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African Business

Pascal Lamy, délégué à l’Exposition universelle

Pour Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, l’Afrique a toute sa place dans la mondialisation des échanges. Elle doit capitaliser sur la créativité de ses entrepreneurs et sa population afin de réussir son saut technologique.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche

Pourquoi prendre la tête de cette mission Exposition universelle France 2025 ? Comment considérez-vous votre rôle ? 

L’histoire commence en 2014, avec la publication de mon livre, Quand la France s’éveillera (Odile Jacob), dans lequel j’essayais d’analyser le malaise de la France avec la globalisation, d’expliquer pourquoi le problème est sérieux et comment on peut essayer de le traiter.

J’ai écrit cet ouvrage quand j’ai récupéré ma liberté de parole, après avoir été pendant 40 ans au service d’institutions nationales, européennes et internationales. Puis l’ancien Premier ministre, Manuel Valls, m’a proposé la mission de délégué interministériel pour la préparation de l’Exposition universelle de 2025. Il considérait que cette mission serait une sorte de mode d’emploi des idées que j’expose dans mon livre. 

J’ai accepté parce que je pense que cette mission est, effectivement, une manière possible, sinon de réconcilier, du moins de redynamiser mon pays qui a tendance à la nostalgie, qui a un peu trop tendance aussi à considérer que le monde ne va pas du tout ! 

Je ne dis pas qu’il va très bien, mais il ne faut pas non plus tout noircir. En outre, et cela rejoint cette première raison pour laquelle je l’ai acceptée, il y a une grande tradition française de l’Exposition universelle – notamment depuis le XIXe siècle : 1889, la Tour Eiffel, 1900, le Grand Palais, le pont Alexandre III – à travers laquelle la France témoigne d’une ambition, d’une image et d’une notoriété universelles, de très loin supérieures à son pourcentage de population ou de PNB. 

Enfin, l’événement est aussi un moyen de regarder vers l’avenir, et de regarder le monde d’une manière positive – on n’invite pas des gens qu’on déteste ! – afin de mettre l’accent sur deux des grands maux français : le premier étant que nous regardons vers le passé et non pas vers l’avenir. Or, une Exposition universelle, c’est le progrès, la science, c’est la culture, etc. Le deuxième mal tient dans cette forme de détestation du monde, qui nous est très particulière et qui correspond d’ailleurs, cela n’est pas surprenant, à notre pessimisme fondamental. 

La France est, sur cette planète, le pays qui déteste le plus le monde d’aujourd’hui, et comme par hasard, c’est aussi le pays le plus pessimiste. Il faut essayer de combattre ces deux travers qui pèsent très lourdement dans l’esprit public, et je pense que cette mission qui m’est confiée peut y aider, car il s’agit d’une entreprise qui transcende les clivages politiques. 

Quel bilan tirez-vous de vos années passées à la tête de l’OMC ? Vous avez été en charge de questions majeures pour la planète, notamment pour tout ce qui touche à l’économie de marché… 

Comme je le dis souvent, j’ai eu la chance de passer par trois états de la gouvernance : l’état « solide », qui est celui de la République française, que j’ai servie pendant dix ans ; l’état « liquide », qui est l’Europe, que j’ai servie pendant 15 ans ; et l’état « gazeux », qui est le système international, que j’ai servi pendant une dizaine d’années.

À chaque étape, j’ai été amené à élargir mon angle. L’OMC, c’est toute la planète vue à 360° ! J’y ai été élu après avoir été commissaire européen au Commerce, fonctions dans lesquelles je m’étais déjà beaucoup occupé des questions d’échanges internationaux. J’ai pu être ainsi aux avant-postes de ce qu’on appelle la globalisation, dont le bilan, si l’on schématise, présente des effets extrêmement positifs – la réduction de la pauvreté – mais, c’est vrai aussi, des effets négatifs : l’augmentation des inégalités. 

Ce n’est pas rien, l’OMC… C’est un monstre aux yeux de certains, une structure qu’on comprend mal… 

Pas tant que vous le dites ! C’est une organisation internationale qui a pour objectif la régulation de l’échange commercial international. Mais elle demeure une « petite » chose : l’OMC, c’est 750 pioupious ! Dont plus de la moitié – 400 personnes – qui ne s’occupent que du back-office et de l’organisation des réunions. Au final, la « masse cervicale » de l’OMC, ce sont 350 cadres…

Quel bilan tirez-vous de votre action ? L’OMC est en crise, elle se heurte à des difficultés pour conclure le cycle des négociations… 

Je ne partage pas ce point de vue pessimiste. Je dirais, au contraire que, paradoxalement, l’OMC est victime de son succès. En effet, ce qui caractérise l’OMC, c’est que c’est une des très rares organisations de régulation des échanges mondiaux dont les disciplines sont contraignantes.

Et c’est précisément de ces contraintes qu’elle tire sa grande force, car leur non-respect peut-être présenté devant un tribunal, celui de l’OMC, qui peut trancher sur le point de savoir qui a tort ou raison, et dire ce qu’il faut faire.

C’est une très grande force ! Mais, en revanche, ces règles contraignantes peuvent aussi constituer une faiblesse, car il est beaucoup plus difficile de changer ces règles, de les améliorer, de les étendre, que si on était « dans le mou ». L’OMC, c’est du dur, c’est de la gouvernance en dur. Nous ne sommes pas comme à l’Assemblée générale de l’ONU où l’on négocie les termes d’une résolution dont les conséquences seront éventuellement examinées 30 ans après… 

Avez-vous un exemple concret d’une décision de l’OMC ayant transformé une réalité de manière utile pour tout le monde ? 

Le principe de base, c’est que l’ouverture des échanges est bonne pour l’emploi, la croissance et le développement. D’une manière générale, les pays qui ont ouvert leurs échanges ont fait mieux en termes de croissance et de développement que les pays qui ne l’ont pas fait.

Il faut, bien sûr, nuancer. L’ouverture des échanges n’est pas bénéfique tout le temps, partout et de la même façon. Il y a des cas où elle l’est beaucoup, et d’autres où elle l’est moins. Si les efficiences produites ne sont pas toujours bien réparties, cela n’est pas dû à un problème de l’OMC, c’est un problème de chacun des pays.

Mais, au final, le GATT puis l’OMC, ont réussi à accompagner une période d’ouverture des échanges qui a été extrêmement favorable à la croissance mondiale et au développement. Et ceci continue, sans recul, y compris durant la crise de 2008. 

Pouvez-vous néanmoins vous autoriser une autocritique sur ces années OMC ? 

Évidemment, tout n’est pas parfait. D’autant que le directeur général de l’OMC n’est pas l’homme qui décide du Commerce, contrairement à un ministre ou un commissaire européen. J’ai essayé de faire en sorte qu’une collectivité décide.

C’est ce que j’appelle la différence entre le solide, le liquide, et le gazeux. Dans le solide, c’est vous qui décidez. Dans le gazeux, vous avez des molécules qui se promènent, des gens qui ne sont pas toujours d’accord entre eux, mais qu’il faut réunir pour parler de sujets sérieux. Le directeur général de l’OMC est un chef d’orchestre. Et je n’ai pas toujours su éviter les fausses notes ! 

Mais l’OMC, c’est aussi et surtout le coeur de cette mondialisation que nous vivons aujourd’hui, et dont on a l’impression qu’elle touche les limites d’un système… 

Je ne partage pas ce sentiment. D’abord, parce que la mondialisation n’est rien d’autre qu’une des formes du capitalisme, une des incarnations historiques d’un système qui s’appelle le capitalisme de marché, dont on connaît à la fois les effets d’efficience et la capacité à réduire la pauvreté – et c’est un avantage majeur – mais dont on sait aussi qu’ils se font au prix de processus de destructions et de créations que Ricardo et Schumpeter ont parfaitement théorisé à l’époque : cela marche parce que c’est pénible, et c’est pénible parce que cela marche. 

Ces derniers temps, ce processus de globalisation s’est accéléré, s’est renforcé, grâce aux technologies, et notamment de l’impact des technologies sur la réduction des distances, pour aboutir à la situation que nous connaissons aujourd’hui.

Auparavant, les effets de répartition passaient derrière les effets de création. Tout le monde admet que, globalement, c’est un jeu à somme positive. Le problème, c’est il n’y a pas de politique globale. 

Vous considérez que nous ne sommes pas dans une crise systémique ? 

Non. Ou plutôt, je considère que la phase actuelle de globalisation se ralentit sur le plan technique. Ce pour un certain nombre de raisons, notamment parce que la grande période d’expansion des chaînes de production, la multilocalisation des processus de production se ralentit.

Elle ne revient pas en arrière, elle va moins vite. Mais je ne constate pas de crise de la globalisation qui soit autre chose qu’une crise du capitalisme, dont nous savons qu’il est en crise permanente ! Simplement, jusqu’à présent, il a réussi à se réinventer. Nous avons très bien, grâce à Karl Marx, pourquoi le capitalisme pose des problèmes sociaux. Cela n’est pas nouveau ! 

Mais on voit par exemple que la croissance ne crée plus d’emplois, ou presque. La machine inégalitaire devient explosive… 

Ne caricaturons pas ! Il est vrai que dans cette phase actuelle d’expansion du capitalisme, les gagnants gagnent plus et les perdants perdent plus. Le problème de la répartition des gains d’efficience venant du capitalisme et de la globalisation est plus aigu qu’il ne l’était il y a 20 ans, précisément par l’effet combiné de la technologie et de l’ouverture des échanges – mais nous ne remédierons pas à ces effets par la fermeture des échanges.

Le problème se pose en termes de politique sociale, de consensus au niveau politique adéquat et au niveau local : combien faut-il d’impôts, combien faut-il de Sécurité sociale ? L’éducation et la santé doivent-elles être financées par le public ou par le privé ? Ce sont des questions sociales lourdes qui, au fond, ne sont pas très différentes de celles que nous avons connues depuis le XIXe siècle. 

Certes, mais il y a un antagonisme entre le local et le global. Aujourd’hui, certains peuples refusent cette réalité… 

Je ne partage pas non plus ce sentiment. Il y a 7 milliards d’humains sur cette planète, sur lesquels, au maximum, 500 millions ont un problème avec la globalisation. Regardez les sondages… 

Donc, pour vous, c’est totalement positif… 

Je ne dis pas que c’est totalement positif. Si vous reprenez mon audition au Parlement européen quand j’ai passé mon examen de commissaire en 1999, vous verrez que j’ai toujours dit que la globalisation a des côtés positifs et des côtés négatifs.

Je le redis dans Quand la France s’éveillera. Je n’ai jamais été un apôtre de la globalisation heureuse ! Mais je regarde le monde d’aujourd’hui : oui, il y a une partie de la classe moyenne dans le monde occidental qui a un problème avec la globalisation. 

Une partie, seulement ! Sur 300 millions d’Américains, il y en a la moitié, au maximum, qui a un problème avec la globalisation. Sur 500 millions d’Européens, 200 millions sont peut-être dans ce cas également. Et c’est tout ! Des pays comme le Kenya, le Sénégal, le Vietnam, ou même le Brésil ou l’Afrique du Sud n’ont pas de problèmes avec la globalisation.

Il faut regarder le monde tel qu’il est ! Cette phase de mondialisation du capitalisme que nous connaissons aujourd’hui présente des effets très positifs – qu’il faut « empocher », si vous me permettez l’expression – et des effets négatifs qu’il faut essayer d’éviter, de maîtriser. Mais idéologiquement, et pour des raisons morales, je donne priorité à la réduction de la pauvreté sur la réduction des inégalités, qui vient ensuite. 

Je ne dis pas qu’il n’y a pas un problème de répartition, mais si l’on a une conscience de la justice sociale, il faut tout de même reconnaître que la capacité de ce système à réduire la pauvreté est très positive. 

Quels sont les correctifs à apporter à ce système, concrètement ? 

Les forces progressistes ne doivent pas se contenter de l’état des choses tel qu’il est. Sinon, elles seraient conservatrices ! Avant toute chose, les dispositifs de gouvernance mondiale doivent être améliorés. C’est un énorme chantier qui doit impliquer davantage de gens.

La régulation de la vie internationale, l’organisation de la cité globale ne doit plus relever que des seuls États nations souverains, mais aussi des ONG, des entreprises multinationales qui jouent un rôle international aussi important que les États, et aussi, des villes : aujourd’hui, la planète compte 50 villes de plus de 20 millions d’habitants. Leurs maires ont beaucoup plus de pouvoir que la moitié des membres de l’Assemblée générale des Nations unies ! 

De quelle manière cette nouvelle multipolarité, avec notamment l’émergence de la Chine et d’autres pays, change la donne ? 

De manière fondamentale ! C’est pourquoi je publie Où va le monde ?, un livre corédigé avec la meilleure géopolitologue française, Nicole Gnesotto. 

Nous avons précisément réfléchi sur cette question de savoir comment s’articulent nos deux disciplines dans le monde actuel. Ma coauteure considère que la géopolitique l’a toujours emporté et l’emportera toujours. 

Pour ma part, j’estime que la géo-économie finira par produire ses effets de pacification, même si ce qui s’est passé au cours des cinq dernières années ne va pas forcément dans ce sens. Le monde est en train de connaître deux profondes mutations.

La première est liée à la technologie (technologies de l’information, l’intelligence artificielle, les robots, les nanotechnologies), un changement d’une incroyable puissance qui bouleverse complètement les modes de faire, les moeurs, les sociétés, les métiers.

La deuxième est liée à ce que Jean-Michel Severino a appelé « la grande transformation » : le monde compte aujourd’hui deux milliards de personnes qui appartiennent à la classe moyenne, pour la plupart en Occident.

En 2030, elles seront quatre milliards : deux milliards de plus, un en Asie, et un qui se partagera entre l’Afrique et l’Amérique latine. Nous assistons à un basculement du monde qui a été occidental pendant une vingtaine de siècles – notamment pour des raisons politiques – parce que la Chine, pendant quatre siècles, avait décidé de se fermer et de se retirer du monde. En 1979, Deng Xiaoping a décidé qu’il était temps de mettre fin à cette gigantesque bévue. 

Sur quel softpower ce monde va-t-il s’appuyer ? Quelles seront ses sources ? L’expertise, le savoir-faire de l’Occident ? 

Nous devons resserrer la coopération internationale pour surmonter le souverainisme et le nationalisme, tout en sachant que ce monde doit rester divers parce que les identités y sont diverses. Les économistes, les sociologues, les philosophes ont amplement démontré que la globalisation ne veut pas dire l’uniformité.

On ne porte pas un jean de la même manière à Saïgon ou à Sao-Paulo ! On ne mange pas un McDo à Shangaï ou à Cape Town de la même manière ! C’est toujours le même nom, McDo, mais les gens qui y vont, les raisons pour lesquelles ils y vont, ce qu’ils font quand ils y vont, sont différents. 

Le monde doit rester divers, mais a besoin en même temps de davantage de convergences sur certaines grandes questions. Cela pose des problèmes très lourds : jusqu’à présent nous avions pu vivre dans des systèmes de valeurs qui étaient cloisonnés – ça ne dérangeait pas trop – mais ce moment-là prend fin.

Nous allons devoir accepter des convergences de valeurs sur des questions éthiquement essentielles : la vie, la mort… À partir du moment où nous commençons à « transformer les humains en machines et les machines en humains » (Yuval Noah Harari : Homo Deus : A Brief History of Tomorrow), nous entrons sur des territoires éthiques qui vont poser des problèmes redoutables.

Les bouddhistes, les chrétiens, les musulmans et les athées devront se mettre sérieusement autour de la table, ce qu’ils n’avaient pas eu à faire vraiment jusqu’à présent. 

Et dans ce jeu, l’Afrique va-t-elle pouvoir trouver sa place ? 

Elle devra trouver sa place ! C’est la grande inconnue du monde dans 20 ans. Dans notre livre, nous évoquons cette question : en 2050, l’Afrique comptera 2 milliards d’habitants, sur les 8 ou 9 milliards que comptera la planète. L’Afrique deviendra la grande question du XXIe siècle. 

Chacun sait que ces quatre ou cinq dernières décennies, l’Afrique a du mal à se transformer… 

C’est une question qui, effectivement, est indissociable de celle du développement et qui va se poser avec de plus en plus d’acuité au fur et à mesure que la croissance démographique augmentera.

Dans 20 ans, on ne pourra plus dire, ce qui se passe en Afrique n’est pas grave, comme on l’entend encore aujourd’hui ou comme on le disait de la Chine il y a 50 ans. Le sort du monde – ce qui va bien, ce qui ne va pas bien, la paix, la guerre, la croissance, le développement, l’emploi – sera beaucoup plus dépendant de ce qui se passe en Afrique.

Le poids de l’Afrique dans le monde va devenir essentiel, que les choses se passent bien ou non. De ce point de vue, je suis plutôt du côté des afro-optimistes que des afro-pessimistes. Non pas que tout aille bien partout ni que l’Afrique ne soit pas un continent à problèmes dans certaines zones. 

Des forces à l’oeuvre vont dans le bon sens, à commencer par l’entrepreneuriat : j’observe une dynamique, une poussée, une efflorescence entrepreneuriale absolument fantastique.

De plus, l’intégration régionale progresse, de manière inégale, certes – cela se passe bien en Afrique de l’Est, moins bien en Afrique centrale, moyennement en Afrique de l’Ouest et en Afrique australe – mais ce processus va finir par porter remède à l’essentiel de ce qu’il y a de négatif dans l’héritage colonial : les multiples frontières. 

Justement, cette atomisation constitue le problème numéro un de l’Afrique. Et rien n’est fait, sinon des voeux pieux, pour changer de « logiciel »… 

Je suis moins critique. La communauté d’Afrique de l’Est fonctionne. Elle s’intègre rapidement, avec une constance politique qui dépasse les alternances, là où il y a de l’alternance – ce qui, je le reconnais ne se passe pas partout.

C’est un peu moins vrai en Afrique de l’Ouest ou en Afrique australe. En Afrique centrale, cela ne marche pas pour des raisons qui tiennent aux difficultés de cette zone, mais, oui, l’intégration sous-continentale est en marche ! Elle arrivera, tôt ou tard. 

Le plus tôt sera le mieux, parce que ce continent est effectivement victime de ce découpage colonial qu’il a, d’ailleurs, malheureusement lui-même renforcé par les Africains eux-mêmes, puisque les indépendances se sont faites au nom de ce qui était à la mode à l’époque, le nationalisme.

Les Africains eux-mêmes se sont inoculés, réinoculés après qu’on les a contaminés, une maladie qui s’appelle les frontières. C’est dommage ! 

Est-ce que l’Afrique peut s’autoriser un saut générationnel dans son développement? C’est-à-dire faire l’économie de certains paliers en « brûlant les étapes » ? 

C’est ce qui est en train de se passer ! C’est ce qu’on a observé dans les télécoms et qui se réalisera ailleurs. Cette idée que l’Afrique ne peut avoir droit au développement sans passer au préalable par une phase d’industrialisation lourde comme le monde occidental, est à mon avis une erreur. Regardez le nombre d’entrepreneurs africains qui lancent des projets dans tous les sens. Et notamment dans les services. 

Mais chacun sait que la plupart des pays africains ne peuvent avancer sans colonne vertébrale de l’économie. Aujourd’hui, la Commission économique pour l’Afrique (CEA) plaide pour l’industrialisation de l’Afrique. 

Je ne suis pas d’accord sur ce point avec Carlos Lopes. Je considère que c’est une vision datée du développement économique.

C’est la vision des années 1950 qui consiste à faire de la substitution des importations, en considérant que tant qu’on n’a pas des grosses usines qui fument et qui sont intégrées, on n’est pas un pays normal… Ce n’est pas l’économie d’aujourd’hui et encore moins celle de demain. 

Quel est l’avantage comparatif de l’Afrique ? 

Il est le même que partout dans le monde : ce sont les cerveaux ! 

Oui, mais justement, aujourd’hui, l’analphabétisme demeure un problème important, pour ne pas dire majeur, en Afrique. 

Non. Jamais il n’y a eu moins d’analphabètes qu’aujourd’hui ! Jamais ! L’analphabétisme régresse progressivement. Dans quelques décennies, l’essentiel de la matière première dans le monde, ce sera le cerveau. Eh bien à ce moment-là, l’Afrique comptera 2 milliards d’individus. Le voilà, l’avantage comparatif ! 

De ce point de vue, il y a une concurrence féroce sur les cerveaux et sur la matière grise… 

Certes, beaucoup d’Africains partent d’Afrique. Mais il y en a énormément qui y reviennent ! Regardez le nombre de cadres dans la banque africaine qui ont été formés en Europe ou aux États-Unis, et qui sont revenus travailler en Afrique !

Non, vraiment, sur ce point, je ne suis pas du tout pessimiste. Encore une fois, je ne dis pas que tout va bien, mais je pense que, dans l’ensemble, il y a une dynamique.

Et surtout que les Africains sont en train de penser eux-mêmes l’Afrique ! Il y a tout un mouvement de pensée qui consiste à « africaniser l’Afrique » dans sa pensée, dans sa philosophie, pour en faire autre chose qu’une espèce de clone du monde occidental.

De par l’enjeu que vous évoquez – l’Afrique, c’est vraiment la nouvelle frontière –, on voit que ce continent risque aujourd’hui d’être le champ clos de rivalités géopolitiques. On le voit avec la Chine, la Russie, et d’autres…

Je crois que ce temps-là est révolu. C’était le cas pendant la Guerre froide, mais ça n’est plus le cas aujourd’hui.

Vous croyez qu’il n’y a pas de concurrence ?

L’Afrique est maintenant à un niveau d’organisation politique et économique qui fait qu’elle ne sera pas instrumentalisée par la Chine, ou par la Russie, ou par les États-Unis.

Je parle des intérêts…

Ah mais les intérêts, ce sont les intérêts… Tout le monde sait que les Chinois ont besoin de matières premières et qu’il y en a en Afrique ! Mais les Indiens et les Chinois seront en concurrence, notamment parce que les Indiens occupent sur la côte orientale de l’Afrique une position historique que les Chinois n’occupent pas.

C’est précisément la raison pour laquelle les Européens vont devoir plus s’occuper de l’Afrique, leur frontière sud. En revanche, je ne crois pas que les Américains aient un destin africain extrêmement prononcé…

Vous avez occupé des fonctions qui vous plaçaient au coeur des problématiques essentielles. Aujourd’hui, quel est votre moteur pour agir ?

J’essaye tout simplement de mettre en oeuvre mes idées, et les valeurs dans lesquelles je crois, là où je pense que mon utilité est la meilleure. C’est dans ce but que je suis demeuré conseiller stratégique de l’organisation Trademark East Africa qui travaille tous les jours, concrètement, sur l’intégration régionale : harmonisation des postes-frontières, création de parkings adaptés au trafic des bus et des camions.

Avec Donald Kaberuka, nous venons de publier un rapport qui propose de remanier les critères d’allocation d’aide au développement en matière de santé. L’aide au développement doit en effet être réformée, en s’ajustant aux nécessités nouvelles.

Les outils ne sont pas toujours adaptés…

J’en conviens. Et cela est inévitable dans la mesure où l’aide au développement consiste à brancher des logiciels qui sont ceux de pays riches sur des logiciels qui sont ceux de pays pauvres. Le problème, c’est que ces deux logiciels ont beaucoup de mal à travailler ensemble, parce que le gouvernement d’un pays riche qui veut consacrer 0,5 % de son PNB à l’aide au développement devra s’en expliquer devant son parlement, et que les gens de ce parlement ne raisonnent absolument pas comme les gens à qui cette aide est destinée, que cela soit en Afrique ou ailleurs. L’aide au développement a évolué, et elle devra continuer à le faire, notamment en s’intéressant davantage à l’éducation, qui constitue un enjeu majeur. Même si l’éducation ne peut être dissociée de la santé, par exemple.

Vous avez parcouru l’Afrique : quelle est votre Afrique à vous ?

Une Afrique avec un s ! Les Afriques. Aujourd’hui, je me positionne davantage sur l’Afrique de l’Est que sur l’Afrique de l’Ouest, ce qui peut paraître étrange pour un Français. Je travaille avec la Commissions européenne sur les questions post-Cotonou, post-Lomé.

Et je suis aussi au conseil de la fondation Mo Ibrahim qui garde une grande influence sur les questions de progrès de gouvernance en Afrique. Enfin, je suis aussi au conseil de Transparency International qui lutte contre la corruption. J’ai accès à l’Afrique selon divers canaux. 

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Written by African Business

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