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Politique

Sénégal : La démocratie, selon Mamadou Diallo

Entre Macky Sall et l’opposition, les rapports se durcissent. Le président du Mouvement Tekki, Lamine Mamadou Diallo, nous livre ses analyses, ne ménageant pas ses critiques contre le pouvoir.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche

La démocratie sénégalaise est-elle apaisée, aux contre-pouvoirs efficaces ?

Si vous comparez notre situation avec ce qui se passe dans des pays voisins tels que la Guinée-Bissau, la Guinée ou le Mali, vous pouvez évidemment tirer cette conclusion rapide que la démocratie sénégalaise se porte bien mieux. Il faut avoir présent à l’esprit l’histoire de la vie politique au Sénégal : on y vote depuis plus de deux siècles ! Les partis politiques et les compétitions électorales font partie de notre histoire.

Mamadou Diallo, président du Mouvement Tekki : Les fondements de la démocratie sont menacés

Bien évidemment, il a fallu des conquêtes progressives pour arriver à de véritables alternances politiques, au profit d’un parti d’opposition, telles que nous en avons connu en 2000 et en 2012.

En tant que député et membre de l’opposition, comment jouez-vous votre rôle d’opposant au pouvoir actuel ? On a parfois le sentiment que l’opposition est dans une logique d’agitation sonore, de politique politicienne…

Je ne partage pas cet avis. Nous considérons que les fondements de notre démocratie sont menacés par le président Macky Sall. Il est arrivé au pouvoir avec le soutien de factions importantes du Mouvement Démocratique, en promettant de réduire, en 2012, la durée de son mandat présidentiel de sept à cinq ans.

Cette promesse a été réitérée à maintes reprises, au Sénégal, en France, à Addis-Abeba, aux États-Unis… Mais cet engagement a ensuite été renié, ce qui a entraîné une crise de confiance dans la population sénégalaise, d’autant que Macky Sall a profité de cette situation pour faire adopter aux forceps – par un référendum précipité –, une nouvelle Constitution.

Plus grave encore, il a décidé de changer la carte électorale, les cartes d’identité et les cartes d’électeurs, ce qui a conduit, en juillet dernier, aux élections législatives les plus catastrophiques de l’histoire du Sénégal. Près de 2,5 millions de Sénégalais n’ont pas pu voter ! Dès lors, le contentieux est bien réel et chacun est fondé à craindre une dérive autochratique.

Ce discours ne relève-t-il pas d’une forme de procès d’intention ?

Non, car les faits sont là, à commencer par la manipulation de la justice, qui est systématiquement organisée dans le but de liquider les adversaires politiques. L’exemple le plus criant est cette fameuse Cour de lutte contre l’enrichissement illicite, qui était en sommeil du temps de la présidence d’Abou Diouf et que Mack Sall a réveillée en prétextant une prétendue reddition des comptes, mais dont on s’aperçoit qu’elle constitue en réalité un instrument de chantage sur les adversaires politiques. Seul Karim Wade a été condamné… Tous les autres suspects s’en sont tirés, par la négociation ou d’une autre manière.

Cette radicalisation des comportements, pour ne pas dire cette hystérisation, ne joue-t-elle pas contre la démocratie sénégalaise ?

Bien sûr ! Dès lors que 2,5 millions d’électeurs n’ont pas pu voter, et que dans certaines zones, les deux tiers des bureaux de vote n’ont pas pu fonctionner du fait de l’adminis­tration, nous nous trouvons face à une situation d’une extrême gravité. Nous avons dénoncé cette mascarade électorale, dont nous ne voulons pas voir la répétition lors de l’élection présidentielle de 2019.

Quelles sont vos contre-propositions ?

En ce qui concerne les fondamentaux de notre démocratie, nous savons ce qu’il faut faire. Nous avons connu une crise de même nature en 1992, pour la résolution de laquelle nous avions installé une commission arbitrale qui a permis au pouvoir et à l’opposition de dialoguer. Aujourd’hui, nous demandons d’abord que des cartes d’électeur soient délivrées à tous les Sénégalais et qu’un audit de tout le processus électoral soit réalisé.

Mais quel est votre projet de société, votre vision ?

Notre mouvement s’appelle Tekki, ce qui signifie « Être utile ». L’alternative politique que nous proposons est claire : nous pensons que le Sénégal doit être la locomotive économique et politique de notre sous-région, dans une perspective d’intégration. Il n’est pas possible aujourd’hui d’envisager le développement du Sénégal sans entraîner avec nous la Gambie et les deux Guinée. La Casamance, qui est comme « piégée » par ces deux pays, constitue un levier important pour le Sénégal.

Sur le plan politique, le présiden­tialisme absolu hérité de l’ère Senghor, à mon avis, a fait son temps. Nous devons rééquilibrer les institutions, notamment renforcer l’Assemblée nationale qui ne doit pas être, comme semble le considérer Macky Sall, une annexe de la Présidence de la république.

La réhabilitation de l’Assemblée nationale passe par une réforme du mode de scrutin qui doit permettre une plus grande représentativité des députés de telle sorte qu’ils puissent voter les lois en toute connaissance de cause et non pas seulement parce que le Président le leur demande… Il faut également que le chef de l’État cesse d’être le chef du Conseil supérieur de la magistrature afin qu’il ne puisse plus, comme il le fait aujourd’hui, contraindre les magistrats à faire ce qu’il veut ! Nous devons refonder nos institutions, de telle sorte que demain, l’exploitation du pétrole et du gaz ne signifie plus « la malédiction » des matières premières.

L’opposition ne demeure-t-elle pas dans une sorte de ministère de la parole ?

Non, nous ne sommes pas un ministère de la parole. Lors du processus électoral de juillet 2017, l’opposition a montré sa force. Nous sommes majoritaires et le parti de Macky Sall est minoritaire. Ensuite, nous manifesterons notre opposition sur le terrain. Pour ce qui est de l’économie sénégalaise, elle bénéficie aujourd’hui d’une conjonction. 

D’abord en raison des investissements colossaux de la Chine qui sont réalisés partout en Afrique, dans le domaine des infrastructures, et dont tout le continent bénéficie.

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