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Analyse et Opinion

Opinion : La FranceAfrique est-elle nuisible à l’Afrique francophone ?

De nouveaux liens, de nouveaux réseaux, de nouveaux hommes… Pourtant, les bases de la FranceAfrique, issues des Indépendances, sont toujours présentes, avec leur lot de pesanteurs pour les pays africains.

Par Christian d’Alayer

 FranceAfrique ! Dès qu’apparaît ce terme et depuis l’ouvrage à succès de François-Xavier Verschave, La Françafrique, le plus long scandale de la République, les Français imaginent des barbouzes et des hommes d’affaires pillant allègrement les finances des pays africains avec l’aide de dirigeants politiques corrompus jusqu’à la moelle.

En Afrique, les intellectuels qui se sont penchés sérieusement sur la question, tel le site Lisapoyakama (des historiens de l’école de Cheikh-Anta Diop), voient surtout l’aspect institutionnel des relations franco-africaines. En fait, les deux réalités s’additionnent : la FranceAfrique est à la fois le produit d’une création institutionnelle et de réseaux secrets intervenant pour défendre les intérêts de la France en Afrique.

Institutionnellement, le rôle de la France en Afrique, l’existence du « pré carré », est indéniable. Il y a d’abord une lourde chape économique mise en place avec le franc des colonies françaises d’Afrique (F.CFA). La dépendance monétaire est complétée par des accords de coopération qui vont jusqu’à des « conventions monétaires mensuelles », en résumé le prêt (archi-conditionné !) d’argent en fin de mois aux États en difficulté. Ce, avant bien sûr le renversement des termes de l’échange à partir du tout début du troisième millénaire.

La FranceAfrique a gêné l’essor des pays africains où elle s’est implantée, par opposition aux initiatives locales et par transpositions des mauvaises habitudes françaises, empêchant le génie africain de s’exprimer.

Citons ensuite les accords militaires avec parfois l’existence de bases militaires françaises chargées théoriquement de défendre l’intégrité territoriale des pays africains ainsi « alliés » Elles ont peu servi à cet objectif et beaucoup plus à la défense des régimes en place contre leurs opposants, voire et assez souvent, au rempla­cement des régimes ayant perdu la confiance de Paris.

Et enfin, la coopération culturelle est fondée surtout sur l’instauration du français comme langue officielle des pays dits « francophones ». Cela, plus l’existence de centres culturels dans tous les pays d’Afrique francophone, plus la coopération au niveau de l’éducation, plus la formation d’étudiants dans les écoles supérieures françaises, plus… La liste est longue des liens culturels entre la France et ses anciennes colonies d’Afrique, jusqu’à l’envol, à partir des années 2000, de la Francophonie, englobant certes d’autres pays tels le Canada ou le Vietnam, mais concernant surtout l’Afrique dite francophone du fait du nombre de ses locuteurs.

Des liens complexes

Ces trois volets sont la conséquence des mécanismes mis au point sous Charles de Gaulle au moment des indépendances et ils ont, en fait, peu évolué, dans leur forme, dans leur esprit. Le CFA est toujours en place, les bases militaires et la Francophonie aussi. Bien plus, le lien de subordination s’est accru du fait de l’invention, sous la présidence Sarkozy, de l’ingérence humanitaire : sous couvert de défense des droits de l’homme, la France s’est arrogé le droit d’intervenir, surtout militairement, dans les affaires intérieures d’autres pays. Et donc essentiellement de pays d’Afrique, puisque la sphère d’influence de l’Hexagone ne va pas plus loin.

Qu’en est-il de la FranceAfrique de Verschave ? Des barbouzes et des réseaux ? Nous avons un indice tout récent à cet égard. L’avocat Robert Bourgi a offert deux costumes de grand luxe au candidat François Fillon (Fillon les a rétrocédés depuis). Or, cet homme fut le porteur des valises africaines de Chirac.

Car les réseaux franco-africains, peu connus en fait, mélangent les services secrets français, des hommes de confiance dans les filiales africaines de grandes sociétés françaises (pensez aux responsables de la communication et aux chefs d’agence d’Air France ou, hier, d’UTA) ainsi que des particuliers qui  y trouvent leur intérêt. On se souvient de l’affaire Falcone et des livraisons d’armes à l’Angola.

On y voit le fils Mitterrand, soit la cellule Afrique de l’Élysée, le père et le fils Pasqua (et leur réseau corse en Afrique) ainsi qu’un Russe juif, Arcadi Gaydamak. Sous de Gaulle (et Jacques Foccart), la France aurait livré les armes. Trois présidents plus tard, c’est un montage complexe dans lequel plein d’intermédiaires se gavent.

Faible différence donc du point de vue des Africains qui ont vu, hier, la France aider les rebelles au Nigeria et qui voient aujourd’hui des armes françaises payées par des Qataris atterrir dans les hangars de Boko Haram. Qui ont vu jadis le marché occulte des diamants ou de l’ivoire passer par Bangui et Bokassa, et qui ont vu hier le marché occulte des diamants du sang (du Liberia en guerre civile) passer par Ouagadougou et Compaoré.

Une politique étrangère normale

Les réseaux sont donc toujours en activité, très certai­nement moins patriotes qu’au temps de de Gaulle et Foccart : l’argent semble à présent le moteur essentiel de leurs actions. Le résultat ne change pas : l’Afrique francophone reste le pré carré de la France.

Du moins au sud du Sahara : en Afrique du Nord, les relations ne sont plus les mêmes que celles du temps où sous de Gaulle Ben Barka disparaissait à tout jamais à Paris. Tandis que l’Algérie reste farouchement indépendante et que la Tunisie ne se sort pas de son Printemps arabe. Dans ces contrées, l’Hexagone n’a pas d’autres ressources que de pratiquer une politique étrangère normale !

Sa politique anormale en Afrique subsaharienne a-t-elle nui et continue-t-elle à nuire à ses « bénéficiaires » ? C’est ce que dit le milliardaire nigérian Dangote, roi du ciment africain. C’est ce que disent de très nombreux Africains, de plus en plus nombreux d’ailleurs. Voyons ce qu’il en est vraiment :

Dans le tableau, on observe les taux de croissance des principaux pays subsahariens à des dates caractéristiques. De 1971 à 1975, ce sont les trois premiers chocs pétroliers. Ils entraînent les autres matières premières dans leur hausse et l’on voit surtout que l’Afrique francophone non pétrolière – hors les petits Gabon et Congo-Brazzaville – résiste plus longtemps à la chute des cours. Par la suite, années de médiocres prix des matières premières, on voit que la croissance non francophone se porte mieux que son homologue francophone.

Faut-il pour autant attribuer cette moindre croissance à l’influence délétère de la FranceAfrique ? On pourrait tout aussi bien y voir le rôle de la démographie, les pays non francophones étant bien plus peuplés. Il faut voir cela de plus près : l’Afrique du Sud connaît en effet des difficultés politiques à partir des années 1980. La lutte contre l’apartheid, notamment de la part des syndicats de mineurs qui lancent de grandes grèves, obère singulièrement les productions minières sud-africaines.

Une rébellion sévit durement en Ouganda dans les années 1980. Idem au Ghana où Jerry Rawlings prend le pouvoir par la force en 1979 et 1981 pour mettre fin à la corruption. La Tanzanie entre en guerre contre l’Ouganda en 1978. Bref, l’Afrique non francophone connaît de nombreux problèmes politiques dans les années qui suivent les indépen­dances, tandis que l’Afrique francophone, hors le Cameroun, est relativement épargnée : elle ne connaît que le remplacement de dirigeants par d’autres sans doute plus dociles.

Retards accumulés

On sait que le franc CFA n’est pas étranger à une moindre croissance, surtout au cours des dernières années, depuis l’ancrage à l’euro. Et très probablement la mainmise française sur son pré carré a-t-elle dissuadé aussi des acteurs importants de la vie économique, notamment les banques africaines, d’y intervenir. Souvenons-nous à cet égard des « banques bamilékés » au Cameroun.

Longtemps les filiales locales de banques françaises s’opposèrent à ces héritières des tontines qui ne furent autorisées qu’à partir des années 1990. Dans le même temps, les Africains anglophones pouvaient souscrire des actions des grands opérateurs mobiles en Afrique du Sud, au Nigeria. Il fallut de même des décennies avant que les paysans francophones se lancent dans l’agriculture vivrière en sus des produits de rente, etc.

Les exemples foisonnent des retards pris en Afrique francophone du fait et des pressions françaises (pensons aux privatisations !) et de la pesanteur de l’existant, phénomène très français. Il fallut plus de dix ans pour réformer la filière coton en Francophonie alors que le Nigeria a relancé sa filière oléagineuse en moins de cinq ans. La FranceAfrique est donc aussi l’ancrage en Afrique des pesanteurs françaises alors que les Africains, où qu’ils soient, se sont toujours caractérisés par une faculté phénoménale d’adaptation.

Nous sommes donc loin, en fin de compte, de la vision d’une Afrique francophone ayant mieux démarré après les indépendances du fait de la présence française, face à une Afrique anglophone abandonnée purement et simplement par les Britanniques qui ne se mêlèrent en outre pas de la gestion locale. Économiquement, la FranceAfrique a gêné l’essor des pays africains où elle s’est implantée et par opposition aux initiatives locales concurrentes, et par transposition des mauvaises habitudes françaises dans des contrées où ces habitudes ont empêché le génie africain de s’exprimer. 

  • J.X. PAULIN

    Merci Christian D’Alayer pour ce bilan juste et sans detour.

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