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Politique

Maroc : Le retour de la technocratie

Après leur large victoire électorale d’octobre 2016, les islamistes du PJD peinent à former un nouveau gouvernement. Ils ont dû sacrifier leur leader Abdelillah Benkirane pour parvenir à un compromis politique. Retour sur une partie d’échecs.

Rabat, Olivier Deau

La direction du PJD, le parti islamiste Justice et développe­ment, est passée maître dans cet exercice singulier de la poli­tique marocaine, celui de décrypter les messages des commis d’un État dont de larges pans échappent à son emprise.

Malgré cinq ans au pouvoir, à la tête d’une coalition de partis, le PJD n’exerce pas un contrôle sur la totalité de l’exécu­tif. Ce n’est pas une première : « Jamais dans l’histoire du Maroc, ou peut-être très fugitivement avec le gouvernement d’Abdallah Ibrahim (1958-1960), un parti politique, aussi puissant soit-il, n’a tenu seul les rênes de l’État », explique un historien.

Le ministre sortant de la Justice, Mustapha Ramid, cadre important du parti islamiste, vitupère contre son collègue de l’Intérieur, et choisit de s’afficher aux côtés de son chef de gouvernement sortant, Abdelillah Benkirane, lorsque celui-ci et les cadres du parti choisissent de griller la politesse au ministre de l’Intérieur et de tenir une conférence de presse pour acter leur victoire.

Le Palais royal exerce de fortes prérogatives sur les aspects régaliens ou stratégiques. Aucun acteur politique ne lui en conteste d’ailleurs la légitimité, inscrite dans la Constitution.

Au cours de son histoire politique, et plus récem­ment avec les vents du Printemps arabe et la Constitution de 2011, des mou­vements politiques de toutes tendances avaient nourri l’espoir d’un ancrage démocratique plus fort des institutions politiques ; ils sont régulièrement déçus.

« Comment, après cinq mois de blocage politique, en est-on arrivé à la formation d’un nouveau gouvernement, certes pré­sidé par un islamiste, mais où plane le sentiment étrange d’un arrangement avec la règle démocratique ? », se pose – faus­sement naïf – Taoufik Bouachrine, édi­torialiste du quotidien Akhbar el youm.

Pour comprendre, il faut retisser le fil des événements de ce quinquennat du PJD. Entamé en 2011, ce mariage de raison entre la force électorale du parti et une élite d’État, la « technocratie », bien formée, habituée aux affaires gou­vernementales, mais en peine lorsqu’il s’agit de concourir au suffrage universel, ne s’est jamais transformé en mariage d’intérêt et encore moins en mariage d’amour.

Un chef de gouvernement contre l’État

La dernière séquence du feuilleton politique s’est jouée, lors de la soirée électorale législative, le 6 octobre 2016, devant les Marocains – tout du moins ceux encore intéressées par le jeu poli­tique. Par écrans interposés se joue un échange muet entre le PJD et l’État.

Alors que toute la direction du parti est réunie pour attendre la proclama­tion des résultats électoraux, le malaise s’installe peu à peu. Le ministre de l’Intérieur, Mohamed Hassad, tarde à prendre la parole. Cette annonce rituelle n’interviendra qu’à une heure avancée de la nuit.

Le ministre sortant de la Justice, Mustapha Ramid, cadre important du parti islamiste, vitupère contre son collègue de l’Intérieur, et choisit de s’afficher aux côtés de son chef de gouvernement sortant, Abdelillah Benkirane, lorsque celui-ci et les cadres du parti choisissent de griller la politesse au ministre de l’Intérieur et de tenir une conférence de presse pour acter leur victoire.

Leur air est pourtant grave et contraste avec leur performance électorale. En cinq ans, le parti gagne 500 000 voix et remporte vingt sièges de plus à la Chambre des députés. Il ne semble subir ni l’usure ni le poids des responsabilités gouvernementales. Pourtant, il vient bien de recevoir un premier message.

Cette capacité à durer au gouver­nement sans s’user beaucoup, tous l’attribuent à un homme, Abdelillah Benkirane.

Le secret de sa santé poli­tique est d’assumer en un même person­nage le rôle du chef de gouvernement qui place son action sous le sceau de la volonté royale, et celui de leader d’un parti campant l’opposition aux « forces obscures de l’État » (le « tahakkoum » un vocable qu’il a forgé lors de cette der­nière campagne pour fustiger les forces politiques non élues).

Le Roi le reconduit à son poste à l’issue de la victoire, à la seule, mais importante condition de réussir à former un gouvernement. Les saillies de campagne du chef de gouvernement contre les commis de l’État ont néanmoins déplu.

Les limites du domaine de souveraineté

D’ailleurs, durant ces cinq dernières années, Benkirane a affi ché des intentions de sonder les résistances sur certains dossiers symboliques : le premier d’entre eux étant l’Éducation nationale, dirigée par le technocrate Rachid Belmokhtar.

Le ministre a créé des sections internationales en langue étrangère dans les lycées publics, ce qui n’est pas du goût du chef de gouvernement. Qu’à cela ne tienne, le ministre campe sur sa réforme, soutenue en haut lieu.

« Que pèsent 125 députés du PJD face à un groupe de 37 députés RNI qui détiennent la clef de la majorité ? » Au cours de ses négociations  gouvernementales, Benkirane cherchera en vain à répondre à cette question et fera les frais de sa mauvaise estimation du rapport de forces.

Deuxième escarmouche, Benkirane conteste en 2015 la prérogative du ministre de l’Agriculture, le milliardaire Aziz Akhannouch, d’être l’ordonnateur d’un fonds de développe- ment agricole très bien doté. Dans les têtes, passe l’idée que cette manne pourrait être une ressource utile pour qui veut séduire électoralement le fellah (paysan) marocain.

Là encore, Benkirane perd l’arbitrage, Akhannouch reste bien l’ordonnateur des dépenses. Troisième terrain de bataille symbolique : le ministère de l’Intérieur lui-même, coeur de l’administration marocaine.

Benkirane propose qu’il soit scindé entre compétences de police, compétences d’accompagnement territorial mais aussi et surtout de le décharger de la gestion des élections. De quoi créer de solides suspicions chez les cadres de ce ministère régalien.

Nouveaux jeux d’alliance

Est-il étonnant alors que les négociations s’enlisent pour le chef du gouvernement qui peine de plus en plus à capitaliser son succès électoral d’octobre ?

Un de ses alliés politiques de circonstance, qui lui aurait donné l’appoint majoritaire nécessaire, le parti de l’Istiqlal, tombe en décembre sous le coup d’une critique violente de l’État au motif des déclarations tonitruantes de son dirigeant, Hamid Chabat, sur la marocanité de la Mauritanie.

En pleine séquence stratégique de réintégration du Maroc au sein de l’Union africaine, Chabat est discrédité par ce faux-pas. Benkirane capte parfaitement le message politique. Il doit renoncer à sa grande coalition avec l’Istiqlal et se résoudre à composer et à se tourner vers d’autres partis, au premier chef d’entre eux le RNI, repris en main à l’issue de sa modeste performance électorale par le ministre Akhannouch.

« Que pèsent 125 députés du PJD face à un groupe de 37 députés RNI qui détiennent la clef de la majorité ? » Au cours de ses négociations  gouvernementales, Benkirane cherchera en vain à répondre à cette question et fera les frais de sa mauvaise estimation du rapport de forces.

Enfin, un troisième et dernier message tombe comme par communiqué du Palais royal : face à l’enlisement, Benkirane est déchargé de ses fonctions provisoires de chef de gouvernement et le lendemain son condisciple de parti, Saad-Eddine El Othmani, est nommé pour conduire les négociations.

Le parti accuse le coup, son secrétaire général en tête. Il a cédé son poste de député lors de sa nomination, il ne peut pas le reprendre.

Il ne pourra pas non plus rester secrétaire général du parti, terminant son troisième mandat. Benkirane est mat. « Tactiquement le coup est parfait, mais sur le long terme la manoeuvre est risquée » explique un éditorialiste libéral.

Les technocrates au nouveau gouvernement

Aïcha Akalay, la directrice de rédaction de l’hebdomadaire libéral Tel Quel, est plus véhémente : « Dans ce pays, la démocratie est devenue un hobby du dimanche », écrit-elle. Le parti vainqueur dans les urnes est défait dans la négociation.

Le conflit des légitimités, entre la compétence technocratique et les représentants élus, semble désormais arbitré, à travers un gouvernement à parité ; néanmoins, cet épisode laissera une trace durable dans les mémoires des militants.

Les libéraux autant que les islamistes, craignent que cette situation ne prolonge la désespérance démocratique et un discrédit pour les institutions. Pragmatique, le PJD comprend qu’il ne peut pas s’opposer, ni en droit, ni politiquement, aux communiqués royaux.

Il accepte que sa victoire électorale ne pèse pas décisivement dans les arbitrages et finalise des négociations qui actent un équilibre entre le nombre des ministres RNI, ceux du PJD, mais surtout laissent place à un large pôle technocratique sans appartenance partisane.

La symbolique des nominations est forte puisque Aziz Akhannouch, patron du RNI, ministre de l’Agriculture, paraît plus puissant que jamais. Mohamed Hassad, le ministre de l’Intérieur sortant, est nommé à l’Éducation nationale; un autre technocrate, le préfet de Rabat, Abdelouafi Laftit, prend l’Intérieur alors qu’il a connu des démêlés médiatiques avec le PJD, en amont des élections.

Au PJD, les cadres et la base renâclent contre ce qu’ils estiment être une « victoire volée » et contre la nomination de leur numéro 2, dont certains osent la comparaison avec celle de Ben Arafa, sultan nommé par les colonisateurs français, lorsqu’ils choisissent d’exiler Mohammed V, le sultan légitime, pour cause d’inclination trop forte pour l’indépendance.

L’image est forte, elle est forgée pour marquer les esprits et inciter les militants à une forme de résistance. Pourtant, tous les analystes en conviennent, aucune règle constitutionnelle n’a été violée par le Palais ; ce qui n’empêche pas les réactions désapprobatrices.

« Tant il a professé le credo de la transition démocratique et inscrit dans le marbre constitutionnel l’option démocratique, le pouvoir a créé des attentes fortes dans la société », explique Abdelmalek El Ouazzani, politologue.

D’autres analystes, dont l’universitaire Mohamed Tozy, mettent en perspective le fait que « le poids de l’élection n’a jamais été aussi fort puisque malgré tout le souverain est obligé d’en prendre en compte les résultats».

Le conflit des légitimités, entre la compétence technocratique et les représentants élus, semble désormais arbitré, à travers un gouvernement à parité ; néanmoins, cet épisode laissera une trace durable dans les mémoires des militants.

«Les dirigeants du PJD sont de fi ns poli- tiques qui s’adaptent au rapport de force ; mais d’une part, il n’est pas sûr que sa force électorale décroisse, d’autre part, il se peut que les plus jeunes cadres du parti se forgent une conscience politique plus conflictuelle et revendicatrice après cet épisode », observe un diplomate en poste à Rabat.

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Written by Olivier Deau

Olivier Deau est diplômé de l’Institut d’études politiques de Rennes et de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques de Paris. Etabli au Maroc depuis 2009, il couvre l’actualité de ce pays pour le Magazine de l’Afrique et African business depuis 2011. Il a été pendant trois années le directeur scientifique du forum MEDays organisé à Tanger sur des thèmes de relations internationales, de développement économique et de sécurité. Il s’intéresse aux processus politiques et sociaux au Maghreb, enseigne et travaille à l’Ecole de Gouvernance et d’Economie, une importante école de sciences politiques sise à Rabat.

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