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RD Congo : Au-delà des effets d’annonce

Les autorités de la RD Congo ont promis de lutter plus efficacement contre la corruption. Les institutions existent et quelques têtes sont tombées. Pourtant, le problème reste entier lorsque le coeur du pouvoir est atteint.

Par J.J Arthur Malu-Malu

La RD Congo occupe la peu enviable 156e place (sur 176) dans le classement 2016 établi par l’ONG Transparency International qui mesure la percep­tion de la corruption dans le monde.

Luzolo Bambi, le conseiller spécial du président Joseph Kabila chargé de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption, le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, a adressé une correspondance au procureur général de la République, Flory Kabange, assortie d’une liste de personnes soupçonnées de pratiques répréhensibles : corruption, concussion, malversation financière, détournement de fonds publics, fraude fiscale ou douanière, etc.

Bref, des pratiques qui nuisent à l’image du pays et font perdre, selon les estimations de Luzolo Bambi, « entre 10 et 15 milliards de dollars » chaque année au Trésor public. Le conseiller du Président recommande au procureur d’ouvrir une enquête sur ces suspects.

Si cette liste a été gardée secrète, la prési­dence a toutefois précisé qu’elle incluait quelques hauts fonctionnaires de l’État, des dirigeants d’entreprises publiques ainsi que des hommes d’affaires nationaux et étrangers.

« Ce document a été finalisé à l’issue d’une enquête de plusieurs mois. Les enquêteurs disposent de preuves irréfutables du pillage des biens de l’État et d’enrichissement illicite. Les personnes visées bénéficient, bien sûr, de la présomption d’innocence ; mais les éléments recueillis contre elles sont bien étayés », précise un conseiller à la présidence.

Cependant, l’initiative a été accueil­lie avec scepticisme dans certains milieux. « C’est un coup d’épée dans l’eau. Ceux qui prétendent lutter contre la corruption sont les mêmes qui l’entretiennent. On ne peut pas à la fois être juge et partie », considère, dubitatif, un analyste politique qui a été, dans une autre vie, conseiller à la Primature.

Flory Kabange est la cible de critiques de ceux qui considèrent, à tort ou à raison, qu’il se montre réticent à prendre des initiatives susceptibles de contrarier les principales figures de la majorité présidentielle. Ce procureur, qui s’exprime quand il estime que les circonstances l’exigent, n’est pas connu pour son indépen­dance assumée vis-à-vis de l’équipe au pouvoir, dans un pays où les juges sont généralement considérés comme malléables.

Des proches du président cités

Osera-t-il renverser la table s’il n’est pas soutenu en Haut lieu ? A-t-il reçu des assu­rances des hauts responsables de la majo­rité présidentielle qui ne figureraient pas parmi les suspects ? Serait-il sacrifié s’il se hasardait à aller trop loin dans ses investi­gations ? Autant de questions qui donnent lieu à toutes sortes de conjectures. Dans le contexte congolais, lutter contre la corrup­tion est synonyme de s’attaquer aux intérêts des clans qui ont pris pied dans des pans entiers de l’économie nationale.

Des proches du chef de l’État ont été soupçonnés de pratiques illégales, mais il n’y a eu ni débat au Parlement ni ouverture d’une enquête judiciaire. Dans un rapport publié en mars 2017, l’ONG britannique écrit : « De 2013 à 2016, Katanga Mining, société cotée à la Bourse de Toronto et détenue majoritaire­ment par Glencore, a payé des pas-de-porte et d’autres versements d’un total de plus de 75 millions $ à la société Africa Horizons Investment Limited, détenue par Dan Gertler et enregistrée dans les îles Caïmans. »

Global Witness souligne que ces paiements auraient dû être effectués à la Gécamines, l’en­treprise minière propriété de l’État congolais. Fait du hasard? Dan Gertler, ami du président Joseph Kabila, a bâti sa fortune en RD Congo où il s’est rendu en 1997, après la chute du maréchal Mobutu. Le jeune milliardaire israé­lien a gardé ses entrées au palais présidentiel après l’assassinat de Laurent Désiré Kabila et l’arrivée de Joseph Kabila, qui a succédé à son père à la tête de l’État. Surnommé « le roi de l’offshore », Dan Gertler, cité dans le scan­dale des « Panama Papers », est suspecté de ne payer qu’un minimum d’impôts en RDC et de transférer le gros de ses gains dans des paradis fiscaux, grâce à des montages financiers d’une étourdissante complexité.

Au fil des années, il a diversifié ses activités en RDC et acquis des concessions minières, souvent dans l’opacité. Le nom de Jaynet Kabila, soeur du président et députée très active dans l’industrie minière, est également apparu dans ce scandale. D’autres proches du Président ont été associés à l’affaire des passeports biométriques. L’acquisition de ce précieux document, l’un des plus chers au monde (195 $), relève du parcours du combattant et nécessite souvent un versement de pots-de-vin à des fonctionnaires. L’État congolais n’encaisse qu’une faible partie de la recette qui, pour l’essentiel, atterrit sur le compte d’une société offshore détenue par des habitués du palais présidentiel.

Entreprises publiques mal gérées

La réforme des entreprises publiques ne semble pas avoir porté ses fruits. Ici et là des employés alignent des mois d’arriérés de salaires. Le malaise gagne du terrain dans ces entreprises où les conditions de travail se sont globalement dégradées.

Anatole Kikwa, ex-numéro un de l’Office de gestion du fret multimodal (Ogefrem), est soupçonné d’avoir laissé un « trou » de quelques millions de dollars dans les caisses de la société. Pourtant, jusqu’ici, aucune enquête n’a été ouverte pour faire toute la lumière sur cette affaire. Anatole Kikwa est un cadre du Parti du peuple pour la reconstruction et la démo­cratie (PPRD), le parti du président Joseph Kabila. La campagne menée sur les réseaux sociaux contre lui pour pousser la justice à se pencher sur ce dossier n’a rien donné. Anatole Kikwa a néanmoins été limogé en juillet, en compagnie d’autres dirigeants d’entreprises publiques, mais les juges tardent à l’entendre.

Ce n’est pas la première fois que le cabinet du président tape du poing sur la table : il y a deux ans, il avait dénoncé « la corruption endé­mique » qui avait entraîné une « paupérisation de la population ». Il avait même créé une adresse e-mail à laquelle le public était censé lui écrire pour signaler des cas de détournements publics et de corruption. Rien n’indique toutefois que les choses aient changé depuis lors.

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Written by African Business

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