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Politique

Libye : L’heure du grand rapprochement ?

Territoire morcelé, fronts militaires multipliés, tensions diplomatiques exacerbées, tout concourt à ce que la Libye s’enfonce dans la crise. Pourtant, le contexte est favorable à un accord entre les deux forces rivales.

Tripoli, Mathieu Galtier

Jamais les acteurs libyens n’ont été aussi rivaux et déterminés à s’éli­miner les uns les autres, jamais le dialogue n’a été aussi inéluc­table. La Libye post-révolution tient tout entière dans cet apparent paradoxe. Première raison, la plus importante, le pétrole. Début juillet, la production d’or noir a quasiment atteint l’objectif d’un million de barils par jour fixé par la société nationale pétrolière (NOC), qui gère l’exploitation et la production de brut, grâce à l’accord de l’OPEP qui a permis à la Libye et au Nigeria d’aug­menter leur production. Une réussite accomplie alors même que le contrôle des champs et des infrastructures est par­tagé entre plusieurs acteurs.

Le maréchal Khalifa Haftar, « libéra­teur » de Benghazi et bras armé du gouver­nement de Baïda basé à l’Est, est le principal protagoniste. Ses hommes de l’autopro­clamée Armée nationale libyenne (ANL) contrôlent le croissant pétrolier dans le golfe de Syrte, au centre de la côte libyenne, où les terminaux font transiter environ 60 % des hydrocarbures libyens. C’est l’ANL qui protège les sites de production à l’Est et le port de Tobrouk.

À l’Ouest, le circuit de la production à l’exportation est sous la super­vision des forces armées fidèles au gouver­nement d’union nationale de Faïez Sarraj, reconnu par la communauté internatio­nale. Dans les faits, ces deux protagonistes ennemis doivent faire face à des acteurs locaux. Dans le croissant pétrolier, deux fois les tribus locales ont lâché Haftar, ce qui a presque permis à l’ancien maître des lieux Ibrahim Jedran en décembre 2016, puis à l’État islamique en mars 2017, de prendre le contrôle de la zone.

Une production pétrolière au plus haut

À l’Ouest, les pipelines entre le principal champ pétrolier de Sharara et le port de Zawya passent par la ville de Zintan, qui reconnaît le gouvernement de Baïda au détriment de celui de Faïez Sarraj. Résultat, le pétrole est régulière­ment bloqué ou volé pour des raisons politiques, mais également criminelles.

L’or noir est alors revendu chez le voisin tunisien. Malgré tous ces freins, la pro­duction n’a jamais été aussi importante depuis quatre ans. Sauf que la manne financière n’a que peu augmenté, elle. Depuis 2014 et l’existence de plusieurs gouvernements qui se disputent la légiti­mité, la Banque centrale, qui récupère les devises de la vente du pétrole, a décidé de ne distribuer l’argent de l’État, dont 95 % proviennent de l’exportation d’or noir, que pour deux lignes budgétaires bien précises : les salaires (64 % du budget de l’État en 2016) et les subventions pour certaines denrées (huiles, farine, sucre, essence, etc.). L’équation est simple : tant que la division perdurera, personne n’aura la main sur le trésor pétrolier.

Isolement du Qatar, la chance de Misrata

Une situation dont pouvaient s’ac­commoder les différentes factions tant que la production était faible – elle est descendue à quelque 200 000 barils par jour en janvier 2015 – mais qui leur paraît intenable maintenant. La rencontre entre Faïez Sarraj et Khalifa Haftar, le 2 mai à Abou Dhabi, doit être analysée en partie à travers ce filtre écono­mique. D’autant plus que, dans le même temps, leurs alliés internationaux res­pectifs montrent des signes de faiblesse. L’Égypte, principal soutien logistique de l’ANL, n’arrive pas à se sortir d’une crise économique grave. Haftar sait qu’il ne peut compter uniquement sur le pré­sident Sissi pour mener à bien une opé­ration longue et coûteuse qui le mènerait jusqu’à Tripoli. La guerre diplomatique entre l’Arabie saoudite et le Qatar a déjà des conséquences dans le pays.

Les aides du Qatar à la ville de Misrata, déconsidérée par une partie du pays, car jugée affidée des Frères musulmans et des islamistes et principal opposant à Haftar, ont diminué. Cela pourrait permettre à la troisième ville du pays et fief des brigades révolutionnaires de se refaire une virgi­nité et de nouveau peser face à la figure d’un Khalifa Haftar devenu trop conqué­rant, notamment pour les habitants de la Tripolitaine, à l’ouest du pays.

Les combats autour de l’aéroport de Syrte entre l’ANL et les forces misraties montrent que les fronts pourraient à nouveau se multiplier après une période où Haftar volait de victoires en victoires. Sachant qu’aucun des belli­gérants ne peut militairement prendre le dessus sur l’autre sans aide extérieure, ces fronts devraient se stabiliser pour débou­cher à terme sur un processus de discussion. C’est, en tout cas, l’un des scénarios privilé­gié par les Nations unies si l’on en croit ses dernières prises de position.

En début d’année, la communauté internationale, principalement les pays du « P5 » (France, États-Unis, Royaume-Uni, Russie, Chine), a bien fait comprendre à l’ancien général de Kadhafi qu’elle n’ac­cepterait en aucune manière l’installation d’un régime militaire. Mais, en contrepar­tie, la mission des Nations unies en Libye (UNSMIL) n’a eu de cesse, depuis plusieurs mois maintenant, d’inclure Khalifa Haftar dans les discussions sur les accords de Skhirat signés le 17 décembre 2015 et qui ont créé le gouvernement d’union nationale.

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Written by Mathieu Galtier

Mathieu Galtier est un journaliste indépendant basé en Tunisie depuis juin 2015. Auparavant, il a vécu et travaillé au Soudan et Soudan du Sud (novembre 2010-janvier 2012) où il a couvert la séparation du pays, puis en Libye (juin 2012 – juin 2015) pour suivre la période post-révolution. Il est diplômé de l'école de journalisme de Strasbourg (CUEJ, promotion 2009) et de l'Institut d'Etude politique de Lyon (promotion 2005).

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