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African Business

Relance de la filière textile

Le Sénégal fait le pari de la transformation du coton, une filière en pleine renaissance. Il lui faut d’abord soutenir les filatures, puis les premières étapes vers un produit fini, organiser les partenariats et les financements.

Par Djamila Colleu , envoyée spéciale à Dakar

A la plus bel le époque de l’industrie textile au Sénégal, le pays comptait plus d’une dizaine d’usines de transfor­mation ; filatures, tissages, tricotages et ennoblissement valori­saient le savoir-faire ancestral.

Subissant de plein fouet la crise sectorielle mondiale, les filatures ont progressivement toutes fermé dès le milieu des années 1980, Sotiba, Sosefil, Sotexka, Cosetex… Dernière en date : la Cotonnière du Cap-Vert, spécialisée dans la transformation des déchets de coton brut pour en faire des serpillières.

Les tentatives de reprise des filatures par diffé­rents opérateurs, français, libanais, sénégalais ou indiens, ont échoué en dépit des plans de moratoire, de suppressions d’emplois, de la renon­ciation de l’État à ses créances.

Souvent, après un nouveau départ, au coup par coup, la succession d’arrêts et de reprises, les filatures ont fermé. Pour certains observa­teurs, le commerce de la friperie et l’importation des invendus a désorganisé le secteur du textile et de l’habillement, au Sénégal et en Afrique de l’Ouest.

Un déclin historique constaté dans l’ensemble de l’espace Uemoa : sur 46 usines de filature fonction­nelles, une dizaine sont en état de marche aujourd’hui avec des phases de fermetures et de réouvertures. À peine 2 % de la fibre de coton produite est transformée localement.

Le Sénégal s’inscrit dans une dynamique qui vise à modifier structurellement son économie.

Pourtant, « le Sénégal détient un avantage comparatif incontestable en ce qui concerne la confection », souligne Bachir Diop, directeur général de la Société de dévelop­pement des fibres textiles. À la tête de la Sodefitex – l’entreprise a fêté ses 40 ans en 2014 – Bachir Diop est un maillon essentiel de relance de la filière textile, une industrie longue et complexe où le coton est en haut de la chaîne.

La société, dans la sphère publique jusqu’en 2003, est devenue une entreprise à participation publique minoritaire (46,3 %), sous le contrôle du français Geocoton.

À terme, l’État devrait céder 20 % aux agriculteurs producteurs de coton et 10 % aux salariés, se maintenant au capital à hauteur de 10 %. « Le principe est toujours acquis, mais il nest pas encore effectif. Toutes les filières coton­nières ont été en difficulté durant la décennie 2000. Nous sommes les fournisseurs de lindustrie textile. Nous produisons le coton fibre à partir du coton graine, un coton de qualité mondialement réputé.

Nous sommes en agriculture contractuelle avec des dizaines de milliers dagri­culteurs », explique Bachir Diop qui ne peut que constater cette réalité : « Nous sommes obligés dexporter 100 % de la production sénégalaise de coton alors que dans le passé 7,5 % de la production était transformée localement».

Une fibre de qualité supérieure

Pourtant, plus de 40 ans après son introduction, la culture du coton au Sénégal est une réussite. Si la récolte cotonnière sénégalaise a toujours été modeste, de l’ordre de 35 000 tonnes, comparée à des pays comme le Mali ou le Burkina Faso, d’environ 540 000 tonnes, le Sénégal produit un coton reconnu de haute qualité, un coton pluvial, récolté à la main, ce qui lui conserve toute son authen­ticité et sa pureté.

Sa fibre se situe dans la catégorie supérieure des fibres moyennes-longues. Sur les 35 000 tonnes de coton graine en 2014, le rendement de 42 % permet de parvenir à 14 000 tonnes de fibre, qui devenues matière première s’échangent sur les marchés mondiaux… ou sont trans­formées localement.

Sur les marchés mondiaux, l’Afrique ne se bat pas avec les mêmes armes et subit le jeu de fixation du prix mondial de la fibre. C’est tout le paradoxe du coton et l’enjeu de la transformation locale.

Bachir Diop estime que les freins à l’industrie textile tiennent au coût de l’énergie au Sénégal. « Si lon parvient à baisser significativement le coût, grâce aux énergies renouve­lables, les choses se posent différem­ment. »

De plus, l’industrie doit faire face aux problèmes de formation et de ressources humaines. « Investir dans les machines et former le personnel est une nécessité, car le secteur fait face à une concurrence féroce », notamment celle venue de Chine. D’autre part, l’industrie, très capitalistique, néces­site un solide soutien financier.

Lorsque la Sodefitex a été priva­tisée, l’État a inscrit dans le pacte d’actionnaires que la satisfaction des besoins de l’industrie textile natio­nale était une priorité. « Si elle na pas été suivie à l’époque, aujourdhui cest le cas avec la Nouvelle société textile sénégalaise (NSTS), installée à Thiès, avec laquelle un contrat est signé pour fournir 1 000 tonnes de fibre de coton. En 2015, 300 tonnes ont été livrées. »

Engagée dans la dynamique du Plan Sénégal émergent, la Sodefitex développe une stratégie de diversifi­cation agro-industrielle, notamment céréalière et rizicole. De nouvelles opportunités économiques pour produire maïs, mil, riz qui s’appuient sur sa contractualisation avec les agriculteurs locaux.

Renouveau de la NSTS

En juin 2015, après plus de 14 années de fermeture, la réouver­ture de la NSTS représente un nouvel espoir de compléter la chaîne textile. Fleuron national dans les années 1970, la filature, dirigée par Ibrahima Macodou Fall, cristallise tous les espoirs pour la reprise de l’acti­vité.

Pendant longtemps, la NSTS a produit du voile de coton, de l’écru, de la toile à beurre exportée en Suisse.

Avec une centaine d’employés, une modernisation de l’outil de produc­tion via l’acquisition de nouvelles machines, l’ambition est de pouvoir répondre à la demande nationale et à l’export, notamment en direction du Maroc et de l’Europe.

À plus long terme, la direction envisage de créer 450 emplois, se fixant un objectif de 20 milliards de F.CFA de chiffre d’affaires. Une reprise soutenue financièrement, à hauteur de 600 millions de F.CFA, par la jeune banque des PME, la Banque natio­nale de développement économique (BNDE).

L’institution serait sur le point d’accompagner le redémarrage d’une autre filature. Car le pari de la relance de la NSTS, au-delà du seul impact direct sur l’entreprise, induit un cercle vertueux et crée des émules.

L’initiative White Gold for Life

Quand les intérêts des uns rejoignent ceux des autres, l’indus­trie peut s’inscrire dans une stratégie gagnant-gagnant. C’est le pari de Teranga Gold Corp. qui exploite une mine d’or à Sabodola, au Sénégal oriental. En mars 2015, la filiale Sabodala Gold Operations (SGO) a signé une convention avec la Sodefitex pour promouvoir la relance de l’agri­culture dans la région de Kédougou.

Le minier soutient ainsi la campagne agricole 2015-2016 à travers le finance­ment d’un fonds de garantie auprès de la Caisse nationale de Crédit Agricole du Sénégal (CNCAS), finançant l’acquisition de petit matériel agricole et l’attri­bution aux agriculteurs d’une prime par kilogramme de coton produit.

Marième Diawara Thiaw, en charge de la coordination du projet en interne, précise la démarche de soutien à la chaîne de valeur textile : « Teranga Gold Corporation veut appuyer la chaîne de valeur textile, depuis la cotonculture, en passant par l’égrenage, la filature, la teinture, et la confection. Nous voulons mettre en synergie tous les acteurs réunis au sein du comité de pilotage de linitia­tive White Gold for Life, une instance au sein de laquelle toutes les orien­tations sont définies de manières concertée et consensuelle. »

Dans la région de Kédougou, la zone la plus propice à la culture du coton, et la seule où l’on produit du coton équitable, les rendements sont de près de 1 100 tonnes par hectares. « En aval, nous avons un secteur confection très développé. »

Les responsables de l’usine textile Domitexka de Kahone travaillent à la remise en état des machines des sections filature et tissage de l’usine. Ce qui nécessite un financement bancaire que l’entreprise est en train de boucler avec la BNDE et le Fongip (Fonds de garantie des investisse­ments prioritaires).

Une fois le finan­cement acquis et les machines en état de marche, la phase test conçue pour durer six mois permettra de produire des sacs de collecte de coton et toiles d’emballage des balles de coton pour la Sodefitex, et du fil écru et merce­risé pour Aïssa Dione Tissus.

« Notre ambition est multiple. Il sagit de motiver les cotonculteurs de la région de Kédougou à produire plus de coton et dautres spéculations (mais, riz, sorgho, etc.) pour leur permettre non seulement daccroître leurs revenus grâce à lagriculture, mais également dassurer leur sécurité alimentaire».

L’objectif est également d’offrir aux populations une alternative viable à l’orpaillage par une source durable et saine de revenus. « En contribuant à la création demplois et de richesses au Sénégal, nous espérons disposer à lavenir de tenues de travail pour nos 1 100 employés, confectionnées intégra­lement au Sénégal à partir du coton 100 % sénégalais. »

Un enjeu fondamental

Autre initiative qui pourrait porter ses fruits à plus long terme, la décision d’ouvrir 15 % de la commande publique de l’État à la production nationale, un Made in Sénégal que l’on retrouve­rait dans les administrations du pays, bureaux, une volonté de soutenir la fabrication locale et l’artisanat, un des plus grands pourvoyeurs d’emplois au Sénégal.

Un projet ambitieux qui table sur le préalable de la formation, de l’accompagnement et du finan­cement pour permettre à des entre­prises de petite taille, souvent dans le secteur informel, d’accéder aux offres publiques.

En redessinant la chaîne de valeur par des interventions en amont sur la production et la transforma­tion, le Sénégal s’inscrit dans une dynamique d’autant plus impor­tante qu’elle participe à l’ambition du pays de modifier structurelle­ment son économie encore princi­palement exportatrice de produits bruts.

Un enjeu fondamental dans un pays où le potentiel de la création textile revêt de multiples formes, matières, couleurs, techniques.

Reste à s’engager sur le vaste chantier de la revalorisation des métiers d’arti­sanat et du savoir-faire, l’apprentis­sage des jeunes, la création de filières de formation. Le défi de recréer une filière pour s’ouvrir vers de nouvelles perspectives de développement.

 

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Written by Djamila Colleu

Djamila Colleu est correspondante des magazines African Business, Le Magazine de l’Afrique et African Banker au Sénégal. Diplômée en Sciences-Economiques et en Sciences-Politiques, elle a une expertise d’une vingtaine d’années dans le domaine des politiques publiques, notamment en matière d’aménagement du territoire et de politiques urbaines, qu’elle a exercé auprès de l’Etat français, de l’Union européenne et d’organisations internationales. Du Sénégal où elle est installée depuis quelques années, elle s’est particulièrement intéressée à l’ensemble de l’Afrique de l’ouest et aux problématiques de développement.

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