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Tunisie : Samir Majoul, président de l’UTICA

Une voix qui détonne Samir Majoul est depuis janvier le président du syndicat patronal tunisien, l’UTICA. Il a été élu sur une ligne libérale plébiscitée par les dirigeants. L’histoire de la Tunisie le rappelle à la réalité.

Tunis, Mathieu Galtier

Comment succéder à un Prix Nobel de la paix ? En remportant le prix Nobel d’économie ! C’est ce qu’aime répondre Samir Majoul depuis le 17 janvier, date à laquelle il a été élu à la tête de l’UTICA (Union tunisienne des industries, du commerce et de l’artisanat), principal syndicat patronal de Tunisie, à la place de Ouided Bouchamaoui.

Une boutade qui en dit long sur le dirigeant de 63 ans : sens de la repartie, volonté de faire primer l’économie sur le politique, légère pique à sa prédécesseure. Moins de six mois après sa nomination, l’ancien patron de la puissante fédération des industries agroalimentaires cisèle peu à peu sa stature d’homme d’action déterminé. Son élection, une demi-surprise, renforce cette image.

Pour son premier déplacement, Samir Majoul s’était rendu dans des entreprises de textiles. Un choix symbolique, car en 2017, la fédération du secteur s’est éloignée de l’UTICA après la signature avec l’UGTT d’accords sectoriels jugés trop généreux envers les employés.

Coup de tonnerre ce 16 janvier, veille du 16e Congrès national de l’UTICA. La présidente annonce qu’elle ne se représentera pas. Pour la première fois, l’organisation, co-lauréate du prix Nobel de la paix 2015 – avec le syndicat des travailleurs UGTT, la Ligue des droits de l’homme et l’Ordre des avocats –, aura le droit à une véritable campagne électorale, bien que de quelques heures. Les candidats sont quatre : Samir Majoul, Khalil Ghariani, Hamadi Kooli et Hichem Elloumi.

Ce dernier est le favori. Il est à la tête de Coficab, un des leadersmondiaux du câble automobile et il appartient à une famille influente politiquement avec une soeur, Selma, ministre du Tourisme, et un frère, Faouzi, cadre au sein du parti présidentiel, Nidaa Tounes. Finalement, juste avant le vote, Hichem Elloumi renonce. Sa proximité politique l’aurait desservi au moment où l’Utica cherchait à se démarquer du gouvernement porteur d’un projet de loi de Finance critiqué.

L’UGTT dans la ligne de mire

Samir Majoul a habilement joué la carte de l’indépendance syndicale mais aussi de sa proximité avec les fédérations sectorielles et les représentations régionales pour se faire élire. Après la révolution, l’UTICA, qui venait de réaliser son aggiornamento avec un nouveau statut, a choisi Ouided Bouchamaoui, une figure consensuelle mais sans expérience de la machine, au contraire de son successeur.

En chef d’entreprise, Samir Majoul connaît tout le spectre du secteur privé, du petit agriculteur à l’industriel ; de la région agricole de l’intérieur du pays aux zones d’activités de la côte. Samir Majoul, dont l’oncle a été le premier vice-président de l’organisation, s’est frotté à tous les échelons : président de chambre syndicale nationale, président de fédération, membre du conseil national de transition de l’Utica, vice-président sous Bouchamaoui. « La victoire de Majoul, c’est une promesse d’une nouvelle gouvernance forte et libérale », se réjouissait, peu après l’élection, une jeune cheffe d’entreprise ravie de tourner la page Bouchamaoui, jugée trop diplomate avec l’UGTT.

Taper sur la centrale syndicale des travailleurs, c’est en effet la stratégie de Samir Majoul. L’UGTT prévient : privatiser les entreprises publiques est une ligne rouge. « Je suis daltonien, je ne vois pas les lignes rouges. » La réponse cinglante de Samir Majoul en février dans une émission de radio populaire en a fait un héros des libéraux. « Il apporte une voix nouvelle qui fait du bien dans la situation de crise que nous traversons. Samir Majoul veut faire de l’UTICA un syndicat qui propose, qui innove », se réjouit Marouen Falfel, député de Machrou Tounes, parti d’opposition.

Depuis le début de l’année, Samir Majoul joue les hérauts d’une Tunisie bloquée par la sclérose étatique. Ses propositions phares : autoriser les comptes en devises pour tout Tunisien, changer la monnaie faciale pour remettre dans le circuit bancaire les billets du marché informel sans demander de compte aux clients, mettre fin aux « sociétés d’environnement et de pisciculture ».

Ces dernières sont en général des coquilles vides créées par des grandes compagnies pétrolières ou minières subventionnées par l’État pour acheter la paix sociale dans les régions et fournir un salaire aux jeunes chômeurs. « Samir Majoul est le symbole d’une réelle alternance au sein de l’UTICA. Il explique que la croissance doit reposer sur la productivité et l’investissement alors que Bouchamaoui était encore dans une optique d’économie de rente », analyse Radhouane Erguez, spécialiste de l’économie au think tank de politiques publiques Joussour.

D’ailleurs, l’industriel mentionne l’ancien Premier ministre Hédi Nouira parmi ses mentors. Durant les années 1970, le « Guizot tunisien », comme l’a surnommé un intellectuel tunisien, met fin à l’expérience socialisante et pan-arabe pour se tourner résolument vers le libéralisme et les privatisations.

Productivité vs Rente

Pour son premier déplacement, Samir Majoul s’était rendu dans des entreprises de textiles. Un choix symbolique, car en 2017, la fédération du secteur s’est éloignée de l’UTICA après la signature avec l’UGTT d’accords sectoriels jugés trop généreux envers les employés. « Notre vocation est de représenter tous les secteurs, Majoul travaille plus de 14 heures par jour à cela, nous renforçons les liens de communication en ce sens », assure Slim Ghorbel, membre du bureau exécutif de l’UTICA, qui assure toutefois que ce virage avait déjà commencé sous la précédente direction, renouvelée de moitié en février.

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Written by Mathieu Galtier

Mathieu Galtier est un journaliste indépendant basé en Tunisie depuis juin 2015. Auparavant, il a vécu et travaillé au Soudan et Soudan du Sud (novembre 2010-janvier 2012) où il a couvert la séparation du pays, puis en Libye (juin 2012 – juin 2015) pour suivre la période post-révolution. Il est diplômé de l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ, promotion 2009) et de l'Institut d'Etude politique de Lyon (promotion 2005).

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