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African Business

Mohamed Sahbi Basly, président de SICO

Fin connaisseur de la Chine, Mohamed Sahbi Basly détaille le poids économique grandissant du géant asiatique, et l’intérêt de la coopération sino-africaine, sino-arabe et sino-méditerranéenne.  Quand la Chine investit en Méditerranée…

Propos recueillis par Ridha Kéfi

Quel est le rôle la SICO pour la Méditerranée, dont vous êtes le président exécutif ?

La Silk Road International Cultural & Commercial Organisation est une ONG chinoise dont le secrétaire général est Hong Hong, auteur d’un livre de référence sur la Route de la soie. Cette initiative s’inspire de l’esprit de cette voie de commerce qui, durant le Moyen-Âge, a permis d’intenses échanges, culturels et commerciaux, entre la Chine, le monde arabo-musulman et la Méditerranée.

Le président chinois Xi Jinping a repris ce symbole, lui a donné un contenu socio-économique et politique, et en a fait la base d’une stratégie nationale chinoise pour un redéploiement international, basée sur l’investissement, le réseautage et l’échange entre les peuples. La SICO a donc été lancée, en 2015, pour accompagner la mise en oeuvre de la stratégie de communication de l’État chinois en direction de ses partenaires étrangers, actuels et futurs.

Cette stratégie, dénommée « La nouvelle route maritime de la soie » et, en anglais, One Belt One Road, vise également à renforcer le dialogue et l’échange avec la Méditerranée, un espace géostratégique et économique jusque-là méconnu des Chinois, qui, dans leur vision du monde, avaient pris l’habitude de dialoguer avec les continents séparément ou avec les grands ensembles (arabe, musulman, etc.).

À travers l’espace euroméditerranéen, la Chine a découvert la possibilité de lancer un dialogue cohérent, utile et fructueux avec trois régions importantes du commerce international, à savoir l’Europe du Sud, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, qui sont relativement intégrées et interdépendantes.

Je suis heureux qu’un homme du sud de la Méditerranée, qui a eu l’occasion de représenter son pays à Pékin et d’apprécier la culture asiatique, soit chargé de construire un pont entre la Chine et cet espace euroméditerranéen.

Cette ONG ne sert-elle pas d’abord les intérêts économiques de la Chine ?

Depuis qu’elle a décidé de s’insérer dans le processus de mondialisation économique, la Chine a pris conscience qu’elle pouvait, de par sa démographie et son potentiel économique, constituer un danger pour l’équilibre mondial et que cela pouvait se traduire par des inquiétudes, des incompréhensions et des obstacles mis sur son chemin. Son premier souci a donc été, au cours des 20 dernières années, de rassurer la communauté internationale, en faisant sienne la fameuse formule gagnant-gagnant.

Et dans ce processus, c’est, bien entendu, la Chine qui doit être, au final, le principal gagnant…

Tout en continuant à affirmer, dans leur discours officiel, que la Chine est un pays en voie de développement, les responsables chinois n’ont cessé d’oeuvrer pour le renforcement du leadership de leur pays sur le commerce mondial, qui constitue, aujourd’hui, la seconde économie mondiale avec un PIB par habitant qui n’a rien à envier à la moyenne européenne.

Ce paradoxe est d’ailleurs cultivé par les autorités chinoises, qui préfèrent pousser leur avantage sans susciter des méfiances ou des résistances qui mettraient en péril la dynamique de développement rapide en cours dans leur pays. Lorsque la Chine a engagé, à partir de 2006, sa stratégie d’ouverture sur l’Afrique et le monde arabe, dans le cadre de forums de dialogue direct avec ces entités géo-économiques, le monde occidental, l’Amérique en tête, ne l’a pas vu d’un bon oeil, car il considérait l’Afrique et le monde arabe comme des espaces réservés ou des prés carrés.

Dix ans plus tard, force est de constater que la Chine n’a pas réalisé que des succès dans son aventure africaine ou arabe : elle a aussi essuyé des échecs et perdu beaucoup d’argent, notamment en Libye, en Syrie et au Yémen. D’ailleurs, pour corriger les erreurs commises, Pékin cherche à se redéployer en Méditerranée, en nouant des partenariats avec l’Europe et les pays du Golfe, de manière à capitaliser sur les expériences et les synergies déjà existantes, et, surtout, à vaincre les méfiances et les réticences.

Comment la Chine regarde-t-elle un pays comme la Tunisie ? Ce marché l’intéresse-t-elle ?

La Tunisie a raté son rendez-vous avec la Chine depuis le début des années 2000, quand les Chinois voyaient en elle un pays stable, ouvert et le plus développé dans le monde arabe et en Afrique, à l’exception de l’Afrique du Sud.

La Tunisie n’a pas su non plus faire valoir sa position géographique hautement stratégique, au coeur de la Méditerranée et à la croisée de l’Afrique, de l’Europe et du monde arabe, position qui, aux yeux des Chinois, aurait été jugée exceptionnellement porteuse. Sans m’appesantir sur les raisons ou les justifications de ce ratage, la Tunisie souffre aujourd’hui d’un retard par rapport à ses voisins maghrébins, qui ont déjà fait du chemin avec ce géant asiatique.

Cependant, la visite, en décembre 2016, en Chine, du gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Chedly Ayari, laisse entrevoir une lueur d’espoir et pourrait marquer un tournant décisif dans les relations tuniso-chinoises.

La Tunisie a besoin de diversifier ses partenariats internationaux, et pourrait tirer un grand profit, notamment sur les plans économique et financier. En effet, les Banques centrales des deux pays ont signé un mémorandum d’entente et de coopération, favorisant une plus grande ouverture dans les deux secteurs bancaire et financier.

Les deux établissements se sont mis d’accord sur le principe de conclure une convention pour l’échange du yuan chinois et du dinar tunisien pour payer une partie des opérations commerciales et financières en monnaie nationale. Ce qui permettra d’alléger les risques de change pour les deux parties et d’encourager les Chinois à importer du marché tunisien.

On peut aussi affirmer que la Tunisie, de par sa position au coeur de la Méditerranée, peut jouer un rôle important dans la réussite de la stratégie chinoise de la Route de la soie. Nous avons d’ailleurs proposé d’organiser le premier Forum économique Chine – Méditerranée en Tunisie vers la fin 2017 ou le début 2018.

Amérique, Europe, Afrique, Méditerranée…, la Chine dessine de jour en jour la cartographie de ses ambitions géopolitiques. Assistons-nous à un nouveau jeu de go économique ?

La Chine est en train de revoir la répartition géographique de ses investissements extérieurs dans le but de les diversifier davantage. Et c’est en Méditerranée, à partir notamment de la Grèce et de la Turquie au Nord et l’Algérie au Sud, qu’elle semble vouloir construire son socle d’intervention en Europe.

La récente visite en Grèce du Premier ministre chinois, Li Keqiang, a permis la signature de 19 accords commerciaux d’un montant total de 3,4 milliards d’euros, le rachat de deux terminaux portuaires du Pirée, ainsi que des contrats dans les infrastructures et l’énergie.

En Turquie, un groupe d’investisseurs chinois vient de racheter 65 % des parts du terminal portuaire de Kumport, sur la rive européenne de la mer de Marmara. Dans le secteur ferroviaire à grande vitesse, un accord a également été conclu pour construire une nouvelle ligne de chemin de fer destinée à relier l’Europe à la Route de la soie.

Quant au partenariat qualifié d’« exceptionnel » entre la Chine et l’Algérie, qui a été renforcé lors de la visite du Premier ministre algérien Abdelmalek Sellal, en Chine en 2015, il a permis à l’Algérie de devenir le deuxième partenaire de la Chine en Afrique après le Nigeria, avec des échanges commerciaux s’élevant à 10 milliards $ et un volume d’investissement bilatéral de l’ordre de 20 milliards $. Cela, sans parler des 40 000 Chinois travaillant en Algérie, dont 2 000 se sont même fait naturaliser Algériens.

L’intérêt de Pékin pour la Méditerranée, symbolisé par ces trois exemples, traduit une volonté de faire de la nouvelle « route maritime de la soie » l’axe principal de la stratégie économique chinoise en direction d’une région incontournable du commerce international. Sur un autre plan, les initiatives chinoises en Afrique s’inscrivent dans cette nouvelle orientation, puisqu’elles convergent, dans la vision de Pékin, avec ses intérêts au sud de l’Europe et en Méditerranée.

Quelle est votre mission. Celle d’un lobbyiste ? D’un homme passerelle ? D’un décodeur de l’univers chinois ?

Je dirais les trois à la fois ! La Chine pèche souvent par méconnaissance du monde extérieur. La croissance chinoise a été tellement rapide que le reste du monde a du mal à appréhender ce géant asiatique, resté longtemps renfermé sur lui-même malgré ses impressionnantes avancées économiques et sociales.

Avec sa nouvelle stratégie de communication, la Chine semble décidée à s’ouvrir davantage sur les autres régions du monde pour mieux les connaître et mieux se faire connaître. La compréhension mutuelle par l’intensification des échanges étant l’objectif final. Et je cherche à contribuer à cette dynamique dans le cadre méditerranéen que je connais bien.

ENCADRE

Médecin et grand commis de l’État, Mohamed Sahbi Basly fut directeur des affaires politiques au ministère de l’Intérieur et gouverneur à Médenine puis à Sfax.

Sur le plan de la diplomatie, il a représenté la Tunisie à New Delhi, Madrid et Pékin. En politique, il a créé le parti Al-Moustaqbal (Avenir) Président du Conseil de coopération tuniso-chinois (CCTC), qu’il a créé en 2015, l’ancien ambassadeur a été désigné en novembre 2016 président de comité méditerranéen de l’Organisation internationale de la coopération culturelle et économique «La Route de la Soie », SICO.

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