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African Business

Opinion : Faut-il encore croire aux statistiques ?

Incohérences entre éditeurs, erreurs grossières de prévisions, non-concordance avec la réalité… La crédibilité des statistiques émises par les grands organismes internationaux est en jeu. Démonstration.

Par Christian d’Alayer

Recevant le rapport 2016 de la Cnuced sur le commerce mondial, je m’apprêtais à l’étudier, comme d’habitude, sous l’angle africain. J’extrayais donc des données synthétiques en commençant par la croissance des PIB mondiaux incluant les prévisions pour 2016, quand je m’aperçus que les chiffres que je copiais n’avaient plus rien à voir avec ceux que j’avais extraits des rapports précédents.

Et au lieu donc de me plonger dans le commerce mondial, je décidais d’enquêter sur cette distorsion statistique. Premier point : la croissance mondiale telle que donnée par la Banque mondiale est fortement révisée (les chiffres du rapport de la Cnuced sont les plus récents de la BM).

Voyons le tableau 1 : 3,7 % en 2014, 2,9 % en 2015 et 2 % prévus pour 2016. Or le chiffre que j’avais déjà publié pour 2015 était de… 3,9 % ! J’ai donc été voir du côté de la BAD (tableau 2). Et là, autre son de cloche : 3,9 % en 2014, 3,7 % en 2015 et 3,6 % prévus en 2016.

Mais il s’agit de croissance en volume alors que la Banque mondiale donnait des croissances en valeur. Je regarde donc de plus près l’évolution des prix mondiaux (tableau 3) : il y a effectivement un début possible d’explication : l’Afrique a peut-être produit plus, mais sa croissance en valeur a été obérée par la baisse assez forte des prix ? Mais alors pourquoi la croissance de 2015 n’est-elle pas nettement plus impactée avec un effondrement des prix (plus du tiers !) ?

Simple calcul, sachant que les matières premières rentrent pour 25 % environ dans le PIB global de l’Afrique : la croissance 2015 aurait dû baisser de 0,7 point (je vous fais grâce du calcul) et s’arrêter à 3 % tout juste. Comme celle prévue pour 2016 (baisse de 14,5 % des prix) aurait dû être de 2,9 %… Alors, l’Afrique aurait-elle, en plus, nettement moins exporté qu’auparavant ? Voyons le tableau 4 : en 2014, elle exporte autant qu’en 2013 en valeur. Ce qui revient à dire que les prix ayant baissé cette année-là de 7,1 % et les matières premières entrant pour 80% dans la valeur des exportations africaines, le continent a accru ses exportations en volume de 5,7% contre 2,1% annoncés.

La chute du pétrole brouille les données

Bien sûr, ces chiffres ne représentent que des ordres d’idées, les évolutions en valeur et en volume diffèrent sensiblement d’un pays à l’autre. Dans le cas du pétrole par exemple, on observe qu’il est la matière première qui a le plus baissé, en 2015 notamment.

Allons donc voir comment a réagi le PIB de l’Angola, qui vit en grande partie sur les hydrocarbures: en volume (tableau 2), on voit que la croissance a perdu 1 point sur l’année précédente, mais qu’elle ressort quand même à 3,8% ! Le pétrole représenterait 40 % du PIB angolais.

Là encore, un simple calcul montre que la chute du prix du pétrole aurait dû entraîner une baisse sensible du PIB en 2015 ! Les statistiques mondiales sont donc de moins en moins compréhensibles. Surtout si on lit les commentaires qui accompagnent leur publication. Et c’est ainsi que le FMI, d’après les chiffres de la Banque mondiale, n’a cessé de revoir la croissance africaine à la baisse depuis avril 2016.

Les dernières estimations mettent même la croissance globale du continent en dessous de 2 % ! Ce, avec des exportations qui augmentent en valeur (tableau 4), y compris en 2016 : voyez cette fois-ci le graphique 5 publié dans un bulletin d’avril 2016 de l’OMC (Organisation mondiale du commerce).

La progression est d’ailleurs nettement plus importante en fin de période (5 mois) pour les pays en développement que ce qu’indique l’OMC parlant, elle, d’une « faible progression » pour l’ensemble de l’année… À quoi donc se fier? Même pas aux moyennes : en volume, la croissance des principaux pays africains est largement supérieure à la moyenne calculée par la BAD (tableau2). Certes, l’Afrique du Sud, la Libye et la Guinée peuvent faire baisser ladite moyenne. Mais pas à ce point quand, partout ailleurs, les taux de croissance peuvent faire pâlir d’envie n’importe quel pays occidental.

D’autre part, vous aurez certainement remarqué que, cette année, l’Afrique du Sud a repris la tête du continent en matière de PIB. Pour comprendre le phénomène, les statisticiens vous expliqueront que le prix des hydrocarbures est à l’origine de la dégringolade du Nigeria. Je veux bien. Mais quand le Nigeria a dépassé l’Afrique du Sud, on parlait de 500 milliards de dollars dans chaque pays.

La prouesse du pays d’Afrique de l’Ouest venait, nous avait-on expliqué, d’une revalorisation de son PIB en incluant l’économie informelle (jusqu’aux activités des péripatéticiennes !). Et c’était en 2015 alors que le prix du baril de pétrole avait baissé de plus de 45 % ! Un pétrole qui représente le tiers du PIB nigérian… Si la frontière ne tient qu’au prix du baril, alors il y a de fortes chances pour que le yoyo continue entre Pretoria et Abuja.

Pourquoi ces distorsions ?

Car la Banque mondiale prévoit une baisse des prix des hydrocarbures de près de 25 % encore en 2016 ; ce qui d’ailleurs ne s’est pas vérifié : le prix moyen d’avant la chute était de l’ordre de 80 à 100 $ par baril de brut. 90 dollars moins 7,5 % en 2014, moins 47,2 % en 2015, moins 23,6 % en 2016, égal 33,20 $ par baril.

Prix qui n’a jamais été aussi bas dans la réalité qu’en janvier 2016, le prix actuel étant de plus de 50 dollars et la moyenne 2016 tournant autour de 45$. Où la BM est-elle allée chercher ses moins 23,6% de 2016 ? Il semble donc y aller des statistiques comme des sondages, leurs «imprécisions», pour rester gentil, ne permettent plus réellement de dessiner le passé et donc, de prévoir l’avenir.

Les restrictions budgétaires sont-elles à l’origine de ces distorsions ? Sans doute pour les sondages, les instituts devant dégager des bénéfices après deux mauvaises années, au moins en France. Mais la Banque mondiale n’est pas dans ce cas !

Elle publie certes – elle ne peut pas faire autrement – les statistiques que lui envoient les pays eux-mêmes. Pour l’instant par exemple, seul le Nigeria a fait l’effort d’intégrer le formidable secteur informel dans ses chiffres. Et il y a fort à parier que le PIB global du continent devrait être revu en forte hausse si les autres pays africains faisaient de même.

Il n’en reste pas moins que n’importe quel statisticien digne de ce nom se doit de faire disparaître les incohérences. Or il y en a ici jusqu’aux prix des matières premières les plus connues : le monde a suivi le prix de l’or noir depuis et son envolée, et sa chute relative. Et il s’agit bien du monde, payant son essence à la pompe des stations de distribution. Tout le monde a donc vu un début d’année effectivement bon marché.

On a ici en fait l’explication basique d’une partie des erreurs statistiques des grands organismes internationaux : la baisse des prix des matières premières a été « projetée » d’après les données brutes de début d’année. Et rien n’a été modifié par la suite, tout au long de la chaîne interminable de validation des statistiques. Ces dernières ne sont valables que deux ans plus tard et non en estimations une seule année après, premier point. Voilà qui semble anormal à l’ère de l’information digitale, donc du temps réel.

Le deuxième point est, me semble-t-il, politique : du côté africain, on tend à minimiser les performances afin de pouvoir continuer à bénéficier des aides internationales. Le diagnostic est déjà ancien et n’a pas beaucoup évolué depuis qu’on s’en est aperçu.

Et du côté BM et FMI, on tend à sous-estimer aussi les performances des « clients » pour deux raisons principales : une, il faut persuader les dirigeants africains qu’ils ont toujours besoin de l’aide bien entendu conditionnelle des organismes de Washington ; et, deux, les vrais dirigeants, les Américains, n’ont toujours pas confiance en une Afrique qui est l’un de ses plus importants fournisseurs pour beaucoup de matières premières.

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Written by African Business

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