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Société

Sénégal : La DER(nière) carte pour l’emploi

À moins d’un an de la présidentielle de 2019, Macky Sall, qui avait promis de créer 500 000 emplois durant son mandat, abat une dernière carte avec la DER (Délégation à l’entrepreunariat rapide des femmes et des jeunes).

Dakar, Seydou Ka

Où en est Macky Sall avec sa promesse de créer 500 000 emplois durant son mandat – qui prend fin en février 2019 ? Selon son ministre conseiller, Mor Ngom, il n’en est pas loin puisque le gouvernement a créé plus de 336 000 emplois depuis 2012. Un bilan louable, mais insuffisant, au vu de la croissance démographique.

D’après les chiffres officiels, la capacité d’offre de l’économie sénégalaise est évaluée à 20 000 emplois par an, alors que le marché de l’emploi enregistre 200 000 demandes chaque année, soit un écart de 180 000 emplois à combler. Sur la base de sondages, de recensement des demandes annuelles nouvelles et des créations d’emplois dans le public, le privé et l’informel, l’ancien ministre et coordonnateur adjoint du M23 (un collectif de partis politiques et d’organisations de la société civile), Doudou Sarr, comptabilise 4 325 000 chômeurs au Sénégal en février 2018, contre 4 150 000 il y a un an.

Il s’agit là de ceux qui ont 18 ans révolus et qui ont pour activité principale de chercher un emploi du matin au soir. Auteur d’un avant-projet de plan d’urgence emploi remis au président de la République, Doudou Sarr voit là le risque « d’une bombe à déclenchement incontrôlé ». En effet, même si le discours est largement focalisé sur le chômage des jeunes, ces plus de 4,5 millions de chômeurs sont « de toutes les générations », explique Doudou Sarr, qui évoque 900 000 seniors.

Une féminisation du chômage

Selon lui, le Sénégal se caractérise par « une féminisation et une ruralisation » du chômage. « Les échecs de l’exode rural sont conservés dans la mémoire des familles, ce qui fait que de plus en plus de jeunes issus du monde rural vont directement à l’étranger sans même passer par la ville. » Toutefois, en dépit des fortes attentes, il est incontestable que le gouvernement «se bat ». Mieux, ce dernier a créé ou a fait créer « beaucoup plus » d’emplois qu’il n’en a annoncés, estime Doudou Sarr. Une «timidité » dans les chiffres qui s’expliquerait par le fait que le gouvernement a peur que l’opposition ne conteste ses chiffres. « Si on fait le cumul des financements, jamais un gouvernement n’a autant fait pour la création d’emplois que le gouvernement actuel. »

Cependant, les résultats sont, pour le moins, mitigés, compte tenu de la forte croissance démographique. Pour résoudre le problème, l’État a multiplié les initiatives ces dernières années, notamment dans l’agriculture considérée comme « le seul secteur capable de résoudre le problème du chômage ».

On peut citer l’Agence nationale d’insertion et de développement agricole (ANIDA) qui a permis de créer 17 000 emplois depuis 2008, ou encore le programme de Domaines agricoles communautaires. Mais il se pose « un problème d’efficacité », pointe Doudou Sarr. D’après les chiffres de l’ANIDA, là où le Sénégal crée un emploi sénégalo-sénégalais, les Israéliens créent le même emploi cinq à sept fois moins cher. Une inefficacité qui s’explique par le fait que les financements ne vont pas directement aux bénéficiaires, c’est-à-dire aux Sénégalais qualifiés, expérimentés, qui n’ont pas d’emploi.

DER, comme dernière carte

Conscient que la présidentielle de 2019 se jouera (peut-être) sur ce thème, Macky Sall a décidé d’abattre une dernière carte en créant la Délégation à l’entrepreunariat rapide des femmes et des jeunes (DER/FJ), un programme doté d’une ligne de crédit de 30 milliards de F.CFA (45,7 millions d’euros) et, comme son nom l’indique, est exclusivement dédiée aux femmes et aux jeunes, en leur octroyant des Bourses à l’entrepreneuriat rapide (BER) selon des modalités assouplies.

Grâce à une mobilisation accrue de l’entreprise, c’est finalement 25 000 jeunes, au lieu des 10 000 initialement prévus, que nous préparons, sur une période trois ans, à intégrer le marché de travail

Annoncé depuis septembre 2017, ce projet est entré dans sa phase active depuis le 1er avril. Définissant les contours de ce projet, Macky Sall a expliqué, lors de son discours à l’occasion de la fête d’Indépendance, le 4 avril, que la DER a été créée pour soutenir les initiatives d’entrepreunariat et d’auto-emploi des jeunes et des femmes, en répondant aux exigences de transparence, de diligence et d’efficacité.

« À chaque talent, à chaque projet viable, l’État veut donner une chance de succès », promet-il. Dans sa phase pilote, la DER financera le secteur de la pêche à hauteur de 2 milliards de F.CFA. Et suivant les conclusions du ptrmirt Forum du numérique, 1 milliard de F.CFA sera alloué aux jeunes promoteurs de start-up, « dont les multiples applications ouvrent de nouvelles activités génératrices de revenus ».

S’attaquer aux chaînes de causalité

Enfin, en partenariat avec une association de femmes investisseuses, la DER mobilisera 500 millions de F.CFA en appui à des projets spécifiques aux femmes. Ces efforts de création d’activités génératrices de revenus en faveur des jeunes et des femmes s’ajoutent à ceux déjà engagés par la phase pilote du projet Formation-école-entreprise, lancé le 6 mars dernier.

« Grâce à une mobilisation accrue de l’entreprise, c’est finalement 25 000 jeunes, au lieu des 10 000 initialement prévus, que nous préparons, sur une période trois ans, à intégrer le marché de travail », se félicite le président Sall. Mais pour Doudou Sarr, il est impossible d’inverser la courbe du chômage si on ne s’attaque pas aux chaînes de causalité. « Lorsque vous neutralisez les prix des hydrocarbures dans notre balance commerciale, vous vous rendrez compte que 45 % des importations sont constituées de produits agricoles et agroalimentaires, 45 % de produits à caractères industriels et énergétiques, les 10 % restants de produits médicaux et paramédicaux. ».

Ce qui lui fait dire que le Sénégal « exporte » de l’emploi pour 1 250 milliards F.CFA (1,91 milliard d’euros), ce qui représente plusieurs millions d’heures de travail qui auraient dû bénéficier aux centaines de milliers d’ouvriers seniors qualifiés et de dizaines de milliers d’ingénieurs cadres et techniciens. Finalement, « nous sommes en présence d’un marché solvable en croissance durable, suivant la tendance démographique, alors qu’il s’agit d’un domaine maîtrisable par des compétences locales du niveau élémentaire au niveau le plus sophistiqué », déplore Doudou Sarr. Tout un paradoxe. 

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