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Politique

Tchad : Un manifeste pour éveiller les citoyens

Une plateforme inédite, composée d’organisations de la société civile, de partis politiques et de personnalités clefs, milite pour la restauration de la République et de la démocratie. L’initiative n’est pas du goût du pouvoir.

N’Djaména, Geoffroy Touroumbaye

Le Mouvement d’éveil citoyen (MECI) va-t-il bousculer la donne politique au Tchad ? Son manifeste, publié le 29 décembre 2016, dresse un réqui­sitoire sans concession du bilan du président Idriss Déby Itno, arrivé au pouvoir le 1er décembre 1990 et réélu pour un cinquième mandat de cinq ans en avril 2016.

« Après plus d’un quart de siècle de règne, le régime qui préside encore à la destinée du Tchad est à bout de souffle. Il a montré son incapacité à gérer le bien commun. » Selon la plateforme, les conséquences de cette gestion sont nom­breuses :

la crise économique, la crise sociale, la généralisation de la pauvreté, l’effondrement du système éducatif et sanitaire, la militarisation croissante de la société et l’absence de libertés indi­viduelles et collectives, qui produisent aujourd’hui des exclus et des sans-droits de plus en plus nombreux.

 Un florilège de personnalités

« L’État n’existe que de nom. Il est détruit méthodiquement par le régime dans toutes ses composantes » et « la subordination des mentalités des citoyens achèvent de mettre en coupe réglée notre pays et expliquent l’incapacité des Tchadiens à se prendre en charge », pour­suit le manifeste.

Parmi les signataires de ce docu­ment, on dénombre des organisations emblématiques, tels l’Union des syndi­cats du Tchad, la plus importante cen­trale du pays, et le puissant Syndicat des enseignants et chercheurs du supérieur (Synecs), mais aussi un florilège de per­sonnalités : des activistes dont Dobian Assingar (représentant de la FIDH en Afrique centrale, mais qui affirme adhérer au MECI « à titre personnel »)…

Intimidations, filatures ou débauchages, le pouvoir ne lésine sur aucune méthode pour casser le mouvement. Fin décembre, au cours d’une réunion avec les chefs des partis de sa mouvance, le président Idriss Déby Itno a même brandi la menace d’interdire les syndicats membres de la plateforme.

….et Mahamat Nour Ibédou (emprisonné en mars 2016 pour avoir voulu organiser des manifesta­tions contre la candidature du Président sortant), des députés, notamment Ngarléjy Yorongar, l’irréductible oppo­sant à Idriss Déby Itno, et Madtoïngué Bénelngar, à l’initiative d’une motion de censure qui avait ébranlé le gouvernement fin 2016 ; on y retrouve également des avocats et des journalistes.

La plateforme réunit surtout des figures de l’opposition dont le chef de file Saleh Kebzabo, arrivé deuxième de la présidentielle du 10 avril 2016, l’ancien Premier ministre Joseph Djimrangar Dadnadji qui avait quitté avec fracas le parti au pouvoir pour rejoindre les rangs de l’opposition, en 2015.

Laoukein Kourayo Médard, le maire de la capitale économique Moundou, ville frondeuse, la seule qui échappe au contrôle du parti au pouvoir ; Mahamat Ahmat Alhabo qui a repris les rênes du Parti pour les libertés et la démocratie (PLD).

Jamais, dans l’histoire du pays, aucun mouvement n’a ratissé aussi large. Tous ses membres veulent rompre, selon leurs déclarations, avec la gestion patri­moniale du pouvoir afin que le peuple tchadien soit le véritable souverain ; réta­blir une vraie République respectueuse de ses valeurs de liberté, d’égalité et de justice ; gérer l’État et la société selon des principes démocratiques et des res­ponsabilités collégiales où chacun devra rendre compte de sa gestion aux citoyens conformément à la Constitution et aux autres lois de la République.

Un « attelage contre nature » ?

« Notre conviction est que le peuple tchadien est encore capable d’un sursaut national pour conjurer le mal qui le ronge et assumer son destin. Ce sursaut passe par le rassemblement de toutes les organisations qui le représentent dans ses aspirations les plus profondes et les plus légitimes. Et cela sans clivage politique, doctrinal, idéologique et religieux », explique Dobian Assingar, porte-parole du Comité d’orientation et de direction du MECI.

Le président d’honneur de la Ligue tchadienne des droits de l’homme est l’une des têtes pensantes de ce mouvement citoyen qui se veut à l’image du « Balai citoyen » au Burkina Faso ou de « Y’en a marre » au Sénégal.

Au sein de la mouvance présidentielle, l’irruption du MECI sur la scène nationale surprend autant qu’elle fait peur. Le porte-parole du Mouvement patriotique du salut (MPS, au pouvoir), Jean-Bernard Padaré, dénonce « un attelage contre nature » et un « mélange des genres ».

Il se dit surpris de constater que « maintenant la société civile fait de l’opposition, fait de la politique », et de voir des avocats et des syndicats se mêler à des partis politiques pour dire « on s’associe pour l’alternance ». De son côté, Mahamat Zen Bada, secrétaire général du MPS, accuse les fondateurs du MECI de chercher à déstabiliser le régime.

Pourtant même « l’autre société civile », comme on désigne à N’Djaména les organisations et associations acquises au pouvoir, monte au créneau. Le coordonnateur de la plateforme « Touche pas à mes acquis », Mahamat Digadimbaye, exprime ses vives récriminations et exhorte le gouvernement à prendre ses responsabilités.

Ce dernier ne se fera pas prier. Le 6 janvier, le ministre de l’Administration du territoire et de la gouvernance locale, Bachar Ali Souleymane, interdit, par un communiqué, les activités du MECI sur tout le territoire.

Il juge « anormal que des personnalités et des organisations dont les champs d’action sont différents, se réunissent pour créer un mouvement dont le mode de lutte reste inavoué ». Dans les rangs du MECI, l’on dénonce « une politique de deux poids deux mesures » et « un abus de pouvoir avéré ».

Épée de Damoclès

 Face à la presse, le 14 janvier, Dobian Assingar ne cache pas sa colère : « L’intervention du ministre de l’Administration du territoire constitue un recul de la démocratie et consolide la terrible dérive constatée depuis la proclamation des résultats de l’élection présidentielle avec l’interdiction opposée aux partis politiques et aux organisations de la société civile de se réunir, de manifester, de tenir des meetings… Alors que des organisations acquises à la cause du régime et le MPS peuvent tenir des réunions et organiser des manifestations sans être inquiétés. C’est injuste !»

L’interdiction ministérielle, insiste l’activiste, est « nulle et de nul effet » et « ni l’ordonnance n° 27 du 28 juillet 1962 portant réglementation des associations, ni la loi n° 17 du 31 décembre 2001 portant statuts de la Fonction publique, prise en ses dispositions relatives à la liberté syndicale, ni la loi n° 19 du 4 août 2009 portant charte des partis politiques, ni aucun code d’éthique et de morale n’interdisent aux citoyens de la République du Tchad de s’unir dans le cadre d’un mouvement citoyen ».

Cette réplique musclée lui vaudra une interpellation, cinq jours plus tard, par la police judiciaire. Pendant plus d’une heure, il a été auditionné par quatre commissaires et un inspecteur de police sur deux griefs : rébellion contre la puissance publique et atteinte à la cohésion nationale. Il sera finalement relâché, mais la menace plane toujours sur les membres du MECI.

Intimidations, filatures ou débauchages, le pouvoir ne lésine sur aucune méthode pour casser le mouvement. Fin décembre, au cours d’une réunion avec les chefs des partis de sa mouvance, le président Idriss Déby Itno a même brandi la menace d’interdire les syndicats membres de la plateforme.

«Le MECI survivra, promet Dobian Assingar. Il est hors de question de se soumettre à une autre dictature au prix de notre vie !».

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Written by Geoffroy Touroumbaye

Geoffroy Touroumbaye est le correspondant du Magazine de l’Afrique au Tchad. Titulaire d’un Master en Droit privé (Université de N’Djaména), il est particulièrement intéressé par les questions politiques, économiques et financières. Rédacteur en chef du bihebdomaire N’Djaména-Hebdo, le premier journal indépendant du Tchad, il collabore également avec les agences de presse chinoise (Xinhua) et allemande (Dpa), et bien d’autres médias.

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