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Politique

Maroc-Cedeao : Les dessous des cartes

Après un accord de principe en juin pour l’entrée du Maroc dans l’institution sous-régionale, le dernier sommet de la Cedeao, tenu à Lomé en décembre, a passé la question sous silence. Rabat s’interroge.

Rabat, Olivier Deau

L’affaire semblait entendue. Les directives royales données à la diplomatie chérifienne avaient été suivies à la lettre. Après l’adhésion réussie à l’Union africaine (UA) au cours du sommet de Kigali en décembre 2016, le Maroc visait à instal­ler une nouvelle géographie de ses rela­tions institutionnelles africaines à travers l’adhésion à la Cedeao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest). Une demande formalisée en février après qu’un panel de chefs d’États de l’institution a répondu positivement sur le principe.

Habile à développer les relations bilatérales par des faisceaux d’acteurs économiques, institutionnels, culturels, le Maroc peine souvent à anticiper les mécaniques du jeu multilatéral et à accepter ses règles du jeu.

La proposition a pu sembler incon­grue à certains, mais de nombreux arguments plaidaient en faveur de cette adhésion d’un pays de l’Afrique du Nord à une institution ouest-africaine. Tout d’abord, la Mauritanie voisine avait été membre du groupement avant de revenir à un statut de membre associé ; ensuite, la Tunisie a demandé avec succès l’accession au statut d’observateur.

Le Maroc ne sem­blait ainsi pas isolé dans sa requête et pou­vait arguer de la continuité territoriale et son histoire pluri-centenaire de relations avec la sous-région. Le commerce de l’or, les caravanes du sel, à d’autres époques, les langues sahéliennes en partage – le hassania se parle au sud du pays ainsi que dans tout le Sahel.

Les liens religieux aussi notamment le soufisme, l’islam malékite ou encore les confréries, telles que la Tijaniya ou la Qadiriyya, attestent de la permanence d’éléments culturels intégrateurs entre le sud et le nord de la région.

Le manifeste fondateur d’une chaire d’études africaines comparées diri­gée trois années durant par Jean-François Bayart à Rabat fait d’ailleurs observer: «Appréhender l’Afrique dans son unité, c’est récuser la distinction d’origine coloniale entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsa­harienne. C’est rejeter toutes les catégories intellectuelles qui en procèdent et présument une altérité radicale entre l’aire culturelle dite arabo-musulmane ou méditerranéenne et l’aire culturelle qualifiée d’africaine. »

La présence économique en débat

À en juger par l’explosion des inves­tissements marocains depuis 2008, ils atteignaient, en net, 1,4 milliard de dol­lars en 2017 dans les pays de la Cedeao, faisant du Maroc le premier investisseur africain dans la sous-région, il apparaît évident que les entreprises marocaines devenaient également des acteurs éco­nomiques de premier plan en Afrique de l’Ouest.

En novembre 2017, durant le forum international MEDays à Tanger, en terres marocaines, les esprits sem­blaient confiants en ce que la dynamique ayant abouti au retour du Maroc à l’UA se prolonge sur la question de l’adhésion à la Cedeao.

L’économiste sénégalais Moubarack Lo soulignait ainsi que le regroupement de pays ainsi créé consti­tuerait la 16e économie mondiale, avec un niveau de PIB équivalent à celui de la Turquie. Le Maroc à lui seul représen­terait, alors, 15 % du PIB de la zone et 9 % de la population, le Nigeria faisant toujours figure de géant économique et démographique avec respectivement 67 % du PIB et 55 % de la population.

Les réseaux bancaires marocains, les entrepreneurs en BTP ou les assureurs se sont déployés, à tel point que l’Afrique de l’Ouest est devenue un relais de crois­sance constituant parfois la moitié des bénéfices. Pour autant ces nouveaux venus à l’appétit insatiable pourraient avoir effrayé les communautés d’hommes d’affaires ouest-africains.

En août 2017, face au raid boursier de l’assureur maro­cain Saham, qui a racheté 20 % de son groupe, Pathé Dione, PDG fondateur de Sunu, exprimait publiquement ce que certains disaient à voix basse sur le conti­nent : « L’arrogance coloniale ne passera pas. » ; une sortie lourde de sous-entendus.

Excès de confiance

Quand bien même les affinités culturelles et historiques peuvent exis­ter, les intérêts économiques diver­gents conduisent les hommes d’affaires des grands pays de la zone à regarder les nouveaux venus marocains avec méfiance.

Les chefs d’États ouest-afri­cains ménagent ce nouvel investisseur qui active des projets en Côte d’Ivoire, au Mali, au Sénégal, plus récemment au Nigeria, mais en politiques expérimen­tés, ils tiennent compte des voix de leurs sociétés civiles, ainsi que le remarque l’éditorialiste Réda Dalil dans le mensuel marocain Économie et Entreprises, auteur d’un dossier remarqué sur « les dix erreurs de la diplomatie marocaine ».

Brahim Fassi Fihri, président du Think Tank Institut Amadeus, réputé proche des milieux diplomatiques marocains, revient sur cette séquence. « Nous avons peut-être péché par un excès de confiance, qui peut être perçu comme une forme d’arrogance », explique-t-il.

« Le pari de notre diplomatie a été d’en­trer dans l’institution avant de négocier les paramètres de la participation, or cela est apparu comme un mouvement trop pressé sans penser aux conséquences de part et d’autre », poursuit Fassi Fihri qui a engagé son cercle de réflexion à produire une étude d’impact plus aboutie.

Quels prérequis pour l’adhésion ?

«Globalement, l’erreur du Maroc a été de penser que la Cedeao est une zone de libre-échange, or elle n’est pas que cela, elle est une des institutions les mieux intégrées sur le continent et nécessite de procéder à des convergences politiques qui ne sont peut-être même pas souhaitables de notre point de vue», conclut-il.

Pourtant le président guinéen, Alpha Condé, alors président de l’Union africaine et doyen des chefs d’États de la sous-région, avait été reçu par deux fois

par Mohammed VI, fin 2017. Le roi du Maroc s’est encore entretenu avec ses homologues à Abidjan au cours du som­met UE-UA de novembre. En amont, le président béninois de la commission de la Cedeao, Marcel de Souza, avait éga­lement rencontré à plusieurs reprises le Roi ainsi que ses conseillers afin d’attirer l’attention sur les prérequis institution­nels parmi lesquels la question de l’éta­blissement d’une monnaie commune et l’adoption d’un tarif extérieur commun.

Le Maroc, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avait déminé, se déclarant tout à fait prêt à l’adoption d’une monnaie commune lorsque le sujet viendrait sur la table. Pour autant, il existe encore de nombreuses zones grises sur lesquelles le Maroc n’a pas explicité son position­nement.

Tout d’abord, qu’en sera-t-il de la position de la Communauté sur la lancinante question du Sahara, qui affecte les relations entre l’Algérie et le Maroc et qui a bien failli ternir le retour historique du Maroc à l’UA ? De toute évidence, le Maroc s’attendra à ce que les pays membres soient en phase avec sa position historique sur une souverai­neté marocaine du territoire.

Ensuite, les questions institutionnelles, comme Reda Dalil le fait remarquer, l’acquis de la Cedeao supposerait de procéder à des adaptations normatives d’importance, notamment adhérer à l’idée d’un État « laïc » dans lequel le pouvoir religieux et le pouvoir politique seraient clairement et constitutionnellement séparés.

« Une telle réforme est évidemment impensable dans le contexte marocain où le Roi est à la fois un leader religieux et le chef de l’État », confie un responsable politique de la majorité au pouvoir.

Multilatéralisme ou soft power ?

Brahim Fassi Fihri souligne, de son côté, que le pays aurait à se soumettre également à l’arbitrage d’une Cour de Justice communautaire de la Cedeao ; « qu’est-ce qui garantit au Maroc que ce recours ne sera pas instrumentalisé par les ennemis de son intégrité territoriale ? »

La question de l’adhésion à la Cedeao semble raviver un dilemme bien connu de la diplomatie marocaine. Habile à déve­lopper les relations bilatérales par des fais­ceaux d’acteurs économiques, institution­nels, culturels, le Maroc peine souvent à anticiper les mécaniques du jeu multilaté­ral et à accepter ses règles du jeu.

« Dans les configurations multilatérales nous sommes moins performants à amener nos partenaires au plus proche de nos positions », explique un ancien ambassadeur marocain.

«Ce jeu suppose des réflexes d’analyse fins des jeux en coalition, mais aussi des capacités et des connaissances juridiques avancées sur les textes multilatéraux ou les jurisprudences. Nous sommes déficients par exemple pour anticiper les développements juridiques sur l’examen de nos accords avec l’UE. »

La difficile question des migrants

Par exemple, la validité de l’accord de pêche Maroc-UE est remise en cause par le réquisitoire du procureur de la Cour de Justice de l’Union européenne. Une ONG marocaine, spécialisée sur les ques­tions de migration, va même plus loin.

« Il y a eu de nombreuses avancées sur la politique de migration avec depuis 2013 l’approche dite humaniste. Sur le terrain, il y a du mieux, mais alors que le sujet sur la table est l’intégration économique des 50 000 migrants présents sur le territoire – désormais régularisés par décision royale –, nous sentons des résistances sociales, mais aussi institutionnelles à leur donner de vrais droits d’établissement et de travail », explique un porte-parole associatif.

« Dans le cadre de l’intégration à la Cedeao, le Maroc devra aller plus loin que l’affi­chage d’une politique de régularisation, il devra accorder le libre établissement et le droit de travailler à tous les ressortissants des pays de la Communauté », rappelle cet entrepreneur malien, installé à Rabat.

Après les échauffourées de novembre à Casablanca, des habitants prenant à partie des migrants installés dans la rue et brûlant leurs couvertures, la question est devenue sensible.

« Pourtant s’ils ne sont pas intégrés dans le tissu économique, les migrants subsahariens resteront déconsidérés et vulnérables », explique un cadre d’une agence onusienne en charge des migra­tions. Entre vocation multilatérale et déploiement de son soft power, le Maroc est à la croisée des chemins. Dès lors, il cherchera à négocier une voie médiane.

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Written by Olivier Deau

Olivier Deau est diplômé de l’Institut d’études politiques de Rennes et de l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques de Paris. Etabli au Maroc depuis 2009, il couvre l’actualité de ce pays pour le Magazine de l’Afrique et African business depuis 2011. Il a été pendant trois années le directeur scientifique du forum MEDays organisé à Tanger sur des thèmes de relations internationales, de développement économique et de sécurité. Il s’intéresse aux processus politiques et sociaux au Maghreb, enseigne et travaille à l’Ecole de Gouvernance et d’Economie, une importante école de sciences politiques sise à Rabat.

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