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Art et Culture

Sissoko et Ségal…

En concert dans la capitale malienne pour le lancement de leur second album commun, Musique de nuit, Ballaké Sissoko et Vincent Ségal évoquent avec poésie la ville qui leur a servi de lieu d’enregistrement et de source d’inspiration.

Lorsqu’on ne la connaît pas, la maison de Ballaké Sissoko n’est pas facile à trouver. Mais ses voisins du quartier de N’Tomikorobougou, à Bamako, savent très bien où habite le joueur de kora, dans la réputation n’est plus à faire au Mali, ni dans le monde. On le trouve finalement assis devant chez lui, dans l’une de ses inévitables chaises tressées de fils plastiques, en compagnie de son ami et partenaire Vincent Ségal, violoncelliste français révélé avec M et qui depuis s’est écrit ses propres lettres de noblesse. À l’occasion de la sortie de leur second album commun, Musique de nuit, en septembre 2015, les deux artistes ont tenu à se trouver dans la capitale malienne. Là où il a été conçu. 

Car c’est à Bamako que les deux artistes ont enregistré leur album. La moitié des titres a été créée sur le toit de la maison familiale de Ballaké Sissoko, lors de sessions nocturnes et intimistes. « On jouait entre 1 heure et 3 heures du matin », commence Ballaké Sissoko, qui demande aussitôt à son partenaire de poursuivre l’entretien. Visiblement plus à l’aise avec les cordes de sa kora qu’avec celles de sa propre voix, Ballaké Sissoko préfère laisser la place à son volubile partenaire.

Sans chercher à monopoliser la parole, Vincent Ségal se laisse alors embarquer par ses propres mots. Son imagination poétique travaille, et c’est comme s’il construisait son discours en rêvant à ces moments d’osmose et de création : « Bamako est notre troisième musicien. Sa beauté, c’est cette luminosité, la nuit. Moins importante qu’à Paris, mais ce n’est pas complètement la brousse. On voit plus les étoiles, et on ressent la nuit les vibrations frénétiques de tout ce qui s’est passé dans la journée : les Djakarta, [ces petites motos qui pullulent à Bamako] qui foncent partout, les gens qui sont allés travailler ou chercher des choses, et à qui il manque encore de l’huile ici ou une pièce là-bas, le marché, cette frénésie… On ressent ce qui est resté de cette journée et tout à coup, tout cela se fragmente, s’estompe, et la nuit, le calme revient. Tout le monde dort, les enfants ont été couchés, quelques parents prennent le thé tranquillement dehors, écoutent des trucs, on entend des petits autoradios qui passent la musique du Wassoulou, très loin, des petites rumeurs, la double voix, et puis au loin la sirène du train de marchandises qui part vers le Sénégal… On entend tout cela, et nous deux, nous avons l’impression d’être vraiment tranquilles et quand on commence à jouer un son, il prend une force qu’il n’a pas dans la journée ».

Ce travail n’est pas juste une rencontre entre deux instruments, il témoigne de notre amitié et de notre manière de faire rebondir nos notes sur celles de notre camarade de jeu. Si on prend les spécificités de chacun, il y a toujours quelque chose de merveilleux à prendre !

Parce qu’on ne voit rien, même six ans après Chamber music, Musique de nuit ne marque pas de rupture, de nouveau départ, mais une continuité toute naturelle : « C’est une suite logique, pose le violoncelliste. On a vieilli, les années ont passé, nous avons pris beaucoup de temps ensemble, et à un moment de notre vie on enregistre ce qu’on a fait. » 

Musique, soulagement et sécurité 

« C’est l’avancement de nos idées, précise Ballaké Sissoko. Il faut profiter de cela. Nous n’arrêtons jamais, on cherche toujours, on essaye de développer… » L’incessant bêlement des chèvres qui squattent le pas de la porte familiale n’empêche pas Vincent Ségal de conclure : « C’est un jeu de dialogue, d’apprentissage et de persévérance : chercher une sonorité qui nous plaît et qui est la nôtre, à Ballaké et moi. » Loin des clichés faciles sur la musique métisse ou la rencontre de deux cultures, le violoncelliste préfère parler d’art et d’introspection, de musique et d’individus : « Les musiciens ont une manière de se rencontrer, d’où qu’ils viennent, quelle que soit leur culture. Ils s’évaluent d’une autre manière. Pour nous, ce travail n’est pas juste une ren- contre entre deux instruments, il témoigne de notre amitié et de notre manière de faire rebondir nos notes sur celles de notre camarade de jeu. Si on prend les spécifi cités de chacun, il y a toujours quelque chose de merveilleux à prendre ! »

Du contexte politique, ils ne veulent pas vraiment en parler. La musique de Ballaké Sissoko et Vincent Ségal n’est pas militante. Mais, par nature, elle est conçue comme une invitation à la paix, un contre-point à la violence terroriste qui frappe le Mali : « Ici je me sens en paix avec Ballaké, explique Vincent Ségal. Si un bourreau nous entendait jouer, j’espère qu’il arrêterait parce que la musique fait du bien. » « Je fais quelque chose qui sort de mon coeur, poursuit Ballaké Sissoko sur le ton de la confidence, donc je voulais parta-ger cela en tant qu’être humain. Je fais de la musique, elle me soulage, donc j’essaie de faire partager ce soulagement à d’autres personnes. » Les deux artistes étaient en concert à Bamako, début septembre. Mais de tournée malienne, il n’en est pas ques-tion, en raison du risque sécuritaire. « Ce serait bien de ne pas rester qu’à Bamako et d’aller dans les autres villes, regrette Ballaké Sissoko, mais ça n’est pas pour tout de suite. Avec cette situation, on ne peut pas se hasarder… il faut attendre».

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Written by Le Magazine de L'Afrique

Présent dans tout le continent, ce magazine traite de sujets qui sont au coeur de l’actualité africaine. Avec des articles de fond, des commentaires, des débats et des analyses, il présente un point de vue africain sur des sujets politiques, économiques, historiques, culturels etc ...

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