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Interviews et Portraits

Ministre Yambaye : Restructurer l’économie

Le ministre tchadien de l’Économie, Ngueto Tiraina Yambaye, revient sur la nouvelle stratégie de développement et de diversification du Tchad. Et sur la manière d’utiliser les fonds promis lors de la Rencontre de Paris.

Propos recueillis par Marie-France Réveillard

L’économie tchadienne a été sévèrement frappée par la chute du prix du baril de pétrole, quels en sont les impacts sur l’économie réelle ?

Nous avions une croissance moyenne de 5 % entre 2010 et 2015 et nous avons enregistré une croissance de 2 % seule­ment en 2016. L’une des conséquences aujourd’hui, ce sont 47,6 % de Tchadiens qui vivent sous le seuil de pauvreté. C’est la raison pour laquelle le Tchad a décidé une stratégie de nationale qui présup­pose une stabilisation économique. Nous escomptons une croissance de 3 % en 2017 et supérieure à 4 % en 2018. Nous avons perdu 8 points de taux de croissance depuis la chute des prix des hydrocarbures, mais n’oublions pas qu’en 2011-2012, nous avions un taux de croissance à deux chiffres qui plafonnait à 12 % ! Aujourd’hui, le Tchad est une nation apaisée dans sa diver­sité et nous nous assurons que le cadrage macroéconomique reste stable et propice aux investissements.

Le Tchad est-il parvenu à dépasser cette crise pétrolière ?

Nous estimons que la crise sera derrière nous d’ici à la fin de l’année. Bien sûr, les grands travaux soutenus par le secteur pétrolier ont brutalement été interrompus. Les constructions de routes et d’infras­tructures à grande échelle ont été stoppées net. Ce fut une catastrophe structurelle car l’économie tchadienne était pleinement dépendante de l’économie pétrolière. Les recettes issues du pétrole ont repré­senté jusqu’à 70 % des revenus du budget national de l’État.

Désormais, grâce au PND (Plan national de développement), le gouver­nement souhaite inverser la tendance en faisant la promotion du secteur privé. Nous voulons une nouvelle stratégie de finance­ment et de développement pour le Tchad. Le choc pétrolier a été brutal, nous devons nous engager sur la voie de la résilience. Le gouvernement a dû engager des réformes internes d’ajustement budgétaire et des « coupes » pour stabiliser l’économie.

Dans quelles mesures le secteur agricole peut-il redevenir une priorité dans la stratégie de développement global ?

Effectivement, 80 % de la population tchadienne est rurale et le pays est également à 80 % agricole : c’est le paradoxe écono­mique tchadien ! Ce secteur stratégique n’est pas du tout financé. Aucune institution bancaire ou financière n’attribue de crédits aux entrepreneurs ruraux. Les banques opérant au Tchad actuellement sont conçues selon le modèle occidental et ne correspondent pas aux réalités locales. Les données statistiques ne reflètent pas la réalité du terrain. Les banques font aujourd’hui davantage de spéculations sur le Tchad que de financements. Pourtant le « risque zéro » n’existe pas en matière de financement et de crédit. Tant que l’éco­nomie agricole et rurale n’est pas financée, aucun développement n’est possible ! Le gouvernement orientera ses financements dans ce secteur prioritaire, mais aussi dans l’élevage qui représente la première ressource hors pétrole. Nous disposons de plus de 100 millions de têtes de bétails et leur croissance devient même une menace pour l’écosystème… Enfin, nos productions « bio » séduisent de plus en plus de consom­mateurs, notamment au Nigeria voisin.

Précisément, comment comptez-vous intensifier vos échanges avec le Nigeria ?

Le marché nigérian offre des perspec­tives considérables. Grâce au PND 2017-2021, si nous parvenons à obtenir 10 % des parts de marché du secteur agricole, avec le soutien du gouvernement nigérian – car les Nigérians apprécient particulièrement nos productions bios – cela représente une manne économique substantielle : 10 % du Nigeria, c’est plus que la population tchadienne ! Au niveau international, cette proximité avec le Nigeria est également un atout à faire valoir face aux investisseurs potentiels. Au niveau régional, nos liens avec notre voisin sont ancestraux. Au-delà de la barrière linguistique du français et de l’anglais, nos dialectes sont les mêmes et nous nous comprenons car nous sommes issus des mêmes familles de populations.

Le tourisme représente également l’un des « secteurs clés » du Tchad plongé au coeur d’une zone d’instabilité : comment attirer les touristes étrangers ?

La région est instable, certes, mais il n’y a pas de « menace » au Tchad ; le pays n’a pas connu d’attentat depuis 2011. Le risque terroriste existe partout à travers le monde aujourd’hui, mais il n’est pas plus important à N’Djaména qu’à Paris. Le tourisme repré­sente un secteur stratégique car le Tchad est une « Afrique en miniature ». Vous trouverez toutes les caractéristiques du continent dans le pays : le Sahara, le Sahel, la forêt tropicale, les grands lacs et les parcs animaliers… En créant l’Office du Tourisme, l’État veut développer le secteur et attirer les investis­seurs. Nous représentons un îlot de stabilité dans une région actuellement frappée par l’insécurité. Nous allons élaborer un plan de communication pour changer la perception de notre pays qui enregistre encore un déficit d’image. Le Tchad est une destination trop peu connue. Lorsque j’étais à Washington, on m’a même demandé un jour si le Tchad n’était pas situé à côté du Pérou…

Vous souhaitez réformer l’administration fiscale en augmentant les recettes et en réduisant les déficits. De quelle façon allez-vous procéder ?

La réforme des régies financières est un processus continu, appuyé par les parte­naires de développement. Nous cherchons à repenser l’administration de façon globale. La population des contribuables tchadiens est très faible et nous souhaitons élargir l’assiette fiscale. Pour ce faire, nous procédons à un recensement global de la population fiscale : tout le monde doit payer l’impôt ! Le taux de pression fiscale serait de 7 % au Tchad ! Nous voudrions nous rapprocher des résultats du Mali et du Burkina Faso, qui atteignent 15 % et ce, dès 2018. Les réformes sont engagées au niveau législatif et réglementaire car les textes ont été changés et nous menons une campagne de sensibilisation auprès des populations. Les gens ont longtemps eu peur de l’impôt, qu’ils associaient probablement au régime colonial, mais il est temps de comprendre que payer l’impôt est une fierté nationale.

Comment aider le secteur minier ?

Son redressement est l’une de nos priorités car nous sommes devant un scandale géologique ! Nous disposons d’or, de diamants, de manganèse etc., le minis­tère des Mines travaille actuellement sur le cadastre géologique. Les études relatives à la cartographie géologique et minière vont bientôt voir le jour, car nous manquons cruellement de visibilité.

Comment vous assurer du décaissement de l’intégralité des 18 milliards de dollars promis à Paris ?

Fort de sa longue expérience, le Tchad a tiré les leçons du passé… Aujourd’hui, le PND est doté d’une banque, la BDEAC. La mobilisation pourra se réaliser immédia­tement car nous avons défini des objectifs clairs. Le dispositif de suivi et de mobilisa­tion des ressources est déjà opérationnel. Il engage le gouvernement et le secteur privé, les acteurs de la société civile ainsi que les parte­naires techniques et financiers. Une commis­sion a été créée à cet effet et nous favoriserons la transparence et les best practices afin de répondre à nos engagements. En associant les partenaires aux différentes étapes, nous encadrerons efficacement l’avancée des projets, tout en rassurant les investisseurs.

Ne craignez-vous pas l’inadéquation des efforts demandés avec les réalités de terrain ?

Contrairement à de précédents programmes internationaux, le PND est un plan élaboré par les Tchadiens et pour les Tchadiens, ce qui évite les écueils précédents. Il est important que nous nous assurions de notre capacité à recevoir ces fonds, en nous appuyant sur un personnel formé et sur une administration réformée en profondeur.

Quelle place les technologies numériques occupent-elles dans le PND ?

Le taux de pénétration reste faible alors que les TIC sont devenues des éléments très efficaces pour accélérer la bancarisation et fiscaliser rapidement les contribuables. Nous souhaitons donc avancer rapidement dans ce sens. Le Mobile Banking est déjà présent au Tchad et accessible aux paysans qui peuvent aujourd’hui transférer leur argent grâce à la téléphonie mobile. Nous avançons aussi sur le projet d’intercon­nexion avec le Cameroun.

Pourquoi avoir choisi Paris pour l’organisation les tables rondes du PND ?

Des liens séculaires lient la France et le Tchad. Avant ma naissance et avant celle de mon grand-père, un lien existait déjà entre nos deux pays. Aujourd’hui encore, la France soutient les efforts du gouvernement tant au niveau économique que militaire. Il ne faut pas oublier le phénomène de conta­gion au niveau de la sécurité internationale. La France qui a des moyens militaires considérables continue de soutenir le Tchad dans le cadre de l’opération Barkhane, en relation avec le G5 Sahel pour assurer la stabilité régionale, qui est un prérequis au développement…

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Written by African Business

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