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African Business

Opinion – Africanistes, revoyez votre copie !

Les clichés ont la vie dure, dans les médias français, à propos de l’Afrique. Cette rentrée est l’occasion pour eux d’acter enfin une réalité moins alarmiste du continent. Voici quelques données de base propres à remettre les pendules à l’heure.

Par Christian d’Alayer

D’habitude, on donne des devoirs de vacances. Il semble qu’en cette rentrée 2017, les médias hexagonaux ont demandé à leurs collaborateurs de mieux couvrir l’Afrique, un continent qui intéresse tout de même plus de 7 millions de Français d’origine africaine. On voit donc fleurir ici et là des écrits « africanistes » qui n’ont pas toujours – c’est un euphémisme ! – la marque de l’expérience. Pourtant, les chiffres contestent leurs idées reçues.

Premier enseignement, l’Afrique ne s’est pas effondrée économiquement avec la baisse (très relative) des prix des matières premières. Commençons par le pétrole (tableau 2) : l’or noir a certes vu son cours baisser de plus de 50 % par rapport à 2012, mais de 25 % seule­ment par rapport à 2009 et il reste 4 fois supérieur à son cours de décembre 1999. Il est normal, dans ces conditions, que les pays exportateurs de pétrole aient eu un peu de mal à conserver une croissance positive depuis la baisse du prix de leur principale exportation.

Selon certains commentateurs, ces pays « ne vivent que du pétrole » ; qu’ils nous expliquent alors comment, avec une telle baisse, l’Angola a enregistré une hausse de son PIB de 1,1 % en 2016 tandis que le Nigeria n’enregistrait qu’une petite baisse de 1,5 %. « Les statistiques africaines sont fausses », rétorquent nos « africanistes ». Mais celles que vous avez sous les yeux sont tirées des ordinateurs de l’OCDE, organisme totalement indépendant des Africains. La Banque mondiale peut, certes, paraître inféodée aux États qui la dirigent et qui, pour une raison ou pour une autre, peuvent vouloir présenter un pays de manière positive ou négative (ce fut le cas par exemple du Zimbabwe) ; mais l’OCDE n’en a cure !

Des termes de l’échange moins défavorables

D’ailleurs les prix de l’ensemble des matières premières ne se sont pas effon­drés comme on peut le constater. Les fluctuations des autres Commodities, comme disent les Anglais, enregistrent des variations bien plus faibles (à l’exception du minerai de fer), sans commune mesure avec l’effondrement des années 1980-1990. Et si les scores de deux poids lourds de l’économie africaine font baisser la moyenne continentale, on constate que la plupart des autres pays, hors quelques cas particuliers (Sud Soudan, Centrafrique par exemple), continuent à afficher des résultats enviables.

C’est que, deuxième point, le retour­nement complet des termes de l’échange à partir des années 1980 pour les prix industriels et 2 000 pour les prix des matières premières, a enfin permis aux Africains de décoller et d’enregistrer des croissances économiques durablement et fortement supérieures à leurs croissances démographiques. Ce, d’autant que la démographie recule très nettement dans les grandes villes tandis que l’exode rural s’accélère sur le continent.

Bref, le tableau d’ensemble est, dans les faits, très différent de ce qui ressort de la lecture de bon nombre des articles « africanistes » actuels en France. Articles dans lesquels la mauvaise gouver­nance continue à être donnée comme raison principale de la « stagnation » du continent. Permettez, ici, au déjà vieil observateur de l’Afrique que je suis de vous donner l’élément qui m’a le plus étonné : en 1986, le PIB du continent était de l’ordre de 300 milliards de dollars ; 15 ans plus tard, ce PIB dépassait les 1 500 milliards $. Et, aujourd’hui, à nouveau 15 ans plus tard, il dépasse les 6 000 milliards $. On est loin de la stagna­tion, non ?

Un continent d’entrepreneurs

C’est que le développement économique africain, surtout au sud du Sahara, repose essen­tiellement sur la consommation intérieure. En l’absence de forts investissements étrangers (il n’y en a pratiquement que dans le pétrole et les mines), ce sont des entre­prises locales qui répondent à la demande. Tel l’Africain le plus riche aujourd’hui, Aliko Dangote, convoyant quelques camions de ciment importé avant de devenir le premier cimentier du continent, puis le maître d’un empire industriel diversifié mais tourné vers le marché subsaharien. On trouve de tels personnages dans tous les pays africains, du nord au sud.

Cevital par exemple en Algérie, partant de la construction métal­lique, investissant dans l’agro-industrie puis dans la distribution, et devenant le premier groupe privé du pays avec près de 20 000 employés dans une trentaine de pays. Ou la famille Sawiris en Égypte qui part du BTP pour arriver dans les télécoms, avec son conglomérat Orascom. Ou bien encore le Burkinabé Oumarou Kanazoé qui part d’une petite boutique pour devenir le n° 1 du BTP dans son pays. Celtel aussi, ce géant africain des télécoms créé par le Soudanais Mo Ibrahim. Et toutes ces grandes familles bamilékés qui ont lancé, les premières au sud du Sahara, des banques à capitaux locaux… Alors que les Nations unies veulent renforcer l’entrepreneuriat en Afrique, ce continent contient le plus d’entrepreneurs par habitant au monde ! Il compte moins de 20 % de salariés…

Le « vieux monde » supplanté

Dernier point qui n’est pas dans les tableaux, les Africains sont aussi des fourmis irréprochables. Dans ma jeunesse, les professeurs d’économie pensaient qu’il fallait au moins 25 % d’épargne pour garantir une croissance de 3 % nette d’inflation. Et tandis que les Occidentaux se mettaient à remplacer l’épargne par le crédit (leurs taux actuels d’épargne sont inférieurs à 10 %), les Africains ont atteint ce niveau sans même compter l’auto-investissement, inchif­frable tant l’économie informelle est puissante. Le Nigeria a techniquement augmenté le niveau de son PIB de 80 %, il y a quatre ans, en prenant alors en compte son secteur informel et il est le seul à l’avoir fait en Afrique.

C’est dire que la réalité est encore très supérieure aux statistiques officielles et non l’inverse comme l’écrivent encore trop de grincheux. Si on regarde les taux d’épargne de tous les pays qui connaissent toujours une très forte croissance, on voit d’ailleurs qu’ils sont tous supérieurs à 25 % du PIB, c’est ce qui sépare définitive­ment les économies non occidentales de leurs concurrentes européennes, nord-américaines ou japonaises. Nos profes­seurs d’économie d’aujourd’hui parlent de « financiarisation » alors qu’ils devraient simplement parler de crédit à outrance. Et de crédits non productifs, car soit immobiliers, soit à la consommation. Les PME ont beaucoup de mal à financer leur développement et les grandes entreprises ont recours aux Bourses de valeurs, tandis que les États font appel à ce qui reste de l’épargne populaire via les banques pour faire face à leurs remboursements.

Et, en définitive, sans doute les mêmes grincheux devraient-ils plus se soucier du devenir de l’Occident que de celui des pays de l’ancien « Tiers-monde », dont ceux d’Afrique, qui supplantent progressivement cet Occident dans un nombre croissant de domaines. Voyez par exemple l’associa­tion du groupe Peugeot avec les Chinois, majoritaires relatifs dans le nouveau capital: le groupe a aujourd’hui racheté les filiales européennes du géant General Motors ! Et un autre chinois veut se payer le groupe Fiat qui a lui-même racheté l’américain Chrysler : on n’en est plus au milliardaire exotique venu acheter une vigne bordelaise !

Et bien en Afrique, cette tendance s’amorce aussi et Dangote sera dès l’an prochain le premier fournisseur de ciment aussi au Cameroun, devant le groupe franco-suisse Lafarge-Holcim qui fut jadis celui qui fournissait le ciment aux quelques camions du milliardaire. En moins spectaculaire mais tout aussi important, les grossistes camerounais ont supplanté les Français dans toute leur sous-région en matière de produits maraîchers tandis que les paysans guinéens du Fouta- Djalon ont évincé d’Afrique de l’Ouest les puissantes coopératives françaises exportatrices de pommes de terre. C’est cela, l’Afrique réelle.

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Written by African Business

Fort de son succès, ce magazine est une référence pour les femmes et les hommes d’affaires en Afrique. Il permet aux décideurs d’avoir une approche concrète du marché et de saisir de nombreuses opportunités à travers le continent africain. African Business est respecté et reconnu pour son intégrité éditoriale et sa contribution au développement de l’Afrique. Tous les secteurs de l’économie sont couverts par des journalistes renommés. Les numéros annuels sur les “200 Premières banques” et les ‘‘250 Premières entreprises’’ sont devenus de réels outils de travail et des indicateurs du climat des affaires en Afrique. Chaque année, les Trophées d’African Business récompensent la réussite des entrepreneurs et des les entreprises les plus performantes du continent.

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