son sourire pour que sa dent en or soit bien visible. Les cheveux longs et en chignon, une magnifique robe bleue en soie à la broderie ostentatoire, les lunettes noires, la septuagénaire est parée de bijoux. En face au milieu de la foule, sous une bâche grise, sa BMW X7 a remplacé la vieille Mercedes dont elle avait hérité de sa défunte mère.

Elle est une vraie Nana Benz, une bourgeoise tropicale qui a besoin de se montrer. « Une Nana benz, ça se voit à l’oeil nu », ironise celle qui a déjà transmis le virus du commerce de pagne à ses trois filles. Entre les années 1970 et 1990, cette caste presque confrérique avait marqué le secteur des tissus de luxe s’est construite une renommée qui résiste au temps.

Leur nom, Nana Benz, elles le doivent à leur passion pour la Mercedes Benz des années 1960. Aujourd’hui, la troisième génération de « Nana » a tronqué ces vielles allemandes contre des véhicules plus modernes, sans rien perdre de leur prestige même si une succession de crises économiques a fragilisé le mythe.

Les affaires sont les affaires

Dans les années 1980, elles étaient les reines du grand marché de Lomé. « Il est arrivé à l’État de nous solliciter pendant la crise de 1992 pour voler économiquement à son secours », révèle-t-elle, un quart de siècle plus tard, avec nostalgie. En quelques heures ce matin, Agnélé a vendu une quarantaine de pièces de tissus. Un record qu’elle explique par la longue morosité. « Nos clients des pays voisins savent que les manifestations se sont arrêtées, ils profitent pour faire le plein », justifie-t-elle sans cesser de tendre la main pour encaisser.

Profitant du répit, le marché de pagne fait la bombance. Ici, tous espèrent qu’opposition et pouvoir trouveront une porte de sortie pour que les affaires continuent de prospérer. Au sud-est du marché, les étalages et boutiques de pagnes s’étendent à perte de vue. La foule peine à avancer, sous un soleil de plomb. Cette forte odeur de sueur n’aura pas raison de l’enthousiasme général.

Comme si craignant que le répit soit de courte durée, chaque « Nana » veut faire la bombance. La plupart des clients viennent de la Côte d’Ivoire, du Bénin, et aussi de plus en plus du Congo. Le marché de Vlisco n’a jamais autant d’affluence depuis le début de l’année, comme un retour providentiel au passé glorieux déjà si lointain des Nana Benz qui ont marqué au-delà des frontières togolaises.

Le grand marché profite du répit

Il est 11 heures. L’heure de pointe au grand marché de Lomé. Assigamé est pris d’assaut avec ce tohu-bohu qui lui est propre. Un mélange de cris stridents, d’appels de vendeurs à la sauvette et des klaxons assourdissants de moto-taxi qui forcent le passage au coeur du plus grand marché du Togo.

Pendant six mois, ce maillon de l’économie togolaise a été mis à genoux par une crise politique qui aura trop duré. « Nous espérons que la trêve va durer pour nous permettre de rattraper le temps perdu », espère Eva, 42 ans, installant son étalage de vêtements féminins devant la cathédrale de Lomé depuis une décennie.

Le tiers de sa clientèle vient des pays voisins et elle craint qu’elle ne se tourne vers le marché rival de Dantokpa au Bénin. « Mes clientes ivoiriennes ne peuvent pas supporter une longue pénurie », regrette Eva qui craint qu’une partie d’entre elles aient opté pour le Bénin. Un peu plus loin, en face de la cathédrale de Lomé, Jeanne installe timidement son étalage. Depuis un mois, cette vendeuse de bijoux de luxe n’a pas mis les pieds ici. « Les fins de semaine sont les moments où je vends le mieux. Entre le mercredi et le samedi, je fais plus de 80 % de mon chiffre d’affaires hebdomadaire », confie-t-elle.

C’est aussi la partie de la semaine où se tiennent les manifestations. Elles ont le plus souvent lieu du jeudi au samedi, ce qui a porté un coup dur à son commerce. Conséquence, elle n’a pas pu rembourser depuis deux mois les échéanciers bancaires sur son dernier prêt. Elle craint déjà de ne plus le renouveler, faute de la confiance de sa banque. Mais dans la zone des accessoires pour femmes notamment des sacs et chaussures en cuir, on préfère profiter du répit plutôt que de se plaindre.

Vers la fin de la crise ?

Présidant l’une des trois petites associations de vendeurs de vendeuses de sacs et chaussures, Kayi Blandine Lawson et serveuses ne baissent pas les bras. « J’ai déjà vendu une trentaine de paires de chaussures en une heure », se félicite leur patronne qui espère faire le plein pour ce premier jour de marché depuis le 19 février, date de démarrage du dialogue. Selon elle, n’ayant pas pu s’acheter « des nouveautés pendant la période des fêtes », de fin d’année, des jeunes filles profitent de la Journée de la femme pour se faire plaisir.

La fin de la crise ne semble pas être pour bientôt. Au cours du mois de mars, l’opposition avait appelé à plusieurs jours de manifestations avant de céder à la pression de Nana Akufo-Addo, médiateur et président du Ghana. Les discussions devraient reprendre dans les prochaines semaines sans qu’aucune issue heureuse ne pointe à l’horizon. Le grand marché de Lomé devrait patienter, peut-être longtemps, avant de renouer avec la croissance et les bonnes affaires.

Une chose est certaine, qu’elles soient d’un camp ou de l’autre, les femmes d’Assigamé, très politisées, veulent que la crise soit rapidement derrière elles. Pour que reprennent les affaires. Au cours du dernier trimestre 2017, les boutiques du grand marché ont dû fermer pendant près de vingt jours.

Un manque à gagner colossal d’autant que le mois de décembre a toujours été celui de bonnes affaires. Les services fiscaux du marché ont perdu plus de 25 % de leurs recettes. Ce qui représente plusieurs milliards de pertes pour le trésor public même si aucun chiffre officiel n’est disponible. Mama Vénavi ne cache pas sa déception. Elle réalise souvent plus de 40 % de ses bénéfices annuels sur la seule période des fêtes de fin d’année, et même si elle soutient les manifestations de l’opposition, elle voudrait que « le marché soit épargné».

Le gouvernement togolais avait annoncé une perte de 1,5 milliard de F.CFA en entrée fiscale pour chaque jour de manifestation. L’Office togolais des recettes, OTR, a perdu l’année dernière 40 % de ses recettes attendues et peine à remonter la pente depuis le début de l’année. La morosité du grand marché a été pour beaucoup. Le gouvernement craint déjà des pertes records pour 2018 alors qu’il espère maintenir à plus de 5 % la croissance économique. Un pari loin d’être gagné. 

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