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African Banker

Rémy Rioux (AFD) : « A l’heure du tout Afrique »

L’Agence française de développement est en pleine transformation. Rémy Rioux, qui entre dans sa troisième année à sa tête, explique ses choix stratégiques.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche

Vous présidez l’International Development Finance Club. Comment comptez-vous renforcer les synergies entre chaque banque de développement qui le compose ?

L’International Development Finance Club, que je préside depuis octobre 2017, est le réseau unique des 23 plus grandes banques de développement nationales à vocation internatio­nale. Il incarne le nouveau monde puisque trois quarts de ses membres viennent du Sud. Il pèse plus de 3 500 milliards de dollars d’actifs et réalise plus de 800 milliards $ de financements annuels. C’est le troisième pilier du financement du développe­ment, le plus puissant financièrement, aux côtés du Système des Nations unies et des banques multilatérales de développement. Avec la capacité unique de mobiliser en profondeur nos pays pour le développement et l’action internationale.

Nous avons identifié plus de 500 nouveaux projets que nous allons mettre en oeuvre pour plus de 7 milliards d’euros lors des cinq prochaines années. L’objectif est clair : atteindre directement les populations.

Depuis sa création en 2011, le Club a orienté ses premières activités autour du climat et du développement urbain durable. Nous multiplions aussi les liens entre nos membres et les projets en cofinancement.

Mon objectif est double pour les prochaines années. D’une part, offrir encore plus de services à nos membres pour renforcer nos coopérations, préparer ensemble plus de projets et faciliter l’accès aux financements internationaux. D’autre part, je veux que la voix des banques de développement soit mieux entendue dans les débats internationaux sur le financement du développe­ment et que notre Club reçoive plus fortement les orientations de la communauté internationale.

Et bien sûr, aller beaucoup plus loin sur le climat. En 2016, nous avons collectivement contribué à hauteur de 160 milliards $ à la lutte contre le changement climatique, un montant en hausse significative depuis la COP21. Les banques multilatérales y ont consacré, selon la même méthodologie, 30 milliards $. Il faut aller beaucoup plus loin tous ensemble. C’est l’urgence !

Vous achevez votre deuxième année à la tête de l’AFD. Dans ce cadre, où en êtes-vous de la mise en oeuvre du « Tout Afrique », qui est un changement de modèle de pensée dans l’approche du continent ?

« Tout Afrique », notre nouveau mot d’ordre, exprime une évidence. Si l’on cessait, dans nos têtes et dans nos organisations, de couper l’Afrique en deux, entre Afrique de Nord d’un côté et Afrique subsaharienne de l’autre, que verrait-on ? Si l’on sortait d’une vision duale du continent, quelles réalités, quelles diversités et quelles dynamiques verrions-nous apparaître ?

Il faut décentrer notre regard porté sur le continent. Pour prendre toute sa mesure, d’abord : qui sait que l’Afrique pèse aujourd’hui autant, économiquement et démographiquement, que l’Inde ? « Tout Afrique », c’est aussi voir que le Sahel est au

centre de la carte, au centre du continent. Le Sahara n’a jamais été un désert. C’est une mer que traversent les échanges et bien des menaces, hélas, aujourd’hui. « Tout Afrique », c’est voir les régions et les dynamiques africaines culturelles, économiques, linguistiques. Migratoires également – les migrations intra-africaines sont plus importantes que celles entre l’Afrique et l’Europe.

L’AFD veut être la première institution non-africaine à voir l’Afrique comme les Africains eux-mêmes, avec ambition et avec respect. « Tout Afrique », c’est au fond sortir définitive­ment d’une vision héritée de l’époque coloniale. Le président Emmanuel Macron, l’a dit avec force dans son discours de Ouagadougou, fin novembre 2017. Car le développement, c’est aussi une question de représentations de la carte terrestre à la carte mentale.

« Tout Afrique », enfin, c’est la nouvelle stratégie de l’AFD avec des engagements financiers en nette augmentation. Nous les avons accrus de 15 % en 2017 pour atteindre 5,2 milliards d’euros, soit 50 % de nos financements de l’année. Et nous allons continuer ! C’est notre grande priorité.

Avec l’augmentation des moyens financiers de l’AFD, comment comptez-vous rebattre les cartes pour transformer cette maison et lui donner les moyens de la souplesse et de l’agilité ?

L’AFD est le bras armé de l’État. Sous l’impulsion du gouvernement et notamment du ministre des Affaires étran­gères Jean-Yves Le Drian, la politique de développement est fortement relancée. Le comité interministériel pour la Coopé­ration internationale et le développement, du 8 février dernier, nous a donné un mandat clair et exigeant, avec des moyens accrus. Il a fixé cinq priorités pour la politique de dévelop­pement : la stabilité internationale, le climat, l’éducation, l’égalité entre les femmes et les hommes, et la santé.

L’AFD gérera des moyens en dons supplémentaires très significatifs, avec 1 milliard d’euros dès 2019, pour contribuer fortement à l’atteinte de la cible de 0,55 % de notre revenu national consacré au développement en 2022. La priorité sera donnée au canal bilatéral, qui bénéficiera de deux tiers des moyens budgétaires supplémentaires, et un tiers pour l’aide multilatérale. Notre mandat sectoriel et géographique s’élargit : insertion régionale des Outremers, adaptation au changement climatique dans le Pacifique, Albanie, etc.

Et puis, nous allons constituer un groupe puissant et cohérent avec, en plus de notre filiale Proparco dédiée au secteur privé, l’entrée dans le groupe AFD d’Expertise France, l’agence française d’expertise technique internationale. Nous disposerons ainsi dans le même groupe de l’ensemble des instruments de notre aide bilatérale : les dons, les prêts, les fonds propres, les garanties, la recherche, le secteur privé et l’expertise. Charge à nous, vous avez raison d’insister sur ce point, de les utiliser de la façon la plus agile et efficace, au service des populations que nous souhaitons accompagner dans leurs trajectoires de développement durable.

L’AFD est la plus ancienne institution de développement – créée il y a 77 ans, en 1941 par le général de Gaulle à Londres – mais notre ambition est d’être l’agence de développement la plus jeune et la plus innovante.

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