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African Banker

Opinion éco : S’alarmer du ralentissement ?

Les banques sont un levier essentiel de la croissance économique. Croissance faible ou pas, le processus de libéralisation doit se poursuivre. Non sans garde-fous et prudence, en concertation avec tous les acteurs.

Par Dhafer Saïdane

Le FMI a réduit de moitié ses prévisions pour l’Afrique subsaharienne. Pour 2016, la croissance ne serait que de 1,6 %, contre 3 % initialement prévu. Selon l’institution de Washington, l’année 2016 a été, de loin, la plus mauvaise pour la région depuis plus d’une décennie.

Les prévi­sions du FMI sont encore plus pessimistes que celles, déjà alarmantes, de la Banque mondiale (+2,5 %). Ce ralentissement est dû à une atonie mondiale de la croissance relayée par les banques africaines qui elles-mêmes en souffrent silencieusement depuis un an.

Les 15 premières banques africaines qui représentent plus de 50 % de l’industrie bancaire du continent, en termes d’actifs, ont vu leurs fonds propres de base (ou Capital Tier 1) chuter de 21 % en 2015. Cette contre-performance concerne aussi le volume global des actifs (-25 %) mais aussi la rentabilité (-41 %).

Que se passe-t-il donc ? Les banques africaines sont-elles en panne ? Ne s’agit-il pas que d’un essoufflement passager provoqué par l’atonie de la croissance des pays riches mais aussi de la Chine ?

Pas de panique : l’Afrique n’est pas respon­sable. Le continent ne maîtrise pas le prix de ses matières premières ni ses termes de l’échange et encore moins la volatilité des marchés financiers mondiaux.

Elle n’est pas responsable de la dégradation du contexte macroéconomique mondial. Au contraire, elle le subit. Les banquiers africains doivent-ils se flageller ? A-t-on le droit de leur jeter l’anathème et de leur imputer la responsabilité d’une telle situation ?

La chute des prix des matières premières, les fluctuations des monnaies face au dollar, les difficultés du secteur minier et du secteur agricole du fait du faible prix des matières premières… tous ces facteurs ont contribué à la baisse générale des performances de la plupart des grandes banques du continent, entre 2014 et 2015.

Ainsi les groupes sud-africains ont chuté dans le classement global, en raison du recul du volume de leurs actifs. D’après la base de données Orbis Bank, la Standard Bank, première banque africaine, a vu son total d’actif se contracter de 15 % passant de 97 milliards de dollars fin 2014 à 82 milliards de dollars fin 2015 entraînant une baisse de la marge d’intérêt rapportée au total de l’actif passant de 3,26 % fin 2014 à 2,99 % fin 2015.

L’année 2016 a aussi été marquée par la baisse de la performance des banques nigérianes. Or, le Nigeria est l’exemple typique d’un pays frappé par la baisse des prix du pétrole.

Les leçons des institutions de Washington

 Plusieurs études menées par le FMI et la Banque mondiale à partir des années 1990, sous la direction de l’économiste Ross Levine, montrent l’existence d’une relation positive de premier ordre entre le développement financier et la croissance économique.

Elles considèrent que le niveau de développement financier est un bon indicateur prévisionnel des taux de croissance économique futurs, d’accumulation du capital, et de changement technologique.

De plus, le système financier réduit les coûts de transaction et de collecte de l’information et influence positivement l’innovation techno- logique, l’investissement, et donc la croissance. Toutes ces mutations se traduisent par une amélioration de la mobilisation et de l’allocation des ressources domestiques. On parle alors de « l’approfondissement financier » des économies.

De même, l’histoire de la lutte contre la répression financière trouve ses racines dans la célèbre relation entre le développement bancaire et la croissance économique. Elle a fait l’objet de débats très passionnés entre les keynésiens partisans de l’intervention de l’État, pour qui la croissance entraîne le développement financier, et les libéraux qui, dans le sillage de Joseph Schumpeter, accordent aux banques un rôle fondamental dans le processus de croissance.

Déjà dans les années 1970, les travaux du FMI et de la Banque mondiale ont démontré que le développement des opérations bancaires permet de développer l’industrie et d’élargir les potentialités du pays. Pour confirmer la pertinence de tels propos, les économistes de Washington ont pris l’habitude de se référer à Adam Smith pour sceller définitivement les fondements de cette relation causale.

En effet dans La Richesse des Nations, publié en 1776, l’économiste écossais affirme : « Toute augmentation ou diminution dans la masse des capitaux tend naturellement à augmenter ou à diminuer réellement la somme de l’industrie, le nombre de gens productifs, et par conséquent la valeur échangeable du produit annuel des terres et du travail du pays, la richesse et le revenu réel de tous ses habitants».

Ces politiques soulignent les effets d’entraînement du secteur financier sur la croissance économique reposant sur la séquence : taux d’intérêt→épargne→investissement → croissance. Les restrictions gouvernementales pesant sur le système bancaire réduisent donc la quantité et la qualité des investissements et exerceraient un eff et négatif sur le taux de croissance d’équilibre.

De trop bons élèves ?

Bref, la levée de la répression financière et l’adoption de taux d’intérêt réels positifs seraient favorables à l’épargne intermédiée. La libéralisation vise la bancarisation des agents privés et le renforcement de l’intermédiation bancaire.

Elle conduit à l’identification de deux catégories complémentaires mais distinctes d’agents : les épargnants et les investisseurs. Voilà plus d’un quart de siècle que l’Afrique négocie sa transition : le passage d’une économie réglementée et réprimée à une économie déréglementée et libéralisée.

Nos dirigeants politiques et financiers n’ont probablement jamais croisé le chemin de Ronald Mc Kinnon ni celui de Edward Shaw, les gourous de la lutte contre la « répression financière ».

Pourtant, ce sont leurs thèses qu’ils appliquent quotidiennement sous la conduite du FMI et de la Banque mondiale, afi n de faire de nos banques des acteurs de la croissance économique via l’effet de levier qu’elles dégagent.

Il faut un pilote dans l’avion

Pour autant, la vision idyllique de la libéralisation financière ne serait-elle pas obscurcie par l’accroissement des instabilités macro-financières mondiales de ces dernières années ? Doit-on cultiver les replis stratégiques et le protectionnisme ?

Les difficultés éprouvées par les banques africaines doivent être minutieusement analysées par le régulateur africain afin de prévenir le pire, c’est-à-dire des crises systémiques de grande ampleur. Ce scénario ne relève pas de la fiction.

Dans certains pays, asiatiques, latino-américains et d’Europe de l’Est, les banques ont été gravement affectées par la déréglementation du secteur financier. La chronologie de ces crises dans un contexte de libéralisation financière et de transition montre à la fois leur simultanéité et leur similitude.

Il est possible de rapprocher, par exemple, les mécanismes de la crise russe dont les premières réactions de défiance apparaissent à la fin de l’été 1997, de celles d’autres marchés financiers émergents, en particulier en Amérique latine, mais aussi en Asie du Sud-Est.

Le modèle bancaire africain responsable dans ce contexte inéluctable d’ouverture, de mondialisation et de libéralisation, doit être générateur d’effet de levier sur l’économie africaine et non pas d’un effet de massue, comme cela a été le cas dans les années 1990 dans certaines économies émergentes.

Ce modèle de banque ne peut pas être le fait des seuls banquiers. Il doit relever d’une vision globale lancée et orientée par les autorités régionales, dont les Banques centrales. La définition du modèle de banque africain «gagnant » doit être l’œuvre d’un travail collectif impliquant toutes les parties prenantes.

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Written by African Banker

C'est le seul magazine dédié au secteur bancaire et financier en Afrique. Deux éditions en français et en anglais couvrent la totalité du continent. African Banker est un réel outil de travail pour tout les acteurs de ce secteur. Le monde bancaire et financier connaît une croissance et une concurrence de plus en plus fortes et joue un rôle essentiel dans le développement économique de l’Afrique.

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