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Politique

Tieman Hubert Coulibaly, ancien ministre de la Défense du Mali

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Face aux craquements des frontières imposées par l’histoire, le ministre Hubert Tieman Hubert Coulibaly prône un renforcement diplomatique des organisations supranationales. À condition qu’elles entendent les aspirations des peuples africains.

 Propos recueillis, à Bamako, par Bruno Fanucchi

Au Moyen-Orient comme en Afrique, des États s’effondrent ou implosent, minés de l’intérieur par le terrorisme ou des rivalités ethniques… Comment décrypter cette nouvelle réalité ?

Ce phénomène en lui-même est, me semble-t-il, assez lisible et dans l’histoire et dans les dynamiques économiques et sociales à l’oeuvre aujourd’hui au Moyen-Orient. Et celles-ci sont forcément liées à celles qui façonnent actuellement l’espace sahélo-saharien. Au Moyen-Orient, les pays payent l’addition des accords Sykes-Picot de 1916. En Afrique, nous payons l’addition de cette fameuse Conférence organisée par Bismarck à Berlin en 1884-1885, et les choses sont liées.

Nous assistons donc au réveil des frontières mortes ?

Le réveil des frontières que nous croyons mortes ! En Irak, par exemple, n’entrevoit-on pas la création d’un État kurde ? L’inévitable création d’une entité étatique sunnite ? Et d’une autre entité étatique chiite qui aurait partie liée avec l’Iran ?

Trois pays différents, basés sur l’identité, sont envisageables… Sans oublier les influences turques pouvant conduire à la création d’une quatrième entité étatique sur les traces de l’Empire ottoman, sur la destruction duquel s’est construite la logique des accords Sykes-Picot. On peut donc parler de la revanche des frontières qui se manifeste par un repli identitaire et certaines impossibilités de vivre-ensemble.

En Afrique, les frontières issues de la colonisation ne posent-elles pas problème ?

Il est clair qu’à la création de l’OUA, devenue l’Union africaine, nous avons accepté que les frontières issues de la colonisation demeurent intangibles : ce principe, nul ne doit le remettre en cause, ainsi que l’avait défendu à la tribune le premier président malien, Modibo Keïta, en personne.

Il faut donc tirer toutes les conséquences de cette prise de position politique, celle de la sagesse. Et se poser les bonnes questions : peut-on protéger ces frontières en l’absence des moyens nécessaires et peut-être d’arrangements ?

Les Africains, depuis longtemps, ont compris que non. Ces frontières sont trop longues à surveiller et sécuriser. Au Mali, nous avons 1 800 km de frontières avec l’Algérie et 2 400 km avec la Mauritanie !

Nous nous sommes également rendu compte que des communautés étaient à cheval sur deux ou plusieurs frontières, ce qui rendait difficile l’administration territoriale. C’est pourquoi plusieurs chefs d’État, dont l’ancien président malien Alpha Oumar Konaré, ont travaillé sur la question des frontières.

Que penser de ce nouvel ordre du monde ?

Un constat : le monde est aujourd’hui secoué par des convulsions de plus en plus violentes. Pour l’Afrique, il faut ainsi travailler aux ensembles régionaux tels que la Cedeao de manière à adoucir la violence des décisions prises lors de la Conférence de Berlin, en créant des espaces économiques prospères, travailler à ce que la libre circulation des biens et des personnes soient une réalité.

Plus qu’unir les États, nos organisations doivent unir les peuples. Et on y arrivera en leur permettant d’avoir des intérêts communs et convergents sur les plans économique et culturel.

Vous pointez aussi la responsabilité des Américains…

Au Moyen-Orient, une certaine politique a décidé de détruire l’Irak et ce qui s’y passe aujourd’hui en est la conséquence directe. Depuis la première guerre du Golfe en 1991, le monde occidental a une responsabilité dans ce qui se produit sous nos yeux au Moyen-Orient.

L’intervention américaine de 1991 comme celle de 2003 ont fi ni par engendrer Daech, en train d’essaimer à travers le monde, y compris en Afrique de l’Ouest.

La région est un objectif premier pour Daech qui va y lancer des actions pour prendre sa part de terrain et concurrencer AQMI (Al Qaïda au Maghreb islamique), tout en sachant que ces deux organisations peuvent très bien s’allier et opérer demain une unification suprême au nom du djihad. Boko Haram, qui a fait allégeance à Daech, entretient des liens avec AQMI.

Nous payons l’addition non seulement des accords Sykes-Picot, mais des interventions américaines en Irak.

 Les États africains ne vous semblent-ils pas dépassés par des menaces transnationales comme le terrorisme ou les trafics ?

Sans jamais apporter de justification à cette violence aveugle, force est de constater que le terrorisme se nourrit de nombreux prétextes (religieux, économiques, etc.) qui font partie des problèmes que les États n’arrivent pas à prendre en charge en totalité.

Prétextes par exemple de la pauvreté, de l’exclusion, de la marginalisation, de la dureté de la vie moderne et du malheur de ceux qui n’ont pas les moyens, financiers et culturels, de tenir dans toute cette violence.

Le terrorisme s’appuie également sur d’autres complices comme le crime organisé avec le trafic de drogue, de cigarettes, de voitures et, trafic suprême, celui des êtres humains.

Ces pays ne sont-ils pas désarmés face à une réalité qui leur échappe ?

Il est évident qu’un État comme le Mali a été surpris par le niveau de structuration de ces groupes terroristes prenant pour prétexte une « mission religieuse » que personne ne leur reconnaît, car nous étions déjà musulmans quand eux ne l’étaient pas encore dans un paganisme sans nom !

Nous ne sommes pas désarmés, mais avons été surpris. Par les forces qui se sont progressivement installées sur notre territoire depuis le début des années 2000.

Ces gens ont gagné beaucoup d’argent et constitué une force qui menace non seulement notre pays, mais aussi l’Algérie, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Burkina, le Niger… toute la sous-région. Ce n’est pas un hasard. Le nord du Mali, soupçonné d’être riche en ressources, attire et attise toutes les convoitises.

Comment faire face à cette menace ?

S’agissant de la lutte contre le terrorisme, nous travaillons très peu sur la contre-influence pour faire face à cette conquête psychologique et culturelle que l’action des terroristes exerce sur nos populations.

C’est pourquoi nous devons développer de manière urgente des opérations de contre-influence. Face à un discours qui prône la mort et les destructions, il nous faut tenir un discours qui prône l’espoir. Plus on est pauvre, plus on est exposé à cette logique obscurantiste qui détruit l’homme au profit d’individus qui sont de parfaits criminels, mais prennent Dieu pour prétexte.

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