Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

African Business

Paul Kagamé : « Comment diriger nos pays africains »

En cette période d’incertitudes politiques et économiques, le président du Rwanda, Paul Kagamé,expose sa vision de l’Afrique de demain.

Entretien avec Omar Ben Yedder

Aux États-Unis et en Europe, nous assistons à une montée de la xénophobie, des partis nationalistes. Où cela va-t-il nous conduire?

J’aimerais savoir où nous allons… Mais certaines choses que nous observons aujourd’hui ne sont pas nouvelles.

Beaucoup d’entre nous sont victimes de préjugés et de toutes sortes d’injustices depuis longtemps. Mais on nous disait que c’était de notre faute, la faute des Africains. Ces sociétés « avancées » nous indiquaient comment diriger notre pays comme si tout ce qu’elles faisaient était parfait. Ces démocraties soi-disant « libérales » s’imaginaient que tout se passait bien chez elles.

Je suis agréablement surpris de voir où nous en sommes arrivés en peu de temps après ce qui s’est passé en 1994. Nous n’en sommes pas encore là où nous voulons. Il nous reste beaucoup de chemin à parcourir, mais nous avons progressé plus que je ne l’aurais cru, compte tenu de tous les défis que nous avons dû relever.

Ces pays sont venus nous faire la leçon et nous dire quelles initiatives prendre. Ils supposaient qu’il fallait appliquer tout ce que l’on trouve dans les livres sur la démocratie libérale… indépendamment des sentiments, de la culture et de l’histoire des gens ordinaires et de nos pays.

Aujourd’hui, leurs peuples leur reprochent d’avoir prêché leurs idées partout dans le monde et de les avoir oubliées chez eux.

Ils ont choisi leurs dirigeants pour qu’ils résolvent leurs problèmes mais ces dirigeants sont convaincus soit que les peuples n’ont pas de problèmes, soit qu’ils ont déjà réglé leurs problèmes ! En bref, les peuples reprochent à leurs dirigeants d’utiliser leur argent pour aller résoudre les problèmes des autres mais pas les leurs.

C’est une bonne chose, en réalité, que l’establishment occidental soit contesté et doive remettre en cause ses méthodes de gouvernement et ses priorités.

En Afrique, nous avons toujours été plus proches du peuple et nous comprenons les difficultés, les craintes et les espoirs des gens. Les dirigeants s’efforcent de définir les politiques, les systèmes et les modes de gouvernance adaptés à nos peuples et à notre environnement.

Là où cela a été réalisé, comme au Rwanda, le système fonctionne bien car il a été conçu au niveau local, et non par des gens à Washington qui n’ont jamais mis les pieds en Afrique !

Quand nos méthodes n’étaient pas conformes aux théories occidentales sur la démocratie et le développement, les Occidentaux affirmaient que nous avions choisi la mauvaise voie, car ils ne pouvaient, eux, avoir tort. Aujourd’hui, ils devront se montrer plus humbles avant de se précipiter pour nous conseiller.

Les problèmes auxquels vous faites allusion – l’intolérance, la recherche de boucs émissaires, les discours exacerbant la peur et la haine, le nationalisme étroit et les mensonges – sont des problèmes auxquels nous sommes confrontés en Afrique depuis très longtemps. Sans parler du poison social et politique que répandent en Afrique les puissances étrangères dans leur quête de domination.

Nous n’oublierons jamais que c’est ce mois-ci, en avril, que le génocide a commencé dans mon pays, il y a 27 ans. Lors de cette période horrible, les mêmes méthodes que celles que l’on voit réapparaître aujourd’hui ont été utilisées : déformer la réalité, instaurer un climat de peur, chercher des boucs émissaires, exacerber ce qu’il y a de plus mauvais dans l’homme.

Nous avons bâti un monument en l’honneur des victimes afin de ne jamais oublier que nous devons demeurer vigilants. Il est facile de prêter attention à ces courants dangereux pour des gains politiques à court terme, mais cela peut avoir des conséquences désastreuses.

Nous sommes convaincus que le peuple américain ne baissera pas la garde et que Donald Trump, qui adopte déjà une attitude plus présidentielle, changera ses habitudes car il n’échappe pas à tout contrôle.

Ce n’est donc pas une question de race, d’ethnie ou de niveau de développement. Ce qui s’est produit en Afrique peut aussi se produire ailleurs. Nous exhortons les Américains et les Européens, en particulier ceux de l’extrême-droite, à prendre quelques minutes pour réfléchir à ce qui s’est passé au Rwanda il y a 27 ans quand la haine a remplacé l’amour, la compréhension, la tolérance et la compassion. 

Croyez-moi, les gains politiques n’en valent pas la peine. Tirez des leçons de notre expérience – et de l’Holocauste en Europe – et faites tout ce que vous pouvez pour éviter que cela ne se reproduise de nouveau.

Le plus grand danger, c’est que des hommes politiques africains étroits d’esprit reprennent les discours de haine et de division de l’extrême-droite en Occident pour en tirer un avantage politique. Cela serait un désastre, au moment où nos dirigeants affichent plus de maturité qu’auparavant.

Craignez-vous que le nouveau Président américain alloue à la Défense les fonds jusque-là réservés à l’aide humanitaire et que les États-Unis adoptent une politique plus protectionniste ?

Je crois qu’il n’y aura pas de diminution de l’aide humanitaire américaine. L’aide humanitaire est indéniablement très importante car elle permet de résoudre les problèmes immédiats. Elle devrait toujours être disponible parce qu’elle sauve des vies.

Ce qui m’inquiète le plus, c’est de savoir si l’aide, dans sa forme actuelle, atteint vraiment ses objectifs. Contribue-t-elle au développement de nos pays ou n’est-elle qu’un mécanisme utilisé pour dessiner le paysage politique des pays bénéficiaires selon les désirs des bailleurs de fonds, et non suivant nos besoins ?

L’autre question importante est celle de l’utilisation que font les pays bénéficiaires de l’aide. Si elle va à des pays comme le nôtre pour nous aider à devenir autonomes, c’est une bonne chose. Mais si elle accroît la dépendance, c’est un inconvénient.

L’aide doit être attribuée dans un esprit de coopération en vue d’atteindre un objectif qui profite à tous. Les donateurs ne doivent pas imposer leurs conditions.

Rate this article

Author Thumbnail
Written by African Business

Fort de son succès, ce magazine est une référence pour les femmes et les hommes d’affaires en Afrique. Il permet aux décideurs d’avoir une approche concrète du marché et de saisir de nombreuses opportunités à travers le continent africain. African Business est respecté et reconnu pour son intégrité éditoriale et sa contribution au développement de l’Afrique. Tous les secteurs de l’économie sont couverts par des journalistes renommés. Les numéros annuels sur les “200 Premières banques” et les ‘‘250 Premières entreprises’’ sont devenus de réels outils de travail et des indicateurs du climat des affaires en Afrique. Chaque année, les Trophées d’African Business récompensent la réussite des entrepreneurs et des les entreprises les plus performantes du continent.

Related Posts

Recevez nos Newsletter

Si vous souhaitez recevoir par mail une information pertinente, crédible et incontournable, inscrivez-vous à notre newsletter.

Aidez-nous à améliorer notre contenu